Bula bula

On y arrive, ce pays aurait bien mérité trois articles mais un c’est déjà chouette.

Je suis toujours dans ce continent qui n’en est pas un, à savoir l’Océanie. J’atterris dans l’un des plus grands pays de la région que ce soit en terme de population ou de surface. Les Fidji. 900 000 habitants répartis sur plus de 300 îles. L’archipel est assez ramassé sur lui même, à par quelques exceptions, chaque île est accessible en quelques jours de bateau depuis Viti Levu, l’île principale au centre du pays. Cette dernière de forme ronde et de 150 km de diamètre accueille les trois quart de la population. Cette population justement est divisée en deux groupes ethniques principaux qui façonnent la société fidjienne. 60% des fidjiens sont issus des vagues successives de migration mélanésienne qui ont colonisé le Pacifique à partir du second millénaire avant JC. Différents peuples à différentes époques se sont tantôt métissés, tantôt fait la guerre et ont ainsi façonné l’homme fidjien d’aujourd’hui. Puis un jour ce sont les Anglais qui arrivent. Il y a bien une ville ou les métis européens/fidjien sont majoritaires mais cela reste anecdotique. Le colon britannique s’empare progressivement de l’archipel et fini par développer la culture de la canne à sucre. Seulement cette plante demande beaucoup de main d’œuvre et les fidjiens sont un peuple hédoniste et paresseux, très attaché à ses traditions, à son territoire et surtout à ses villages. La culture de manioc et autres plantes tropicales, la pêche, subviennent amplement à leurs besoins. Les travaux physiques ce n’est pas leur tasse de thé. Du coup les Anglais font venir des travailleurs d’Indes, plus motivés et plus entreprenants. Les Indiens sont resté après l’indépendance du pays, ils dirigent la quasi totalité des commerces du pays, vivent dans les villes principalement où ils expriment la diversité de leur groupe. Ils sont hindous, musulman, sikh ou chrétien. L’entente entre ces Indo-fidjien et les fidjio-fidjien est parfois conflictuelle. Les fidjiens d’origine îlienne bien qu’étant un peuple très accueillant, possèdent la grande majorité des terres en tant que propriétaires historiques et refusent souvent de vendre des lots aux Indiens. D’un point de vue politique les équilibres au sein du gouvernement sont d’une grande complexité et les mariages mixtes pas toujours bien acceptés.

      

Voila pour le décor mais avant approfondir le sujet je dois vous conter une histoire de bacille de koch. C’est une bactérie vieille comme l’humanité qui infecte généralement les poumons. Cette bêbête vit sur tout les continents, des dizaines de millions de personnes en sont porteurs et 1,5 million de personnes en meurent chaque année. (Pour 95% dans les pays pauvre, car ça se soigne très bien aujourd’hui)

Moi je savais pas ce que c’était que la tuberculose, je savais juste que pour obtenir mon visa néo-zealandais, ayant voyagé précédemment dans des pays dit à risques, je devais faire une radio des poumons. « Ouais, c’est 90 dollars de gâchés, les gars, si j’avais la tuberculose, je le sentirais après 45 000 km de vélo » j’ai dit. Bin ma radio elle était « suspecte », qu’ils ont dit. Comme l’annonce de cette suspiscion a coïncidé avec mon arrivée aux Fidji c’est ici que je devais faire les tests complémentaires demandés par l’immigration néo-zélandaise.

L’aéroport n’est pas à Suva la capitale mais a l’exact opposé de Viti levu à Nadi, ville sans intérêt. Je me rend 30km au nord à Lautoka, la seconde ville du pays où l’hôpital devrait être capable de réaliser les tests demandé. Je ne suis pas inquiet pour ma santé, je me sens bien, quand bien même j’aurais la tuberculose cela serait sous forme dormante, donc jusque là inoffensive. Mais je suis inquiet de la capacité de l’hôpital Fidjien à réaliser les tests selon les critères néo-zélandais. L’hôpital de Lautoka est calme, propre et quasiment gratuit ce qui est une bonne chose. La procédure n’est pas scrupuleusement respectée mais la jeune doctoresse tente de me rassurer en me disant qu’ils sont habitués à travailler avec la Nouvelle Zélande. Il faut six semaines dans tout les cas pour que les résultats soient disponibles, ça laisse le temps de visiter le pays.

Trois mois avant mon arrivée le pays a été frappé par le cyclone Winston, le cyclone le plus violent de mémoire d’homme dans l’hémisphère sud. Le nord de Vanua Levu à été particulièrement affecté et c’est par là que je me dirige.

Je suis accueilli dans un premier village puis dans tous les autres avec beaucoup de simplicité. La coutume traditionnelle toujours de vigueur est simple. A mon arrivée je demande aux enfants qui se sont amassés autours de moi plein de curiosité et de timidité où est la maison du chef. Il y en a toujours un pour dire que c’est son père ou son grand père. J’offre au chef le kava que j’ai apporté avec moi et en échange le chef fait de moi son invité.

     

Ce premier village a été relativement épargné par le cyclone, une dizaine de maisons ont été endommagées sur la vingtaine de foyers et la solidarité villageoise est à l’œuvre pour reconstruire. L’électricité fera son grand retour le matin même de mon passage. Il est vrai que je me trouve encore le long de la principale route de l’île qui est la seule à être goudronnée, l’accès aux lieux est aisé.

A oui, le kava j’en ai déjà parlé dans un précédent article, c’était lors de ma cohabitation avec les Tongiens en Australie. Petit rappel pour ceux qui arrivent. Le kava c’est une racine que l’on réduit en poudre après l’avoir fait sécher. Cette poudre est diluée dans l’eau et la boisson ainsi obtenue est centrale dans la plupart des cultures du Pacifique. Le kava est traditionnellement consommé pour les cérémonies en tout genre, des mariages, enterrement mais également pour honorer l’arrivé d’un visiteur. De plus en plus on consomme le kava pour le simple plaisir de convivialité d’un moment partagé.

Cette boisson à des vertus relaxantes et anti-dépressives. Une consommation raisonnable pourra vous donner envie de dormir et vous procurera un sommeil profond selon votre sensibilité. Un excès malgré l’absence d’alcool vous rendra ivre et votre nuit sera agitée de rêves déconcertants comme si vous aviez trop fumé d’herbe. Le lendemain après avoir un peu trop usé du kava on est souvent envahi d’une paresse irrésistible et les sieste à l’ombre des cocotier se multiplient. Mais le kava ne se boit jamais seul, c’est autour de ces grands saladiers en bois sculpté et dans ces demi noix de coco que toute la socialisation et la convivialité du pays s’organisent. Le goût est infect.

Les jours suivants je m’engage sur des pistes couvertes de grosses pierres, très difficiles à franchir à vélo. Je fais le yoyo sur des collines à quelques centaines de mètres du rivage. Je dois descendre de vélo quasiment à chaque cote tellement la pente est forte, la roue dérape à chaque coup de pédale et je dois pousser le vélo de toute ma puissance suant des litres pour chaque mètre conquis. Les descentes se jouent crispé sur les freins, en tentant de maintenir mes trois roues sur ces cailloux qui se dérobent à mon passage.

Ici les villages on été anéantis par le cyclone. Souvent Winston n’a laissé qu’une école ou une église endommagée, seuls bâtiments construit en dur. Les ONG ont fourni des tentes à la population comme abris provisoires. Le gouvernement distribue quelques aides financières, malheureusement insuffisantes mais tellement nécessaires.. Les tôles des maisons détruites ont été récupérées pour reconstruire des petites cabanes de fortune. Trois mois après le désastre beaucoup d’ONG sont déjà reparties et faute de moyens la reconstruction pourra prendre des années. La plus grande difficulté maintenant vient de la destruction des plantations. Le kava par exemple met entre 3 et 7 ans à arriver a maturité et son prix a explosé sur les marchés locaux. Les cocotiers replantés donnerons leurs premiers fruits au plus tôt dans 3 ans. On me dit que le retour à la normale ne se fera pas avant cinq ans.

De Viti Levu je prend le bateau pour Vanua Levu deuxième plus grande île, je sais pas trop comment décrire sa forme, pour une fois on s’en passera. Viti Levu est beaucoup moins dense que sa grande sœur. On y trouve de grandes plantations de pins, principalement a l’ouest et de grands espaces de jungle encore très protégés par leurs propriétaires historiques que sont les chef de village. Ceux ci se définissent d’ailleurs souvent comme étant les protecteurs des lieux, ils déclarent volontiers que c’est eux qui appartiennent à la terre et non l’inverse.

Les Fidji sont des îles volcaniques hautes. Le point culminant est à plus de 1300m d’altitude, il y a un peuple des mers et un peuple des montagnes. Bien que pas menacé directement par la montée des eaux, le réchauffement climatique est une menace indiscutable pour le pays comme partout ailleurs, Winston étant un exemple évident du danger en cours.

D’autres états voisins n’ont pas cette chance. Les Kiribati, un archipel composé uniquement d’atolls, sera l’un des premier état à disparaître sous les eaux. Et cela dans un futur très proche, certain experts estiment que ce pays sera inhabitable dans 20 ans. Le gouvernement des Kiribati  a acheté des terres sur l’île de Vanua Levu, afin de préparer l’exode inéluctable de la population. Aujourd’hui plus de 110 000 personnes vivent aux Kiribati. Les Fidji pourront ils absorber l’équivalent de 15% à 20% de leurs population en réfugiés climatiques? La société et la culture gilbertine ne risque t-elle pas de disparaître doucement au profit d’une diaspora ? Ces états comme le Tuvalu, les iles Marshalls, les Maldives se débattent avec la force du désespoir et sombrent dans un océan d’indifférence.

Après Labasa la capitale de l’ile, je décide de m’enfoncer un petit peu dans les montagnes. Les pistes sinueuses deviennent de plus en plus étroites, le trafic routier est quasi inexistant. Les villageois marchent, souvent pied nu, toujours avec une machette vers les plantations, ou vers l’école pour les enfants. En une journée je parcours entre 30 et 40 km, je ne pensais pas de toutes façon être capable de faire plus. Les ornières, la boue, les pentes rendent la présence de ce vélo à remorque complètement aberrante.

Je suis accueilli dans l’un des villages les plus isolés du coin. Il y a une trentaines d’habitants, tout les hommes sont assis en cercle autours du kava. Le chef bien évidemment m’invite à rester, « un mois, deux mois, trois mois si tu veux » et me désigne même une maison dont la famille est provisoirement absente, comme étant la mienne jusqu’à mon départ. Le mec est grand favori au concours de la meilleur hospitalité intercontinentale. Le lendemain il pleut alors je reste une journée. Le chef et ces fils me font visiter les environs et me racontent les histoires qui s’y rattachent. Je crois comprendre indirectement que certaines croyances antérieures à leur conversion au christianisme persistent mais le chef pourtant très bavard, ne s’attardera pas sur le sujet malgré mes relances. Je quitte les lieux accompagné d’un des fils du chef qui va dans le même direction que moi. Je pense que sans son aide je n’aurais jamais pu franchir cette piste devenu collante après 30 heures de pluie. Il me laisse en haut du dernier col à 500m d’altitude, d’où je peux me laisser rouler jusqu’au rivage. Si je garde un souvenir si agréable de ce lieu, pour la gentillesse de ses habitants, son isolement, la beauté des montagnes, des arbres, des cascades je dois y apporter une nuance de taille. Les femmes y étaient mal considérées, recluses dans les maisons, et même battues. Si ce n’est malheureusement pas une réalité spécifique à ce village, je l’ai ressenti ici beaucoup plus violemment que dans de nombreux autres endroits.

Je passe la fin de mon séjour aux Fidji sur la belle île de Taveoni, entre plage et montagne. Les résultats de mes tests a l’hôpital de Lautoka, sont complètement confus et contradictoires. J’ai pris la décision d’aller en Nouvelle-zélande et j’irai. Il m’en prendra juste plus de temps que prévu. En attendant et pour me consoler de ce contre temps je m’offre une dernière découverte dans le Pacifique.

Taveoni est l’une des rares îles à être traversée par le méridien 180, c’est à dire la ligne de changement de date. Selon sa place dans ce cinéma on peut voir un film la veille de sa sortie alors que votre voisin de siège le verra le bon jour.

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Eau claire et opale

Je dois maintenant résumer des mois de voyage en quelques paragraphes pour recoller à la temporalité, je m’en excuse d’avance, cela risque d’être beaucoup moins littéraire et beaucoup plus factuel que précédemment. Mais toujours en photo. Et puis c’est mon blog, je fais ce que je veux après tout. Si ça vous plaît pas allumez donc votre télé vers 19h sur la 8. Nanmého !

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Au nord de l’Australie la saison des pluies a fini par arriver, les températures et l’humidité sont montées en flèche donnant l’impression à tout un chacun de vivre dans une cocotte minute. De toutes les régions et de tout les climats que j’ai expérimentés cette période a été la plus dure du point de vue climatique. J’ai alterné travail dans les plantations de citrouilles et de bois de santals et vélo jusqu’à la ville de Katherine.

La Stuart hightway est inondée, la veille de mon passage il y avait plus d’un mètre d’eau

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C’est durant la semaine de noël qu’il s’est mis a pleuvoir sans discontinuer pendant plus de quatre jours. Les rivières débordaient de toutes parts sur les routes, remplissaient les lacs habituellement secs du désert plus au sud et allaient jusqu’à menacer certaines habitations.

Entre Noël et le nouvel an je profite de quelques jours d’accalmie pour m’extraire de la région tropicale du nord et foncer droit au sud sur la Stuart highway, l’unique route qui traverse le pays du nord au sud. Je rencontre beaucoup plus d’aborigènes. C’est dans le territoire du nord qu’ils sont le plus représentés. Ils vivent encore sur leur territoire historique dans des villages que l’on appelle « communautés » . L’attachement qu’il ont à leur terre est primordiale voir viscérale et le fait de vivre chez eux au milieu du désert semble parfois être l’un des derniers reliquats de leur identité. Leur culture si violemment attaquée par la colonisation d’une brutalité inouïe n’a pas été le bouclier qui aurait pu les sauver aujourd’hui. Car même ces aborigènes vivant dans ces communautés, une minorité dans la minorité, quelques dizaines de milliers d’individus, ne sont plus ce que l’homme blanc a irrémédiablement détruit. Les aborigènes qui peuplent le désert vivent beaucoup trop encore d’ennui, de violence et de drogue. La chasse, si elle se pratique encore se fait avec des fusils depuis un 4×4 et le reste des aliments provient des petites boutiques subventionnées par le gouvernement où les aborigènes dépensent l’argent reçu de ce même gouvernement. Ce dernier est aujourd’hui plein de culpabilité et de remords face à la situation des aborigènes et est incapable de trouver la bonne attitude pour apaiser les souffrances. De l’autre coté les aborigènes sont conquis par une colère voire même une haine de l’homme blanc sans être capables encore de rendre cette colère productive. Cependant, je pense qu’il ne faut pas non plus idéaliser la société traditionnelle dans laquelle ils vivaient, celle ci était tout autant en prise avec les guerre tribales, les rapts de femme ou les massacres d’un clan par un autre et la dureté de la survie dans cet environnement hostile. A mon niveau, avec la rapidité des rencontres que j’ai pu faire, j’ai souvent remarqué la grande sensibilité de ces gens par rapport à leur environnement, à la force des arbres, la fragilité de certain animaux, la chaleur du sable, l’odeur de l’herbe …

Je dépasse Alice Spring, la ville qui est sur toute les cartes du monde car elle se situe presque exactement centre du continent et poursuis sur une route de plus en plus sèche ou les arbres finissent par disparaître complètement faute d’eau jusqu’à Cooper Pedy.

    

    

L’unique arbre de Cooper Pedy durant plusieurs décenie

Cooper Pedy est une ville étrange. Elle se trouve dans la zone la moins arrosé du pays, 50mm de pluie par an. Son unique raison d’être est la présence d’Opale, une pierre précieuse, dans son sous-sol. Les mines de toutes tailles se trouvent tout autour de la ville et dans la ville même. Il n’y a pas d’arbre alors les habitants installent de vieilles carcasses de voitures ou de machines de mine dans leur jardin dont le sol est couvert des opales de basse qualité. L’ambiance générale de la ville est surprenante et assurément unique.

   

Enfin j’arrive au sud du pays sur les berges du fleuve Murray, plus grand fleuve d’Australie. L’irrigation massive des plantations a complètement déstabilisé l’environnement naturel du fleuve qui souffre de la présence d’espèces de poisson invasive de même que les barrages ont brisé les cycles de crue et décrue auxquels les grand gommiers des berges doivent leurs survie. Sans ces cycles, aujourd’hui recréés de façon contrôlée, ces arbres symboles de la région mouraient par milliers après plusieurs siècles d’existence. Je ramasse des prunes. Des fruits dans une petite ferme et une pour non port du casque à vélo de 160 dollars. Eh oui en Australie et dans de très rares autres pays le port du casque a vélo est obligatoire. Les états du sud sont surnommés les « nany’s states » (états nounous) en raison de leur extravagante capacité à réglementer la vie quotidienne des gens comme si toute la population sortait de adolescence.

    

A Melbourne Maman arrive pour quelques semaines, au programme visite de Melbourne et de la Tasmanie en van de hippies pour mes derniers momens en Australie.

 

 

Une dizaine de jours après le départ de ma mère c’est à mon tour de me rendre a l’aéroport de Melbourne, vélo et remorque soigneusement emballés. Je quitte l’Australie satisfait, satisfait d’avoir eu deux ans pour approfondir ma découverte de ce pays gigantesque, d’avoir pu aussi me sédentariser par intermittence. J’ai apprécié ce pays pour la grandeur des espaces, pour la facilité que l’on a à trouver du travail, un logement qui donne une réelle sensation de liberté. Mais il y a quelque chose dans le système australien qui ne me correspond pas, trop capitaliste, trop libéral, trop americano-anglo-saxon trop far-west peut être, quoi qu’il en soit je suis content d’aller à nouveau me confronter à l’inconnu vers de nouvelles contrées.

 

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Fire

Attention, reprise en main progressive du blog et du voyage, très léger décalage temporel entre les événements relatés ci dessous et la situation d’aujourd’hui. Cette fois si c’est la bonne je vais me remettre à écrire en quasi temps réel. De toute façon c’est mon blog, je fais ce que je veux !

La « Great northen hightway » est l’unique route qui connecte Broome au reste du pays. Le vélo, la remorque et moi même avançons toujours plus à l’est. Aprés 180km, Derby est la première et dernière ville de ce segment d’Australie. Derby est l’une des ces étranges villes des régions désertiques. Sans caractère particulier, sa population supérieure à 2000 habitants en a fait l’un des principaux centres régionaux. Derby a bien sûr sa petite histoire à conter, c’est ici entre autre anecdote qu’étaient « jugés » les prisonniers aborigènes a la fin du XIXieme siècle. Les prisonniers étaient conduits enchaînés à travers le bush durant de longues et humiliantes marches donc l’une des dernières étapes était un énorme baobab au tronc creux qui servait de cage pour la nuit. L’arbre est encore présent aujourd’hui. Derby est un lieu qui de nos jours semble à la fois victime et dépositaire de son isolement. A Derby commence la fameuse « Gibb river road ».

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Comme nombre de voyageurs avant moi, je fais le plein de tout, eau, nourriture et essence pour le réchaud, je lave mes vêtements dans les toilettes publiques, vérifie l’état du vélo, m’assure d’avoir un téléphone chargé … La « Gibb’s » comme l’appelle les Australiens est une piste rugueuse de plus de 600km qui relie les immenses « cattle stations » des Kimberley jusqu’à Kununura à la frontière du territoire du nord. Aujourd’hui l’itinéraire est très prisé par les touristes et la piste est réputée moins pénible qu’autrefois. Il est sûrement bon de rappeler que « moins pénible » n’est pas synonyme de « facile ».

Les 100 premiers km sont partiellement bitumés mais les sections qui ne le sont pas annoncent la couleur. Les « currigations », ondulations formées sur la piste par le passage des voitures, sont une difficulté persistante des pistes australiennes. Il me faut en permanence scruter le sol et réduire ma vitesse pour éviter d’endommager vélo et remorque sous les à coups répétés. Je zigzague sur toute la largeur de la piste afin de trouver la meilleure surface sous mes roues. Il faut éviter les plus grosses pierres et se méfier des passages sableux. La remorque est deux fois plus lourde qu’à l’habitude ce qui rend son contrôle beaucoup plus ardu. Chaque portion de route qui se révèle devient autant de petits challenges qu’il me tient à cœur de réussir.

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Aprés plus de deux jours de piste j’atteins une première station service. Celle ci est fermée depuis plus d’un an. La famille aborigène qui la dirigeait a laissé les habitants de la communauté voisine consommer à crédit jusqu’à épuisement des stocks et des fonds. Les aborigènes ayant un rapport si chaotique avec l’argent, la faillite de l’établissement était inéluctable. Qu’importe pour moi, les robinets d’eau sont restés fonctionnels. Les journées sont chaudes et j’ai fait le choix de n’avoir « que » 18 litres d’eau au maximum soit deux jours d’autonomie.

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Le paysage est à mi chemin entre la savane et la forêt, trop dense pour être le premier, trop clairsemé pour être le second. Les arbres ont de toutes petites feuilles qui se raréfient en cette fin de saison sèche. A cette période de l’année le risque d’incendie est maximum. La terre est d’autant plus sèche le la précédente saison des pluies a été très mauvaise. Des pistes secondaires mènent vers les gigantissimes cattel station, il faudrait parfois parcourir encore des centaines de km pour les atteindre. La saison touristique touche à sa fin, il y à une quinzaine de voitures par jour, parfois moins et ce n’est pas pour me déplaire.

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J’avance lentement mais avec une bonne assurance m’installant dans une heureuse routine aux fil des jours. Les paysages se vallonnent laissant apparaître d’extraordinaires points de vue sur le bush. Les animaux toujours aussi présents en Australie m’apparaissent comme autant de clins d’oeil de la puissante nature. Les dingos (chiens sauvages arrivés en même temps que les aborigènes) sont plutôt du matin, ils courent le long de la ligne d’horizon s’arrêtent quelques secondes et pour me regarder et reprennent leur course aussi spontanément avec cette liberté agaçante qui n’appartient qu’a eux. Les crocodiles d’eau douce (ceux là sont de petits crocodiles incapables de s’attaquer à l’homme) quant à eux, sont coincés dans les petits bassins d’eau stagnante que l’on trouve encore dans le lit des rivières asséchées. Ils attendent plus que quiconque les premières pluies. Les oiseaux de toutes tailles, du tout petit bavard, rouge, vert ou bleu vif qui tiendrait dans la main aux grands émeus avec leur démarche comique, tout le monde est là. Hop hop hop, mon bestiaire serait incomplet sans ces diables à ressorts qui traversent quotidiennement la route devant mes roues et que je ne nommerai pas cette fois ci.

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Il existe plusieurs communautés aborigènes dans la région, mais c’est un peuple difficile à aborder et pour le moment je ne fais que les croiser dans leurs voitures déglinguées sur la piste. Désormais c’est ainsi qu’ils vont et viennent d’un coté à l’autre des Kimberley. Il est bon de savoir que si vous devez tomber en panne dans ce type de lieu et abandonner votre véhicule sur le bord de la route, il ne se passera pas 24h avant que la communauté aborigène la plus proche, en bon chasseurs cueilleurs qu’ils sont toujours, désosse complètement votre voiture de tout ce qui est potentiellement utile. Je sais aussi que les aborigènes ont une connaissance, une compréhension et un attachement incomparable à leur territoire. Chaque point remarquable du paysage, chaque point d’eau, chaque monticule rocheux, chaque courbure du relief abrite selon les cas, un mythe, une divinité, un ancêtre, une malédiction. Les aborigènes sont un peuple qui font corps avec leur environnement. Leur philosophie leur indique de laisser l’empreinte la plus discrète de leur passage dans le monde du vivant. Il n’existe pas de vestige, de construction ni d’écrits aborigène, toute la culture est orale à l’exception de rares peintures et gravures rupestres. Parfois certaines de ces peintures sont indiquées au touristes, plus souvent elles sont gardées secrètes pas les tribus.

Dans les derniers jours de ma traversé de la Gibb River Road, la route monte le flanc d’une petite chaine de collines – un « ranch » comme on dit ici – et passe au pied de ce qui semble être son point culminant, un gros rocher d’une centaine de mètres de large en forme de flamby au caramel. La vue est remarquable et la journée bien avancée. Je m’engage sur un genre de sentier qui traverse des grandes herbes sèches jusqu’à la base du dessert gourmand. Il y a une petite surface plane ou l’herbe a été couchée, parfait pour mon bivouac. Juste au dessus de moi sur la roche je découvre, ravi, des gravures laissées par des hommes qui on peut être campé sur le même talus ou je m’apprête à passer la nuit. Ces dessins sont simples mais sûrement pas anodins. Je reconnais entre autres choses les traces de pas de kangourous et émeus et plusieurs lézards. Galvanisé par ma découverte je passe à deux doigts de la catastrophe en préparant mon dîner. J’arrache l’herbe sur une petite zone et pose mon réchaud à essence sur petite plaque d’alu prévue a cet effet. Lorsque je l’allume une goutte d’essence enflammée est projetée au delà de l’habituel et atteint cette herbe plus sèche que la paille. Je bondis en arrière et déverse le contenu d’un bidon d’eau de cinq litres sur mon départ d’incendie qui en un quart de seconde faisait déjà plus d’un mètre de large. Une seconde de plus et j’étais responsable d’un énorme incendie qui potentiellement aurait ravagé des centaine de km de terre. Je soupçonne les esprits aborigènes d’avoir voulu m’envoyer un message. Reçu.

La dernière difficulté de cette route, finalement très éprouvante, avant de rejoindre enfin la ville de Kununura est la traversé à gué du fleuve Pentacost. Le problème ce n’est pas l’eau, il y en a peu en cette saison, mais ce qui s’y trouve. Le crocodile d’eau de mer (qui vit aussi dans les fleuve) à déjà été vu sur ce passage. Chaque année environ deux personnes sont tuées et mangées au nord de l’Australie par ces bêtes. Bon, je garde la tête froide des centaines de personnes passent par la chaque année, en voiture, en moto et en vélo ils sont tous arrivés en entier sur l’autre berge. Le fleuve fait 200m de large et l’eau peu profonde est translucide, s’il y avait un croco peut être que je le verrais … Un spécialiste de la question à Broom m’avait prodigué ses conseils : « quand tu vois un crocodile, généralement c’est trop tard ! S’il t’a attrapé le bras par exemple, ne te débats pas, il va vouloir prendre une meilleur prise. Quand il ouvre la bouche pour prendre plus haut, c’est là que tu as une chance de t’enfuir. » Je me demande encore qu’elle était la part d’humour de ce conseil !

Finalement le principale enseignement de cette traversée c’est que l’eau était rafraichissante. Quelques 200 km encore et me voici arrivé à Kununura dernière ville de l’Australie occidentale.

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Pedicab Co

Il y a cette petite péninsule du nord-ouest australien, un petit rectangle de 5km de large sur 15km de long qui pointe vers le sud. Broome et ses 15 000 habitants y bénéficient d’une double exposition à la mer. Le flanc-est et sa grande plage de sable blanc offrent de sublimes couchers de soleil alors qu’au même moment, les soirs de pleine lune, l’ouest de la ville et sa mangrove présente un spectacle inhabituel lors du lever de lune. La lumière de la lune se reflète sur le sable mouillé en plusieurs endroits et crée l’illusion d’un escalier qui mène vers l’astre nocturne. Broome vit du tourisme, sans complexes. Au delà de l’attractivité de la ville elle même, c’est le point de départ de milliers de visiteurs qui partiront à l’assaut de la péninsule de Dampiere au nord et de son du fameux cap Leveque ou bien de la grande région des Kimberley à l’est. Broome doit son développement initial à la production de perles. Les Japonais étaient à l’époque de grands experts en la matière. Ils formaient une communauté importante qui a laissé une emprunte discrète mais certaine dans la ville d’aujourd’hui. Les Japonais de Broome ont été chassés lors des bombardements du Japon impérial sur la ville en 1942. Le centre ville jusque là appelé Japantown fut renommé Chinatown.

Aujourd’hui encore l’industrie de la perle est performante, les huitres sont cultivées dans de grandes fermes marines aux alentours. Le climat n’est plus désertique, mais pas encore tropical. Les hivers sont très secs et chauds, et les étés pluvieux et suffocants. Comme c’est souvent le cas en Australie le bâti est très étalé dans de grandes zones résidentielles et industrielles construites autour d’un petit centre ville. Les différents quartiers sont bien identifiables, délimité par de larges faubourgs qui forme le squelette de la ville. Les deux plages forment deux polarités secondaires bienvenues qui avec Chinatown créent un grand triangle central. Les quartiers résidentiels du sud, en direction du port, sont les plus pauvres. Ils abritent entre autres la majorité des aborigènes de la ville, entre 15 et 20% de la population . Les quartiers du nord, beaucoup plus proches de « Cable beach » la principale plage, sont riches, bien entretenus. L’ambiance est celle d’une image de synthèse présentée par les promoteurs immobiliers avant la réalisation d’un projet d’envergure. J’avoue que je trouve leur esthétique fascinante.

Lorsque j’étais à Barn Hill, j’ai pu au bout d’un rocher capter un léger signal internet sur mon téléphone. J’en ai profité pour consuler le principal site d’annonce et suis tombé directement sur le message d’un type qui cherche des « Pedicab’s drivers » pour toute la saisons touristique. Pedicab, vous le saurez dorénavant, c’est le nom australien pour taxi-vélo. Il me semble, sans prétention, que j’ai le profil pour le job.

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A peine arrivé, j’appelle le type en question. Smicko il s’appelle. Il me donne rendez-vous le lendemain matin chez lui, quartier sud. Je suis heureux en découvrant le lieu où Smicko vit et travaille. Il y a des dizaines de vélos récupérés qu’il retape, des bicyclettes farfelues en tout genre, certaines avec un nombres de roues indéfinissables, d’autres parfaitement impossibles à piloter mais d’une grande élégance. Je sens que nous avons la même idolâtrie pour la petite reine. Nous bavardons vélo entre spécialistes, ne lésinant pas sur le jargon technique pour s’assurer que l’on ne traite pas avec un amateur et se rassurer du fait que l’on n’en est pas un soi-même. Smicko me fait faire le tour de son atelier, exhibant ses plus belle pièces. Je vante la solidité de ma monture, affichant fièrement les dizaines de milliers de km endurées par la bête. Je suis content de ce premier contact, car en ville depuis à peine plus de 24h j’ai déjà entendu plusieurs rumeurs sur Smicko et son tempérament. Le fait est que c’est un personnage, j’y reviendrai.

Smicko loue ses pedicabs, équipés d’une assistance électrique aux chauffeurs, comme moi, qui se débrouillent pour trouver les clients. Tout l’argent que je récolte au delà du prix de la location est pour moi.

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hè ouai en Australie on va à la plage en 4×4

La saison touristique peine à véritablement commencer mais ce que je gagne est satisfaisant. C’est un tort de penser que c’est un boulot de cycliste, c’est avant tout un boulot de contact et de vente. Cable beach est une plage fréquentée par une population de touristes très majoritairement australienne et de milieux sociaux oscillant entre favorisé et franchement favorisé. Cette population en vacances cherche souvent au delà du service de transport que je propose une forme de divertissement. Je dois être quelqu’un d’avenant, mais jamais trop poussif, je dois être bavard, drôle, attentif au désir de mes clients, de bonne humeur. Je dois aussi inspirer la confiance et l’intérêt pour ma personne. A ce titre je joue à fond la carte de mon voyage, j’ai imprimé de petits encadrés résumant mon parcours que j’affiche en évidence sur le paravent du pedicab. Beaucoup de clients offrent un pourboire de cinq ou dix dollars, parfois doublent voir triplent le prix que je leur ai demandé s’ils se passionnent pour mon aventure. La chance de tomber sur un client généreux fait la différence, mais globalement il me semble que l’attitude et l’énergie positive que l’on emploie à la tache soient primordiales. Si un jour je suis ronchon, quelle qu’en soit la raison, c’est automatique, j’ai moins de clients.

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Certains chauffeurs abandonnent vite, déçus par leurs résultats et au bout de quelques semaines une équipe fixe se met en place. Nous somme trois français comme « chauffeurs principaux », la quatrième place subissant un turn over permanent. Il y a Camille, blonde, grande et jolie. Elle a un regard charmeur et se laisse regarder avec une fausse naïveté. Elle cueille des grands bouquets de fleurs blanches et roses dans les buissons du quartier pour décorer son pedicab comme un carrosse de mariage. J’étais affreusement vexé le premier soir où j’ai travaillé avec elle, tous les clients ou presque me passaient sous le nez, et pas seulement les hommes célibataires. Avec mes petites affichettes j’avais l’air d’un con. Le troisième luron c’est Luc, lui aussi disons- le, a un certain atout charme. Brun ténébreux, calme et excessivement sympathique il est le moins extraverti d’entre nous mais ne manquera pas de succès dans l’entreprise. S’il se fait draguer par les couguars, c’est uniquement professionnel, son amoureuse l’attend dans leur van à côté de la plage. En cours de saison Camille sera remplacée par Buster. Buster est australien, mesure presque deux mètres, porte des chemises extravagantes et a une ressemblance troublante avec Jean Réno. Il a le contact très facile avec les gens, il communique d’autant plus facilement avec les clients qu’il partage la même culture et la même langue. (il n’a pas toujours été évident pour nous autres français de comprendre le langage des Australiens complètement beurrés). C’est un concurrent redoutable et j’ai été dans un premier temps très agacé de son arrivée. Mais rapidement je me suis rendu compte qu’il est un chouette personnage avec qui je partage un fantastique sens de l’humour. Ça nous a valu quelques franches poilades.

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Le travail commence dans l’après-midi et se poursuit jusqu’à minuit les soir de week-end. Je travaille cinq soirs par semaine. Je trouve un second job, tous les matins sauf le dimanche ; je bosse dans une blanchisserie. Je lave les draps de presque tous les hôtels de la ville, ces même hôtels où j’ai mes clients le soir. J’ai donc des semaines de 11 jours. Un rythme soutenu mais le cumul de mes deux salaires est à la hauteur de l’effort. J’ai généralement le temps de faire une sieste salvatrice d’une heure ou deux entre mes deux boulot, sauf quand Smicko appelle… Il appelle pour deux motifs : soit pour me donner des clients, dont il a directement reçu l’appel, soit pour se plaindre de l’état des pédicabs.

  • « Allo ? » voix endormie, il est 14h.

  • Sans préliminaire « Tu a deux clients à l’hotel machin »

  • « Quand ? » voix toujours endormie

  • « Maintenant ! » Il s’agace déjà.

  • « On commence à 16h habituellement… »

  • « Quoi !? Tu n’est pas la-bas !?

  • « bah non…, heu …je peux y être dans vingt minutes. »

  • « Fuck you ! Fuck you ! fuck you ! fuck… » bipbip, fin de communication

  • Soupirs

. Les pedicabs sont de piètre qualité, en particularité les roues et leur rayons ont été la source de multiples emmerdements. Le phénomène est aggravé par le poids moyen des Australiens qui se trouve être significativement supérieur à ce qu’il semble être sanitairement acceptable. La première semaine Smicko m’avait appelé hors de lui car de nombreux rayons étaient cassés. J’avais fait profil bas, ne voulant pas être pris en grippe et j’ai proposé de changer moi même les rayons cassés, disposant des connaissances (oui, j’y connais un rayon en mécanique cycliste !) et outils pour le faire. Ces rayons étant de toute façon trop fragiles pour supporter les 200kg du pedicab ajouté aux 200kg de passager, il a fallu continuellement les remplacer. Ce n’est qu’en toute fin de saison, à la limite absolue de la rupture de stock que Smicko a acheté des rayons de meilleur facture. Les rayons n’étaient qu’un problème mécanique parmi d’autres, les câbles des batteries fondaient, les pneus éclataient, les freins se déconnectaient, les chaînes cassaient, les paravents se déboulonnaient… Avec Luc, notre rituel avant chaque soirée était au bas mots une demi heure de mécanique. Smicko aurait dû faire ce boulot, on le payait pour ça, exaspéré autant qu’il pouvait être exaspérant, il ne faisait que le strict minimum voir un peu moins.

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J’ai réalisé un jour que Smicko n’est pas un cycliste. Il aime les vélos en tant qu’objet, il aime les construire, les créer, les concevoir pour leur esthétique alors que j’aime les vélos pour leur usage.Smicko donne des usages à ces vélos par nécessité économique ou pour avoir un prétexte à sa folie. Il passera deux semaines à construire un « Mango-bike ». Un triporteur très stylisé, peint en nuances d’orange et doté d’un petit congélateur rempli de mangues. L’idée est de faire le tour des campings et de vendre ces mangues congelées. Ce qu’il fera, avec un certain succès, pendant deux jours seulement… Des idées comme celle-ci Smicko en a parfois cinq par jour. Certaines sont tout bonnement irréalisables, absurdes, utopiques et farfelues, d’autres mériteraient d’être approfondies mais sont perdues dans la dispersion de son esprit. Smicko du fait de son caractère souvent agressif ou colérique, de l’irrespect dont il peut faire preuve envers certaines personnes n’a pas que des amis dans la petite ville de Broome. Il est en effet parfois indéfendable dans ses comportements. Cependant il a de nombreuses facettes positives et des faiblesses qu’il peine à cacher derrière sa fierté. Son esprit d’artiste fou emplie d’idées et d’envies fonctionne comme celui d’un enfant et a besoin d’être canalisé. Ce n’est malheureusement pas Michelle sa compagne qui le fera. Michelle est une très belle femme, elle semble être l’opposé de Smicko, calme et douce, d’une grande gentillesse. Sa faiblesse : elle en a assez peu sous la perruque. Elle obéit docilement aux consignes de Smicko, le suit avec bienveillance dans son entreprise, se gardant bien de prendre quelques initiatives, même des plus évidentes.

Smicko est pourtant très facile à influencer. Je l’ai compris au début à mes dépens. L’informant pour l’anecdote que j’avais reçu l’appel de deux vieilles bourgeoises le matin à 9h pour un pedicab, il s’est immédiatement mis dans la tête que toute les matinées à venir seraient un eldorado pour pedicab et qu’il fallait sur le champs recruter des chauffeurs pour le matin. Si j’insinuais le germe d’une idée, il en faisait une conviction. Il était devenu facile d’être apprécié de Smicko, je lui portais principalement des bonnes nouvelles, mais pas trop bonnes non plus pour ne pas qu’il s’emballe. Le point de friction avec Smicko restait – mais c’est tout naturel- l’argent. Il avait augmenté plusieurs fois les tarifs de location. Les mauvaises soirées nous engrangions à peine 60 ou 80 dollars de recette dont il faillait déduire la part de Smicko, toujours fixe de 50 dollars. Nous nous en plaignions bruyamment mais il restait inflexible. Pour sa défense, j’avoue que nous ne lui révélions jamais les recette des meilleurs samedis soirs, avec un record personnel de 500$. Quand il nous questionnait sur ce sujet le flou devenait l’allié du flouze. Je le soupçonne de vivre des minimas sociaux, son entreprise n’est pas réellement rentable ou si peu. Souvent considéré comme un radin voir un escroc, il m’a semblé plusieurs fois qu’il aurait pu être généreux si seulement il avait pu. Trop fier, il n’avouera jamais non plus qu’il vit mal le manque de reconnaissance et le rejet donc il peut faire l’objet. J’ai fini par aimer Smicko le passionné des vélos, par apprécier Smicko le personnage, par me moquer gentiment de Smicko le businessman et par ignorer Smicko le névrosé. Il en a été satisfait.

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Broome accueille presque chaque semaine durant la haute saison des courses hippiques très populaires. Les plus accros s’y rendent dans le pur respect de la tradition, parés de leur plus beaux habits. Les dames rivalisant d’extravagances dans le port de robes aux couleurs vives et au coupes aguichantes toujours complétées d’un chapeau parfaitement assorti. Le motif principal des participants est bien plus l’amusement, notamment par excès de boisson, que le gain d’argent lors des paris. Une fois les courses terminées en début de soirée tout ce beau monde se rend au « Diver Pub » principal bar de « Cable beach ». Les locaux adorent ces courses et ont été de véritables fanatiques des pédicab. Une clientèle parfaite car fidélisable et qui nous demande souvent de plus grands trajets (plus rentables) vers tous les quartiers de ville. A la fermeture du pub tout les taxis classiques sont débordés et les fêtards se rabattent sur les pédicabs, quitte à payer deux fois plus cher. L’état d’ébriété aidant les clients à dépenser plus. Ces fins de soirée certes très profitables, nous ont confrontés à des gens vraiment trop saouls ou sous l’emprise d’autres drogues comme la méthamphétamine (très répandu en Australie). Rarement agressives, il nous fallait pourtant dissuader ces personnes de monter dans les pédicabs. Leur comportement ingérable devenait un risque pour l’intégrité du pedicab, son chauffeur et eux-mêmes. Parfois on fait une erreur de jugement et on embarque un type qu’il faut tant bien que mal contrôler. J’ai été surpris de l’autorité dont j’ai été capable.

Je suis resté trois mois à Broome, trois mois intenses durant lesquels j’ai fait d’agréables rencontres et vécu de belles expériences. Je serais certainement resté un peu plus encore si la fin de la belle saison ne me poussait pas a nouveau sur la route. Les pistes des Kimberley sont impraticables durant la saison des pluies.

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Souvent, quand on les voit dans la nature, c’est trop tard …

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Des plaies vers la plage

Je suis forcé de reconnaître que j’ai pris un peu de retard dans la rédaction du blog, je sais c’est inexcusable …

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Paquita m’avait prévenu par e-mail. Un important cyclone a touché Carnarvon. Le hangar sous lequel se trouvait mon vélo a été soufflé. Les poutres métalliques sont tombées sur la voiture de Paquita qui a miraculeusement protégé mon vélo. En été les cyclones sont fréquents au nord ouest de l’Australie dans la zone tropicale. Il arrive qu’un de ces cyclones se déplace suffisamment au sud pour atteindre Carnarvon. Le cyclone Olwyn  a été particulièrement violent, aucune victime mais de gros dégâts. Des dizaines d’arbres ont été déracinés ou ont perdu la moitié de leur branchage. Des hangars et toits des maisons envolés un peu partout autour de la ville. Le plus impressionnant est la destruction totale des plantations de bananes. Les fermiers qui en faisaient la culture exclusive seront sans revenu pour un minimum de neuf mois, le temps nécessaire aux bananiers de repousser et de donner des fruits.

L’Australie est un pays envahi de mouches. Ce sont de petites mouches qui ont l’exaspérante habitude de venir dans le coin des yeux vous chatouiller. Elles se nourrissent sur les lèvres, rentrent dans les narines et les oreilles. A certaines périodes, dans certains lieux elles rendent la vie insupportable par leur nombre. On a beau les chasser en agitant les main devant le visage elles reviennent instantanément. Le plus calme des hommes finira lui aussi par les mitrailler d’une pluie de jurons, abattu par son impuissance à se débarrasser, même pour une minute, du phénomène. Les vents du cyclone ont ramené vers la côte les mouches depuis l’intérieur des terres. Par ailleurs la pluie a favorisé leur multiplication. « C’est le pire que nous ayons jamais eu » me confie un fermier. Il faut porter sur la tête une petite moustiquaire dès que le soleil se lève. Les mouches sont partout, dans les maisons, voitures, supermarchés, banques … Les commerces sont en rupture de stock de tout produit susceptible de les repousser ou tuer. Les deux tiers nord de la cote ouest sont affectés par cette plaie.

Je quitte Carnarvon pour le nord avec une nouvelle remorque achetée en France. De fabrication artisanale elle est bien plus solide que la précédente. Plus grande aussi, elle a la contenance suffisante pour les 20 a 25 litres d’eau et les deux semaines de nourriture nécessaires à la traversée des régions désertiques qui m’attendent. Mon premier objectif est le parc National de Karijini à 750km. Les 400 premiers km sont longs et monotones sur la « North West Costal highway » que je suis depuis Geraldton. Je dois rouler avec ma moustiquaire de tête. Les mouches voyagent avec moi, elles se posent sur le vélo ou sur mon dos et dés que je m’arrête se précipitent pour m’emmerder. Le troisième jour, sur une aire de repos un type m’informe de l’approche d’un nouveau cyclone.

Je prends l’information très au sérieux, ayant vu les dégâts du précédent à Carnarvon, et à la simple évocation du mot cyclone, il est raisonnable que j’élabore une stratégie. Le cyclone atteindra la région dans deux jours, j’ai tout le temps d’agir. Le lendemain en fin de matinée j’arrive à Nanutarra Roadhouse. Station service qui se trouve à des centaines de km de tout autre bâtiment. Je suis en lieu sûr et pourrais simplement attendre deux ou trois jours que l’événement passe. Je demande à voir les images des prévisions météo. Si je continue ma route comme prévu, c’est a dire vers l’intérieur des terres je devrais éviter la trajectoire du cyclone et ne subirais que les pluies en périphérie du système. Le 1er Mai au matin (la saison des cyclones se termine fin avril me disait-on) une petite pluie discontinue annonce les réjouissances. Je roule autant que possible, sachant que plus j’avance plus je m’écarte du danger.

La pluie gagne sérieusement en intensité en début d’après midi. Je suis épuisé d’avoir roulé sans pause toute la matinée. Je plante la tente en haut d’une butte. Je m’attends à voir les cours d’eau habituellement asséchés sortir de leurs lits. La pluie reste forte et continue toute l’après midi sans véritablement m’inquiéter. La tente jusque là me protège bien et le vent n’est pas trop violent. Je suppose que l’accalmie viendra en début de soirée et suis plutôt satisfait d’avoir choisi de poursuivre ma route.

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Ça ne s’est pas du tout passé comme je le pensais. Alors que le soleil se couche, la pluie redouble à nouveau en intensité, accompagné par de fortes bourrasques de vents. L’eau forme des petits ruisseaux qui encerclent la tente. Les fermetures éclair de la porte ne retiennent plus l’eau, l’abside devant la tente est arrosée. Les rafales de vent projette de véritables vagues de pluie qui fouettent bruyamment la toile. Je dois sortir plusieurs fois pour replanter les sardines qui ne sont plus maintenues dans le sol détrempé. Je commence à douter que malgré sa qualité la tente puisse me protéger encore longtemps. La soirée avance et le déluge ne s’essouffle pas. Je réalise soudainement que l’eau ruisselle sous la tente. La toile de sol, supposée étanche, commence à subir des infiltrations. Je sors nu comme un ver (pour garder des vêtements secs, dans la tente) armé de ma cuillère. Je creuse à la hâte des tranchées pour détourer l’eau qui menace de m’inonder. En quinze minutes d’effort j’obtiens un résultat satisfaisant. Un ruisseau suffisamment large pour recevoir un nom traverse l’abside, longe la tente sur sa longueur et aidé par la pente du terrain évacue toute menace d’inondation imminente . Il n’y a plus rien d’autre à faire, si se n’est d’attendre la fin de la tempête. Je m’endors sans avoir pu me faire à manger, épuisé par la tension. La fatigue emporte mon inquiétude : « ce n’est jamais que de l’eau, demain il fera à nouveau beau et toute cette eau sera vite séchée par le puissant soleil australien».

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En effet, au matin il ne pleut plus, les flaques d’eau et les rivières reflètent timidement les quelques rayons de soleil qui passent aux travers des nuages. Je suis amusé en remarquant que la tente s’est enfoncée par endroits de plusieurs centimètre dans la boue. Tout ce qui a pris l’eau sera sec avant le début de l’après-midi. Je rentre dans une région plus vallonnée, Tom Price, la première ville que je traverse est à 700m d’altitude. Les températures sont plus douces dans la région et ce n’est pas pour me déplaire. Les mouches se sont visiblement noyées ou alors elles on le mal des montagnes, dans tous les cas elles ont disparu.

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Tom Price est qualifié de ville minière. Tout autour, et au grand dam des aborigènes, on a creusé de gigantesques trous pour exploiter toutes sortes de minerais tel que le fer ou le cuivre. Le minerai est transporté dans des trains de plusieurs kilomètres de long vers les ville portuaire de Karatha et Port Hedland. Destination finale : la Chine. Les mines de la région du Pilbara on longtemps été le moteur économique de l’état de L’Australie Occidentale. La plupart des villes de la région leur doivent leur existence ou à minima leur survivance. Les salaires des nombreux travailleurs des mines sont très élevés et cette population dépense beaucoup d’argent dans l’économie locale. Seulement depuis peu la croissance chinoise a ralenti et la demande de minerai avec. Les chinois parviennent à satisfaire leur besoin en matière première auprès de fournisseurs moins onéreux. L’économie minière est en crise et toute la région en subit les conséquences. Le second secteur économique de la région est le tourisme. Le Parc National de Karijini, à 80km de Tom Price, attire des masses de visiteurs chaque année. Réputé comme étant l’un des plus beaux du pays je m’étais promis de ne pas passer à coté.

Sur se petit plateau situé entre 600 et 800m d’altitudes les rivières ont creusé au fil des millions d’années de spectaculaires gorges dans la roche. Je passe cinq jours dans le parc, les différentes gorges étant à plusieurs dizaines de km les unes des autres, souvent reliées par des pistes pierreuses.

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Je poursuis ma route plein nord une fois sorti du parc. J’arrive sans trop d’efforts, poussé par le vent, dans l’une de ces villes qui ne doit son existence qu’aux mines : Port Hedland. Le paysage autour de la ville est réduit à néant. Désespérément plat, le bush est balayé par le vent et la poussière et terrassé par un soleil de plomb en « hiver », les lieux sont ravagés chaque été par de multiples cyclones. Les arbres n’existent pratiquement pas dans le bush, et quand bien même ils tentent de grandir, les incendies fréquents les détruisent. L’entrée de la ville présente d’énormes complexes industriels alimenté par les trains en provenances des mines. Les nombreux road-trains à trois ou quatre remorques complètent le décor. En face de Port Hedland, de l’autre côté de l’autoroute, il y a une sorte de ville jumelle : South Hedland. Cette ville ou ce quartier détaché de Port hedland à été construit il y a une décennie à peine au moment ou l’industrie minière était flamboyante. Il fallait des logements pour les travailleurs et leurs familles ainsi que toute les infrastructures et services nécessaires à leur bien-être. La ville de 7000 habitants s’étale sur un territoire qui représente la moitié de Paris. Tout a été construit à une échelle disproportionnée, les axes principaux sont larges comme nos autoroute, reliés entre eux par d’énormes rond-points qui me semblent interminables à franchir à vélo. Les écoles, les centres commerciaux, hôpitaux, bureaux de poste tout y est, pourtant la ville ne semble pas exister en tant que telle. Une proportion stupéfiante de maisons neuves sont vides, les grands projets de développement de la ville sont mis en sommeil jusqu’au redémarrage espéré de l’industrie minière.

J’ai parcouru une distance respectable depuis Carnarvon et il me semble que je devrais commencer à chercher un nouveau job. Les salaire restent très attractifs dans la région, mais pas suffisamment pour me retenir dans une ville semi fantôme à l’impact environnemental catastrophique.

Broome 600km à l’est a bien meilleur réputation. L’unique route entre les deux villes longe au sud le « grand désert de sable », qui comme son nom le laisse penser, est infranchissable. Au nord de la route à distance de 10 ou 20km la côte offre de grandes plages de sable blanc ponctuées de rares stations balnéaires ou campings. Je savais que la route serait pénible car terriblement monotone et sans ravitaillement possible à l’exception de deux station services pour remplir mes bidons d’eau. La route s’est avérée impossible. Un vent de face souffle à 40km/h de l’aube au crépuscule. J’ai l’impression d’avoir de la glu sous les pneus. Je lutte de tout mon être pour parcourir chaque jours 60 ridicules km, à ce rythme je vais épuiser mes provisions plusieurs centaines de km avant d’arriver à Broome. La solution serait de rouler la nuit quand le vent tombe. Solution qui implique d’autres défi. Il est impossible de dormir de jour, il fait trop chaud et il n’y a aucun arbre qui puisse me donner un peu d’ombre. La lune qui pourrait suppléer à la lumière de ma lampe frontale termine son dernier quartier et les road-trains ont des phares si puissants qu’ils m’éblouissent complètement.

Je fais du stop, seulement sur 250km. Je me sens toujours un peu honteux et faible d’en arriver à cette solution, de ne pas respecter le principe que je me suis fixé. Je me rassure en me disant que n’importe qui de sensé affirmera qu’il est complètement débile de s’éreinter des jours durant sur une route où je sais pertinemment qu’il n’y rien à voir ni personne à rencontrer. Un couple de touristes allemands me dépose à Barn Hill, 150 km avant Broome. C’est une plage typique de la région, mer turquoise, sable blanc, falaises rouges, plaine ou plateau vert. Les couchers de soleils sont splendides et si l’on est suffisamment attentif on verra quelques baleines au large.

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Etre Chez soi

Je suis un peu vexé de me retrouver à nouveau à Carnarvon, j’avais tout entrepris pour quitter définitivement la ville. Je me sens ridiculisé par mes problèmes mécaniques. Ah si seulement j’étais riche j’aurais un vélo incassable ! Le temps que je reçoive les pièces de remplacement autant travailler. Je retrouve Loïc et Mimi avec qui je travaillais chez Bibi et Risa. Mimi à un bon job dans un café. Je trouve avec Loïc un boulot au port. L’activité du petit port de pêche de Carnarvon tourne presque exclusivement autour de la crevette et du crabe. Durant la saison de pêche, les chalutiers partent avec de petits équipages (six personnes en général) pour trois semaines. A chaque période de pleine lune les crustacés se cachent plus profondément dans l’océan, là où les filets ne peuvent plus les atteindre. Les bateaux en profitent pour revenir à quai, décharger la marchandise et entretenir le bateau. Notre boulot, à Loïc et moi, consiste à transbahuter des dizaines de tonnes de crevettes et crabes congelés conditionnés en boite de 5kg, des cales vers une grande chambre froide. L’équipe est constituée pour moitié de backpackers, l’autre moitié étant un échantillon de la mixité de la société australienne prolétaire. Grâce à ces collègues australiens j’ai considérablement « affiné » mon maniement de la vulgarité et de la grossièreté en anglais. J’ai un moment eu envie de partir en mer sur l’un de ces chalutiers, le salaire y est très intéressant mais les conditions de travail très dures. Il faut travailler parfois vingt heures d’affilées dans cette ambiance graveleuse, enfermé sur un petit bateau balloté par les vagues.

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L’une des rares attractions de la ville sont ces « blowholes », 60 km au nord. Les vagues puissantes s’infiltrent sous la roche et ressortent tel des geysers par des trous quelque secondes plus tard.

Au lieu de cela je reprends le chemin des fermes. Je trouve un travail chez Chris et Paquita. Ce sont des fermiers qui sortent du lot dans la ville, originaux par plusieurs côtés. Chris, 79 ans, est anglais, il a quitté sa terre a l’âge de 20 ans. C’est en Papouasie qu’il passera avec Paquita plus de 30 ans de sa vie. Tout comme leurs parents respectifs, en Angleterre et en Australie, ils se lancent dans une grande aventure agricole. Ils achètent des terres et créent une exploitation de café. Ils aiment parler de cette époque, Paquita dit qu’elle se sentait responsable d’une grande famille. « Bien sûr il y avait un coté colonial, mais la confiance était totale entre les travailleurs et nous. Ils vivaient dans la ferme, nous financions l’école, prenions en charge leurs santé et ils prenaient soin de nos propre enfants. » En 1975 la Papouasie Nouvelle Guinée accède à l’indépendance, les fermiers blancs sont doucement poussés vers la sortie et le pays s’effondre : guérilla, corruptions, putsch et indifférence internationale. A contre cœur ils quittent le pays qui était devenu le leur.

Chris et Paquita s’installent à Carnarvon et tentent l’expérience de la culture des asperges. Ils sont les seuls à 1000 km aux alentours à cultiver cette plante. Aujourd’hui la production est très réduite, Chris, à l’instar de Paquita, fait partie de ce genre d’hommes qui semble vaincre l’âge à la condition unique qu’on le laisse poursuivre l’activité qui toute sa vie a été sa passion et son métier. Tous les jours à 6h il est le premier au travail.

Je suis logé dans une reconstitution de maison papoue traditionnelle à coté de laquelle j’ai même une petite piscine. C’est une grande et haute hutte ronde au toit de paille. Sur un coté deux chambres et une salle de bain sont aménagés, les cloisons sont construites avec toute une variété de planches et vieux volets de récupération. La cuisine et le salon sont complètement ouverts sur l’extérieur. Cette maison est particulièrement agréable à vivre ; dans ce climat chaud et sec, la « round-house » comme on l’appelle dispense toujours un agréable courant d’air rafraîchie par l’eau de la piscine. Dans mon salon ouvert, j’observe souvent de sympathiques oiseaux, lézards, lapins, grenouilles et de moins sympathiques, aux yeux de certains, cafards, araignées, moustiques et scolopendres. Je travaille assez peu, principalement le matin, et la récolte des asperges touche à sa fin.

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Je vends ma remorque à Vangelis, mon voisin français et cycliste tout comme moi. J’ai prévu d’acquerir un nouveau modèle .

Je trouve un autre boulot dans une ferme voisine, je garde ma chambre dans la « rond-house » et verse un petit loyer à Paquita. Mon travail consiste à emballer des tomates dans des barquettes de 500g ou 1kg. Mon employeur est un regroupement de fermiers qui organisent leur production ensemble et vendent le produit conditionné à la principale chaîne de supermarché du pays. Ce seul client a donc un pouvoir énorme sur les prix et sur son exigence de « qualité ». Les tomates sont cueillies à partir du moment où la couleur passe légèrement du vert au jaune. Le temps qu’elles soient conditionnées et expédiées elles auront rougi. Problème : elles n’ont aucun goût. Ce qui importe c’est l’aspect, il faut conditionner uniquement des tomates sans écorchures, à la couleur homogène et rigoureusement contrôler le poids de chaque barquette.

Mes deux collègues backpackers sont assez différents de moi. Cally est une londonienne, archétype de la citadine terrorisée par le moindre animal à six pattes. Elle ne pense qu’à une seule chose : retourner le plus vite possible en ville. (Pour rappel Carnarvon accueille 6 000 habitants et la ville voisine de taille comparable est à 500km) A son grand désespoir elle doit comme chaque backpacker travailler un minimum de 88 jours dans une ferme pour obtenir un second visa d’un an. Elle travaille avec une énergie et une efficacité remarquable jusqu’au matin du 89ième jour où elle se précipitera dans le bus pour Perth. Ryan, lui est taïwanais. C’est un original dans son genre. Il a une silhouette frêle, grand et mince avec la démarche de Jarjar de la Planète Naboo. Il est doué d’un grand talent d’observation et d’imitation, d’un sens de l’humour réussi mais manifestement, il est complètement inapte à l’emballage des tomates ou tout autre travail vaguement physique. Bien qu’il ait 25 ans il s’agit de son tout premier emploi. Il est incapable de prendre la moindre initiative et est d’une lenteur déconcertante. Rêveur, lunaire et poétique, Cally et moi nous interrogions régulièrement sur sa présence parmi nous. Autant d’un point de vue spirituel :  « Ryan, es-tu vraiment là ? » et d’un point de vue plus terrestre  : « Qu’est-ce  que tu fais dans une ferme ?! » Comme chaque jeune voyageur, il confronte son inexpérience au réel avec, je pense, une dimension plus intime dans son cas. Son homosexualité, qu’il cache à sa famille, se révèle, certes avec beaucoup de pudeur ; il se sent  libéré par notre compréhension et l’acceptation naturelle « de son cas ».

Nous travaillons énormément, entre 50 et 70 heures par semaine, mais le salaire est au rendez-vous. Je resterai jusqu’à la fin de la saison mi-decembre. Cally et Ryan serons remplacés par Roxi, une charmante tawainaise pour les dernières semaines de travail.

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Le peu de temps qu’il me reste en dehors du boulot, je le passe chez moi, à me reposer dans ma maison papoue. A Propos de Papou, je vous avais rapidement parlé d’Albert avec qui je travaillais à Geralton dans les vignes. Un plaisant hasard nous a permis de nous retrouver. Il vient de trouver un travail dans une ferme voisine. Il loue avec enthousiasme la seconde chambre de la « round-house ». Paquita et Chris son ravis de pouvoir parler à nouveau le pijin, la langue commune de la Papouasie et des îles voisines (la Papouasie Nouvelle Guinée est le pays le plus riche au monde d’un point de vue linguistique, plus de 800 langues sont pratiquées)

J’ai de l’attachement et beaucoup de sympathie pour Albert. Son parcours est étonnant et sa personnalité atypique. Il est arrivé en Australie grâce à un vieux fermier australien qui l’a pris sous son aile, lui a permis d’avoir un premier visa temporaire. Malheureusement l’administration lui refusera la prolongation de ce visa et Albert devient un immigrant en situation irrégulière. Il travaille au noir dans les fermes, comme de nombreux autres personnes dans son cas, évite de se faire remarquer pour ne pas être pris un jour par la police et expulsé. Albert n’est pratiquement jamais allé à l’école, il sait a peine lire et écrire à cette époque. La vie d’un clandestin est difficile, stressante et ne saurait durer éternellement. Il va faire quelque chose de totalement surprenant, preuve de son intelligence et de sa détermination. Fatigué de joué au chat et a la souris, il se rend. Il appelle lui-même la police : « Venez me chercher, ça fait trois ans que je travaille illégalement, maintenant je veux un visa »

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Ju-Bao, le fils de la famille vietnamienne qui occupe une maison voisine. Un peu dodu pour son age mais incroyablement futé, il sert souvent d’interprète entre à ces parents qui peine avec l’anglais.

Il est emmené dans un centre de détention, où il restera 6 mois. Dans les premiers temps on lui présente toute une série de documents à signer. Le piège est un peu grossier et Albert ne tombe pas dedans. Ces documents stipulent qu’il accepte d’être renvoyé en Papouasie « Je ne sais pas lire, alors je signe pas ! ». La procédure d’expulsion vers la Papouasie est difficile, la violence, les meurtres entre clans ennemis qui ravagent le pays sont autant de freins juridiques à son expulsion. Son corps porte la marque de cette violence, une cicatrice de 10cm sur l’épaule, un coup de machette. Albert se serait fait trancher la gorge s’il n’avait pas eu le bon réflexe à cet instant. Il profite de sa détention pour apprendre les rudiments de l’informatique, perfectionner son anglais oral et écrit. Il se comporte aussi bien qu’il puisse le faire en tant que candidat à un titre de séjour permanent en Australie. Sa persévérance sera récompensée, on lui octroie un visa de quatre ans, au terme duquel il pourra demander la nationalité australienne.

Albert est petit, trapu et musclé, il a la capacité d’être un bon travailleur. Il l’était quand nous travaillions ensemble dans les vignes, son rendement était deux fois supérieur au mien. Mais Albert ne vit pas pour le travail ni même pour l’argent. Il accepte le travail comme un mal nécessaire «  Si je ne travaille pas je deviens gros » observe-t-il. Paresseux ou hédoniste, Albert préfère se lever tard. Il passe beaucoup de temps sur son smartphone à chatter avec ces nombreuses conquêtes amoureuses, passées, présentes et futures. « Tu as combien de copines Albert ? » « En Australie ? hummm… cinq! Non, quatre ! Et trois mariages en Papouasie. » Malgré tout cela Albert ne trouve pas sa place dans la société australienne, il a un fond de tristesse ou de mélancolie chez lui. Il se convainc du contraire en répétant à qui veut l’entendre qu’il ne retournera jamais en Papouasie, que sa vie est en Australie. Souvent, il s’ennuie et quand il s’ennuie trop il boit. Une à deux fois par semaine je le trouve complètement ivre. Il boit parfois une vingtaine de bières en quelques heures.

La violence qui l’a écarté de son pays perdure encore. Deux fois, en trois mois de cohabitation, Albert m’annoncera l’assassina de deux des membres de sa famille. La seconde fois ses frères ou cousins on attrapé, torturé et tué un homme du clan adverse désigné comme étant le coupable. Albert me raconte les événements presqu’en direct au fur et à mesure des appels qu’il reçoit de Papouasie. Il est préoccupé du sort de sa famille bien sûr, mais il me relate les événements sans laisser paraître la moindre émotion ou indignation. Il ne nourrit plus aucun espoir sur le sort de son île. Incapable de trouver sa place en Australie, perdu et seul dans une société qui ne lui correspond pas et fuyant son chez lui, Albert vit dans une errance attentiste.

Dans mon cas c’est différent, j’aime mon chez moi et je ne l’ai pas fui par désespoir. « Chez moi » ce n’est plus un lieu, mais des personnes, famille et amis. Je suis parti il y trois ans, trois années durant lesquelles les gens on évolué, changé. Trois années durant lesquelles, malgré les liens technologiques actuels, j’ai pu me sentir éloigné. Et inversement, j’ai indiscutablement changé. Ma famille et mes amis ont ressenti mon absence prolongé. J’ai eu la crainte parfois de perdre mon « chez moi » de laisser s’effilocher une partie de mon identité. Pour éviter cela je prends des vacances « chez moi ».

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Centre ville de Perth

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J’ai dû adapter un porte-bagages qui supporte deux gros bidons d’eau, 20 litres en tout. J’ai également libéré un peu de place dans la remorque pour y caler plusieurs kilos de pâtes, soupe en poudre, gâteaux secs, conserves et café pour une dizaine de jours. Je laisse derrière moi Carnarvon et file vers l’est dans les terres. On dit « l’ outback » en australien, l’arrière-pays. Des lieux parmi les moins peuplés au monde, me voilà encore bien loin de l’opéra de Sydney.

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Une petite route bifurque à droite juste avant le pont de la « north west costale highway » qui enjambe la rivière. Les panneaux indiquent Gascoyne Jonction à 180km, une petite oasis d’une centaine d’habitants. Il me faudra presque trois jours pour atteindre cette étape, le vent est contre moi. Les cattle stations sont indiquées à une vingtaine de km de la route principale. Le bétail par contre est partout, les vaches évoluent par petits troupeaux dans l’immensité du bush. Elles se regroupent principalement autour des puits surmontés d’une éolienne, dispersés à leur intention. Une ou deux fois par jour, je traverse une nouvelle propriété. Une clôture vient jusqu’au bord de la route ou un passage canadien a été aménagé. Un panneau blanchi par le soleil, déformé par le vent, rouillé par le temps me donne parfois le nom de la ferme. L’ensemble du pays semble avoir été découpé en rectangles, carrés, triangles et autre polygones puis inlassablement clôturé sur des millions de km, dans l’espoir absurde de mettre d’un cote les kangourous, d’un autre les vaches de monsieur untel, de l’autre celles de madame bidule, par ici les aborigènes, là-bas un parc national et que sais-je encore.

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Il y a encore une légère circulation sur cette route, parfois les gens s’arrêtent et s’inquiètent déjà de savoir si j’ai suffisamment d’eau.. Je mobilise toutes mes capacités de concentration pour décoder le langage de certains habitants qui me parlent non seulement avec un accent rigoureusement corsé mais aussi dans un argot local.

A partir de Gascoyne Jonction la route devient une piste, je découvre les joies de la « red dust » cette poussière rouge et fine qui s’infiltre partout et ne repart jamais. Le quatrième jour, en fin de journée j’atteins le parc national du Kennedy range. Je suis sur une piste sableuse jaune et rouge pastel, je passe une rivière asséchée où je surprends une dizaine de vaches qui se mettent à galoper devant moi. Lorsqu’en sortant du creux créé par le cours d’eau je redécouvre l’horizon, il se dresse face à moi une douce muraille orange et ces avancées rocheuses comme les caps d’une île. Je m’avance dans un de ces bras de plaine protégée par l’ombre géante de la falaise. Au pied du « range » un petit campement a été aménagé. Il n’y a pas d’eau dans le camp mais une quinzaine de « nomades gris » qui se sont tous empressés de me proposer un litre ou deux en plus de quelques saucisses.

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En repartant après une journée de repos je m’arrête dans la première ferme pour remplir mes bidons avant une longue portion sans ravitaillement. Je rencontre un couple d’une petite cinquantaine d’années. Ils sont très éloignés du cliché des fermiers vivant au fin fond du bush. D’ailleurs «  Nous ne sommes pas si loin de la ville, en 5 heures à peine en voiture nous sommes à  Carnarvon » me fait remarquer l’homme. Ce sont des gens curieux, cultivés, qui ont voyagé notamment à Paris et attentifs au voyageur que je suis. Une question me brûle la langue « C’est dur de vivre ici, vous ne souffrez pas de solitude ? » « Regarde la vue.» me répond simplement le fermier. Nous sommes sur la terrasse de la maison, elle-même posée au sommet d’une petite colline et faisons face à une vue remarquable des falaises du Kennedy range. Nous prenons le thé, les cookies maison (so british ces Australiens) et bavardons un bon moment avant que la route ne me rappelle.

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Les trois jours suivants ont été très calmes, la piste change souvent de couleur et de style, parfois blanche et pierreuse, puis subitement rouge foncé et lisse, je l’ai vue violette saupoudrée de petits cailloux blancs ou encore jaune au milieu et grise au niveau des traces laissées par les roues. Quand la végétation se raréfie, elle semble presque s’effacer alors qu’à l’inverse, son empreinte semble avoir profondément marqué le paysage en d’autres endroits. Il y a de nombreuses rivières asséchées, mais elles ne le sont qu’en apparence. La nature est nettement plus vigoureuse autour de ces oueds, on y trouve de véritables arbres, de l’herbe, des fleurs et des oiseaux en pagaille. Parfois il suffit de creuser sur quelques dizaines de cm dans le lit de la rivière pour trouver de l’eau. C’est toujours à proximité de ces rivières que je campe, protégé du vent par les arbres, rassuré par l’eau, si précieuse,  et bercé par les chants des oiseaux.

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Finalement en un début d’après-midi, ben… merde ! Pour la toute dernière fois, soyez en certain, des mesures radicales sont d’ores et déjà planifiées, ce rogntudjuu de battant de remorque casse, encore. Pas de panique, j’ai l’habitude. Je suis à une vingtaine de km de « Cobra Station ». Je laisse la remorque sur le bord de la piste, et file avec la pièce cassée vers la station. Il y a si peu de monde ici et les gens sont si honnêtes que je ne prends aucun risque à laisser mes affaires ainsi. Cobra Station est une Cattle Station mais aussi et surtout un hôtel pour les voyageurs depuis plus d’un siècle. Un siècle c’est rien, mais ici c’est énorme, cela nous ramène au temps des premiers explorateurs européens de la région. Le long des routes on trouve des panneaux informatifs à la gloire des courageux pionniers qui ont « découvert », « ouvert » ces nouvelles voies. Les difficultés étaient réelles, les pistes s’ensablaient, l’eau venait à manquer, les véhicules tombaient en panne et ils sont nombreux à n’être jamais revenus, égarés pour toujours dans l’immensité. Pour ne pas les vexer on ne rappellera pas qu’ils avaient 50 000 ans de retard sur les aborigènes.

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Ce lieu, dit historique, ne diffère pas vraiment des autres cattle stations. Une grande maison de pierre et de bois construite sur un niveau et sa terrasse. Un petit bout de pelouse verte quotidiennement arrosé. Plusieurs grands hangars de tôle où l’on trouve au milieu du fatras d’outillage et de matériel toute une collection de tracteurs, camions et 4×4 auxquels il manque toujours a minima une porte, une roue, le pare-brise, le moteur … A l’extérieur des hangars, une montagne de vieux pneus, les carcasses de voitures, rouleaux de fil de fer…. Une allure de faillite imminente, ou pour les plus optimistes, la trace d’un âge d’or déjà révolu.

Je vais directement voir le type occupé par une étrange machine sous les hangars.  Il est très grand, mince avec un gros nez et une barbe blanche bien taillée. Il me fait penser à un personnage de Lucky Luke. «  Me parle pas à moi, chui sourd ! » me braille-t-il en guise de bienvenue. C’est John, il est de passage ici, avec une de ses amies, elle-même amie de Jim qui gère le lieu. Pendant qu’un dernier type, à la dentition dévastée, ce qui gâche son regard doux, soude des bouts d’acier pour sauver ma remorque, je pars dans un vieux 4×4 sans portes récupérer mes affaires sur le bord de la route. Je campe à Cobra station. Le soir Jim et les autres m’invitent à partager une bière. Nous ne sommes que trois clients à occuper le terrain de camping et personne dans l’hôtel. Jim a des problèmes financiers, le mont Augustus à seulement 50km, énorme monolithe rouge de 800m de haut draine tous les touristes. Il n’y a plus de bétail depuis des années et l’hypothétique mine d’or sur le territoire de la station ne semble pas se révéler malgré les efforts de John. Le caractère historique du lieu permettait jusqu’à il y a peu des subventions gouvernementales. La décision a été prise depuis longtemps, dans dix jours Jim mettra la clef sous la porte. Alors que John, qui est habituellement producteur de vin, a l’alcool joyeux, Jim, tourmenté, a le visage fermé. C’est un néo-zélandais arrivé ici, je ne sais comment. Il a une élégante moustache blonde et de petits yeux bleus, avec sa large carrure il semble être un autoritaire sympathique. Mais dans le contexte, il est devenu un grognon déprimé et taiseux. Les déceptions et les frustrations, conséquences de la faillite du lieu sont comme chaque soir péniblement occultées par la bière et le vin dans une ambiance faussement festive.

Les 50km vers le mont Augustus devraient être faciles mais un gros vent de face me scotche à la piste. Je dois descendre les vitesses jusqu’à la plus petite et appuyer de toute ma puissance sur les pédales pour rester à la vitesse de 15 ou même 10km/h. Le dérailleur a du se dérégler, voilà des dizaines de mois qu’il est tordu et que je le redresse régulièrement, sous la tension il s’accroche aux rayons. Un unique coup de pédale le met en pièces. J’ai cassé la patte de dérailleur. C’est un petit bout d’aluminium qui diffère pour chaque  modèle de vélo. Irréparable et introuvable en plein désert. L’avantage d’être en panne à 400km du village le plus proche c’est que la première voiture qui passe vous aidera. Et je ne l’ai pas attendue plus de 15 minutes. Il faut bien que j’aie un peu de chance dans mes emmerdements. C’est l’infirmier des communautés aborigènes, il vient chercher John pour l’emmener au Mont Augustus. En effet la veille Jim aurait donné un coup de poing à John, ce dernier fâché au plus haut point ne souhaite plus rester une minute de plus à Cobra Station. Et puis il ne lui restait qu’une seule bouteille de vin.

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Je reste six longs jours au pied du  mont Augustus pour, vainement, faire venir par la poste hebdomadaire la pièce nécessaire. Il y a juste une simple cabine téléphonique comme lien avec l’extérieur, Cathy la patronne du lieu est la seule à avoir une connexion internet. Elle m’aide en envoyant quelques e-mail ou en recevant les appels des magasins de vélo mais sans jamais oublier de me réclamer les 11$ quotidiens pour le camping.

Il y toujours environ une vingtaine de retraités australiens accompagnés de leurs énormes caravanes. Comme toujours ils se sont précipités pour m’assister,  dans ce cas pour pallier l’amenuisement de mon stock de nourriture. J’ai pu explorer les différents sentiers qui parcourent le mont Augustus en leur compagnie. Si beaucoup des personnes que j’ai rencontrées sont des gens bien sous tous rapports, d’autres sont effroyablement racistes. Me présentant presque des condoléances pour mon continent submergé d’émigrés musulmans, et considérant leur chance d’être né sur une île difficilement accessible par les migrants. Le mépris obsessionnel des aborigènes dont la culture a été annihilée en moins de 200 ans de colonialisme, résonne comme un outrage à l’intelligence humaine.

Les aborigènes, justement, il y a une communauté quelques dizaines de km au sud du Mont Augustus. Ils passent parfois en famille dans la boutique du camping, achètent des sucreries et autres sodas à des tarifs exorbitants. Ils remplissent quelques bidons d’essence et repartent rapidement. Il est interdit de leur vendre de l’alcool. Ils préfèrent rester entre eux, ou du moins limitent les échanges avec les non-aborigènes. Le drame de ces peuples, puisqu’il s’agit de plus de 200 « pays », est un sujet grave que je souhaite pouvoir mieux approfondir à l’avenir.

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Je me résigne, il sera bien trop compliqué de réparer mon vélo là où je me trouve. Je sollicite les campeurs un par un, peu importe la direction où ils vont, du moment qu’ils acceptent de m’emmener en ville. Beaucoup ont tant de matériel qu’ils sont incapables de trouver une place pour mon petit vélo et moi-même. Finalement se sera Dave et sa femme Sandra, des Anglais sur le point de devenir citoyens australiens qui me ramèneront à Carnarvon. Dave est un genre d’hyper-actif- super-enthousiaste. Il bondit avec des bières fraîches  tout en me bombardant de questions ponctuées du fameux « Amazzzing ! ». Juste après avoir obtenu leurs visas permanents Sandra et Dave se sont acheté une caravane tout terrain qui ressemble à un module spatial et entreprennent un voyage de plusieurs années autour du pays. Leur sympathie et leur originalité me redonnent un peu de tonus et me sortent de l’ennui dans lequel je m’installais les derniers jours, isolé dans un bout de désert.

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