Alors, Yasur bien?

Les difficultés pour obtenir mon visa néo-zélandais semblaient inextricables depuis les Fidji. Au bout de deux mois, je suis toujours dans l’impossibilité de savoir si je suis oui ou non porteur de la tuberculose, les différents tests sont mal réalisés et donnent des résultats contradictoires. Je choisis d’aller coûte que coûte en Nouvelle Zélande et pour cela il me faudra rentrer provisoirement en France. Pour me consoler de ce contre-temps, je m’offre une dernière découverte dans la région.

Les Fidji en tant que « gros » pays du pacifique sont un nœud régional important, j’ai donc l’embarras du choix. A l’ouest, il y a la France, avec la Nouvelle Calédonie. La France est aussi au nord-est avec les deux petites îles de Wallis et Futuna. Je ne vais pas en France immédiatement. Au sud-est se trouvent les Tonga, dont je connais déjà le bon caractère des habitants et que j’aurais adoré visiter également. Les îles Samoa sont plus loin encore a l’est, de l’autre coté de la ligne de changement de date. Le Tuvalu, un tout petit état de 8 atolls et 12 000 habitant, se trouve plein nord. Les seuls liaison maritimes ou ariennes vers ce pays se font depuis les Fidji, tant que ces îles surnagent face à la montée des eaux. Il y a même Nauru encore plus au nord, micro état à l’histoire aussi navrante que dramatique. Finalement le Vanuatu sera ma destination, il se trouve dans le prolongement sud des îles Salomon qui forment comme une queue de comète au sud est de la Papouasie. J’ignorais tout de ce pays, ce qui est une excellente raison d’y aller.

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Je laisse mon vélo en pension aux Fidji, il ne serait qu’un fardeau inutile dans cet archipel où les routes sont rarissimes. J’arrive à l’aéroport de Port Villa, la capitale et seule véritable ville, sur l’île d’Efaté. Je grimpe dans l’un de ces minis bus colorés qui sillonnent la ville à la manière des taxis brousses africains pour rejoindre le centre ville. La ville est petite et aérée, sans prétention mais agréable à parcourir, construite autour d’une très belle baie. C’est déjà une bonne surprise. Ce jour là l’affluence et même, par Toutatis, les embouteillages sont au rendez-vous du fait de la présence d’un énorme paquebot de croisière. Des milliers de touristes déferlent pour le plus grand plaisir des vendeurs de souvenirs qui forment une cohue à l’entrée du port. Les croisiéristes repartiront le soir même, sans même voir autre chose que cette ville. Port Villa étant le seul port du pays à pouvoir accueillir de tels monstres flottants.

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Les Vanuatais sont d’une gentillesse et d’une générosité déconcertante, en quelques minutes je suis orienté vers l’extrémité du port, d’où partent les petits cargos qui desservent la plupart des 83 îles de l’archipel. Je souhaite aller sur l’île de Tanna au sud du pays. L’ambiance du port me rappelle celle du Mali. Les équipages chargent les embarcations bien au delà de leurs capacité théorique sous le regard d’une petite foule souriante de passagers qui semblent ignorer le sentiment d’impatience malgré les retards systémiques de plusieurs heures.

Mon cargo fait une quinzaine de mètres de long , la ligne de flottaison est en partie sous l’eau et le générateur vient d’être bricolé quelques minutes avant le départ. Ce même générateur s’arrêtera plusieurs fois durant la traversé, privant notre cargo de tous ses systèmes de navigation et communication ainsi que de son éclairage durant de looooongues minutes en plein Pacifique. Nous sommes 20 passagers à nous partager 10 mètres carrés sur une plate-forme à l’arrière du bateau. La mer est très forte, le moteur gueule comme un dragon blessé, les vagues et la pluie inondent par moments notre refuge. Les Vanuatais ne sont pas un peuple de marin mais bel et bien des agriculteurs, et plusieurs passagers supportent très mal la traversée.

Nous faisons escale sur l’île d’Erommango, l’une des plus grande du pays mais seulement peuplée de quelques centaines d’habitants répartis dans trois villages côtiers complètement isolés les uns des autres. Isolé cela veut dire vraiment isolé, il n’existe aucun chemin, aucun sentier à l’intérieur de l’île. Ceux qui se sont risqués à l’intérieur des terres dans l’histoire récente se sont perdus, pour toujours. L’île était autrefois bien plus peuplée et des villages existaient dans chaque recoin de l’île. Les habitants ont dans leur mémoire collective le souvenir d’événements dramatiques, datant « d’avant le père de mon grand-père », « les gens mouraient comme des mouches », « une grande catastrophe » me dit-on. Mais que s’est il passé exactement ? Durant cette escale qui s’éternise, car le cargo s’est arrêté directement sur la plage et qu’il nous faut attendre maintenant que la marée remonte pour repartir, je ne parviendrais pas à en savoir plus. J’ai lu plus tard l’histoire du cataclysme d’Erromango. Les colons ont introduit à la fin du XIX siècles malgré eux une maladie contre laquelle les autochtones n’avait pas de résistance naturelle, 95% de la population a succombé à l’épidémie en quelques mois. Pour conjuré le sort les survivants on tué et mangé trois missionnaires européens qui tentaient sûrement de « sauver leurs âmes » grâce à la foi de Dieu.

Le cannibalisme était pratiqué dans la région entre clans rivaux. Le fait de manger son ennemi était une façon de l’humilier et de le supprimer pour toujours. Aux Fidji j’ai eu vent de pratiques antiques d’une cruauté et d’une horreur absolues. La victime étant par exemple maintenue vivante le plus longtemps possible afin qu’elle puisse assister de visu à la dégustation de ses membres. Des pratiques qui sont aujourd’hui tellement incompatibles avec la gentillesse et l’hospitalité de ces peuples qu’il semble aberrant de les y associer.

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Tanna est une île de 10km de long assez densément peuplée. 10 000 habitants dont plus de 3 000 à Lennakel, la capitale de l’île, une mégalopole dans le coin. Tanna se distingue par une forte identité, sa culture est originale par bien aspect du reste du pays. A Lennakel je suis hébergé par la famille de Robert, un instituteur francophone.

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Ah oui, avant de poursuivre, un aparté sur les langues au Vanuatu est nécessaire. Le Vanuatu est le pays qui à la plus haute densité de langues, plus d’une centaine de langues pour 280 000 habitants, soit une langue par groupe de 2500 habitants en moyenne. Les Vanuatais en tant qu’agriculteurs voyagent peu au sein de leur île, et encore moins entre îles, deux villages espacés d’un kilomètre peuvent très bien ne plus se comprendre dans leur langue réciproque. Pour complexifier la situation la colonisation du Vanuatu à été menée conjointement par la France et l’Angleterre. Il en a résulté une administration complètement bicéphale ou tout était en double. Il y a encore aujourd’hui deux systèmes scolaire, l’un francophone, l’autre Anglophone que je découvre alternativement d’un village à l’autre sans aucune logique de répartition. Heureusement, il y une langue compréhensible dans tout le pays, le bichelamar qui est un mélange de toute ces langues avec une bonne base d’anglais, du français bien sur, une grammaire plutôt germanique et du vocabulaire issu de tout le pacifique. Souvent les vieux s’adressaient à moi en bichelamar, je comprenais l’essentiel et je leur répondais en anglais.

Robert l’instituteur est content de pouvoir parler français avec un Français, depuis l’indépendance en 1980 la France se fait très discrète et l’immense majorité des touristes sont Australien et Néo-zélandais. Son village natal est à une journée de marche sur le flan de montagne vers le centre de l’île. C’est un village catholique et francophone, l’église fait bonne figure au milieu du village. Un prêtre fidjien de passage animera la messe le lendemain, mais mon intérêt se porte plus spontanément vers un autre lieu central pour la communauté, le nakamal.

Le nakamal, c’est l’agora du Vanuatu, le lieu ou les hommes, les vieux, les chefs discutent et résolvent tous les problèmes de la vie communautaire. C’est ici qu’un jeune homme cherchera l’assentiment de son futur beau père, c’est ici que les condoléances faites à une famille endeuillée seront formellement présentées et c’est aussi ici que l’on consomme le kava. Tanna est la seule île ou les nakamal ne sont pas des bâtiments en tant que tel mais une sorte de petite clairière entourée de grands banians. Ces arbres à la démarche onirique, ont toujours été mythifiés partout où ils poussent et il aurait été surprenant que les Vanuatais y fassent exceptions. A Tanna comme partout ailleurs, les femmes ne sont ni autorisées à boire du kava ni acceptées dans les nakamals.

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Comme je ne suis pas une femme, je suis convié en fin d’après midi au nakamal. Les vieux ont palabré toute une partie de la journée et il est temps pour eux d’aborder un moment un peu plus récréatif, s’il en faut. Les jeunes garçons apportent quelques friandises préparées par les femmes et s’activent à la préparation du kava. La racine fraîche est minutieusement nettoyée de toute la terre résiduelle à l’aide des fibres qui entourent les noix de coco avant d’être coupée en morceaux grossiers. Jusque là tout va bien. L’étape suivante était exclusivement exécutée par des garçons de 12 ou 13 ans me dit-on mais j’ai surtout vu des jeunes adultes la réaliser. C’est là que les occidentaux un peu timorés commencent à paniquer. Un type enfourne dans sa bouche une quantité conséquente de kava et mâche la chose sans l’avaler une bonne dizaines de minutes avant de tout recracher sur une feuille de bananier. La bouillie ainsi obtenue est passée dans l’eau, essorée plusieurs fois dans un genre de feuille que l’on trouve en haut des troncs des cocotiers pour en extraire le maximum de substance et enfin, s’il l’accepte, offerte au voyageur. Ce processus rend le kava 10 fois plus fort, en goût et en effet psychoactif qu’aux Fidji.

Alors que la nuit tombe subrepticement sur le nakamal, avec les premiers bols de kava distribués l’ambiance du lieu se métamorphose. Le silence s’insinue sans prévenir entre les hommes, nous sommes transportés chacun de notre coté par notre esprit libéré de son corps qui lui ne désire plus rien que le repos. Ceux qui parlent encore, murmurent et chuchotent comme s’ils avait peur de couvrir le bruit du vent dans les arbres. La pénombre fait place aux étoiles, les hommes se reconnaissent à nouveau pour un deuxième bol de kava si jamais le sommeil ne vous a pas déjà conquis.

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Je marchais depuis le matin sur des sentiers sinueux au centre de l’île, interrogeant chaque personne rencontrée sur ma direction, étant incapable de m’orienter seul dans ces petites montagnes raides et couverte de jungle. J’ai interrompu bien malgré moi, une réunion, semblait-il importante, en surgissant depuis le sous-bois au beau milieu d’un nakamal. Je passais donc une bonne journée, très aventurière et romanesque. Je marchais sur un étroit sentier, où les arbres fermaient le ciel comme dans un tunnel quand soudainement une petite clairière m’offrit un panorama sans égal sur le Mont Yasur. C’est un petit volcan de 300m seulement sur la pointe de l’île. Sa particularité est d’être le volcan en éruption le plus accessible du monde. Éruption douce et lente qui dure depuis environ 800 ans. J’observe un cône très régulier, un panache de fumée sort du cratère et à intervalles rapprochés de puissants grondements résonnent. Je fais face à la « plaine des cendres », le nom du lieu parle de lui même. Le vent poussent toujours les cendres volcaniques dans la même direction, créant dans cette île tropicale un mini désert grisâtre traversé par une petite rivière. Sur l’autre versant une végétation frêle se développe courageusement. Le fond du tableau, c’est l’océan pacifique dans lequel le cracheur de feu trempe les pieds.

Le volcan est l’une des principales attractions touristiques du pays, chaque jour une cinquantaine de personnes sont transportées en 4 x 4 jusqu’à son cratère par une piste aménagée. Une société étrange gère le site. La visite coûte près de 70 euros. J’ai lourdement insisté pour avoir des informations sur la justification de ce prix, interrogé les villages aux alentours, sur l’existence ou non d’une redistribution de cette manne. J’ai interrogé les employés de la société sur leurs salaires, dérisoires, semble t-il. J’ai également interrogé les personnes qui gravitent autour de ce phénomène touristique en louant tant bien que mal des hébergement aux alentours immédiats du volcan. Conclusion de mon enquête, quelqu’un exploite le volcan pour son unique profit, du coup je ne payerai pas.

La solution m’a de toutes façons rapidement été indiquée par les jeunes du coin, il y a un sentier sur le flanc végétalisé du volcan au bout de la plaine des cendres. Je m’y attaque l’après midi, quand la majorité des gens font la sieste. Le chemin est un peu confus au départ, finalement le seul but est de grimper à l’abri des regards caché dans les herbes. Je me retrouve en 40 minutes sur un petit replat ou la végétation s’arrête net, il ne reste plus que quelques dizaines de mètres de dénivelé avant le sommet. le sol vibre à chaque éternuement de la montagne, ce drôle de sol sableux gris foncé, parsemé de pierre noire patatoïde de toute tailles. Ce volcan, à ce moment là, me semble tellement correspondre à une image de livre d’enfant qu’il ne m’effraie pas. Cette forme si parfaite, cette taille raisonnable, ce petit panache de fumée, c’est juste une mignonne petite colline qui grogne. Le petit prince ne va pas tarder à arriver pour son ramonage. Je devine enfin le bord du cratère quand une détonation nettement plus forte que les autres, me pétrifie sur place. J’entends ensuite des genres de sifflement dans l’air et observe comme un nigaud, l’atterrissage sans grâce d’une pierre rougeoyante de 50cm à 10m de moi. Pof ! On m’avait dit « t’inquiète, en dix ans seulement deux personnes on été tuées par le volcan. » Cool. J’arrive au sur le cratère, ça fout les chocottes. Dans le cratère il y a en fait deux cratères comme les narines d’un dragon. Au fond c’est l’enfer sur terre, la lave s’agite comme l’eau d’un jacuzzi. De petites explosions propulsent des grosse gouttes de lave qui retombent au fond, puis le volcan semble se calmer, le bruit de la lave liquide sur les parois s’estompent mais c’est une feinte. Quand le silence va naître, la bête le tue dans un fracas sec et musclé, la cendre et parfois la lave sont expulsées sans ménagement avant qu’à nouveau le ciel s’éclaircisse et que ce cycle reprenne. Je reste quelques dizaines de minutes sur place le temps de prendre le tempo de cette respiration tellurique.

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Bon, voilà qui fut, sans exagération, une expérience unique dans ma vie mais c’est bien mieux de nuit me dit-on. Je réitère mon ascension le lendemain à 3h du matin, j’évite d’utiliser ma lampe pour le pas être repéré par les soi-disant gardes de cette fumeuse société qui exploite le volcan. Du coup, je manque le sentier végétalisé. Je grimpe directement dans la pente sableuse, créant de nombreux mini glissements de terrain qui me font reculer d’un mètre quand j’en parcours deux. J’escalade frénétiquement le monument géologique dans un mélange d’excitation et de panique quand un gag me traverse l’esprit. A cette allure je risque d’arriver comme un fou au bord du cratère et de tomber dedans comme un toon. Sauf que les toons sont invincibles et pas moi. Je m’arrête, je me marre, je repars, tranquillement. La nuit la lave se révèle partout à mes yeux et le lieu est encore plus flippant. Toute une partie de l’intérieur du cratère brille, la lave est projetée en l’air dans un spectacle de son et lumière du feu de Dieu, un feu d’artifice qui me file des mini arrêts cardiaques à chaque pétarade. Les pierres brûlantes en retombant sur les parois se brisent en petits cailloux incandescents qui résonnent dans la nuit.

Je me dresse au bord du gouffre de feu, et fais pipi dedans.

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Bula bula

On y arrive, ce pays aurait bien mérité trois articles mais un c’est déjà chouette.

Je suis toujours dans ce continent qui n’en est pas un, à savoir l’Océanie. J’atterris dans l’un des plus grands pays de la région que ce soit en terme de population ou de surface. Les Fidji. 900 000 habitants répartis sur plus de 300 îles. L’archipel est assez ramassé sur lui même, à par quelques exceptions, chaque île est accessible en quelques jours de bateau depuis Viti Levu, l’île principale au centre du pays. Cette dernière de forme ronde et de 150 km de diamètre accueille les trois quart de la population. Cette population justement est divisée en deux groupes ethniques principaux qui façonnent la société fidjienne. 60% des fidjiens sont issus des vagues successives de migration mélanésienne qui ont colonisé le Pacifique à partir du second millénaire avant JC. Différents peuples à différentes époques se sont tantôt métissés, tantôt fait la guerre et ont ainsi façonné l’homme fidjien d’aujourd’hui. Puis un jour ce sont les Anglais qui arrivent. Il y a bien une ville ou les métis européens/fidjien sont majoritaires mais cela reste anecdotique. Le colon britannique s’empare progressivement de l’archipel et fini par développer la culture de la canne à sucre. Seulement cette plante demande beaucoup de main d’œuvre et les fidjiens sont un peuple hédoniste et paresseux, très attaché à ses traditions, à son territoire et surtout à ses villages. La culture de manioc et autres plantes tropicales, la pêche, subviennent amplement à leurs besoins. Les travaux physiques ce n’est pas leur tasse de thé. Du coup les Anglais font venir des travailleurs d’Indes, plus motivés et plus entreprenants. Les Indiens sont resté après l’indépendance du pays, ils dirigent la quasi totalité des commerces du pays, vivent dans les villes principalement où ils expriment la diversité de leur groupe. Ils sont hindous, musulman, sikh ou chrétien. L’entente entre ces Indo-fidjien et les fidjio-fidjien est parfois conflictuelle. Les fidjiens d’origine îlienne bien qu’étant un peuple très accueillant, possèdent la grande majorité des terres en tant que propriétaires historiques et refusent souvent de vendre des lots aux Indiens. D’un point de vue politique les équilibres au sein du gouvernement sont d’une grande complexité et les mariages mixtes pas toujours bien acceptés.

      

Voila pour le décor mais avant approfondir le sujet je dois vous conter une histoire de bacille de koch. C’est une bactérie vieille comme l’humanité qui infecte généralement les poumons. Cette bêbête vit sur tout les continents, des dizaines de millions de personnes en sont porteurs et 1,5 million de personnes en meurent chaque année. (Pour 95% dans les pays pauvre, car ça se soigne très bien aujourd’hui)

Moi je savais pas ce que c’était que la tuberculose, je savais juste que pour obtenir mon visa néo-zealandais, ayant voyagé précédemment dans des pays dit à risques, je devais faire une radio des poumons. « Ouais, c’est 90 dollars de gâchés, les gars, si j’avais la tuberculose, je le sentirais après 45 000 km de vélo » j’ai dit. Bin ma radio elle était « suspecte », qu’ils ont dit. Comme l’annonce de cette suspiscion a coïncidé avec mon arrivée aux Fidji c’est ici que je devais faire les tests complémentaires demandés par l’immigration néo-zélandaise.

L’aéroport n’est pas à Suva la capitale mais a l’exact opposé de Viti levu à Nadi, ville sans intérêt. Je me rend 30km au nord à Lautoka, la seconde ville du pays où l’hôpital devrait être capable de réaliser les tests demandé. Je ne suis pas inquiet pour ma santé, je me sens bien, quand bien même j’aurais la tuberculose cela serait sous forme dormante, donc jusque là inoffensive. Mais je suis inquiet de la capacité de l’hôpital Fidjien à réaliser les tests selon les critères néo-zélandais. L’hôpital de Lautoka est calme, propre et quasiment gratuit ce qui est une bonne chose. La procédure n’est pas scrupuleusement respectée mais la jeune doctoresse tente de me rassurer en me disant qu’ils sont habitués à travailler avec la Nouvelle Zélande. Il faut six semaines dans tout les cas pour que les résultats soient disponibles, ça laisse le temps de visiter le pays.

Trois mois avant mon arrivée le pays a été frappé par le cyclone Winston, le cyclone le plus violent de mémoire d’homme dans l’hémisphère sud. Le nord de Vanua Levu à été particulièrement affecté et c’est par là que je me dirige.

Je suis accueilli dans un premier village puis dans tous les autres avec beaucoup de simplicité. La coutume traditionnelle toujours de vigueur est simple. A mon arrivée je demande aux enfants qui se sont amassés autours de moi plein de curiosité et de timidité où est la maison du chef. Il y en a toujours un pour dire que c’est son père ou son grand père. J’offre au chef le kava que j’ai apporté avec moi et en échange le chef fait de moi son invité.

     

Ce premier village a été relativement épargné par le cyclone, une dizaine de maisons ont été endommagées sur la vingtaine de foyers et la solidarité villageoise est à l’œuvre pour reconstruire. L’électricité fera son grand retour le matin même de mon passage. Il est vrai que je me trouve encore le long de la principale route de l’île qui est la seule à être goudronnée, l’accès aux lieux est aisé.

A oui, le kava j’en ai déjà parlé dans un précédent article, c’était lors de ma cohabitation avec les Tongiens en Australie. Petit rappel pour ceux qui arrivent. Le kava c’est une racine que l’on réduit en poudre après l’avoir fait sécher. Cette poudre est diluée dans l’eau et la boisson ainsi obtenue est centrale dans la plupart des cultures du Pacifique. Le kava est traditionnellement consommé pour les cérémonies en tout genre, des mariages, enterrement mais également pour honorer l’arrivé d’un visiteur. De plus en plus on consomme le kava pour le simple plaisir de convivialité d’un moment partagé.

Cette boisson à des vertus relaxantes et anti-dépressives. Une consommation raisonnable pourra vous donner envie de dormir et vous procurera un sommeil profond selon votre sensibilité. Un excès malgré l’absence d’alcool vous rendra ivre et votre nuit sera agitée de rêves déconcertants comme si vous aviez trop fumé d’herbe. Le lendemain après avoir un peu trop usé du kava on est souvent envahi d’une paresse irrésistible et les sieste à l’ombre des cocotier se multiplient. Mais le kava ne se boit jamais seul, c’est autour de ces grands saladiers en bois sculpté et dans ces demi noix de coco que toute la socialisation et la convivialité du pays s’organisent. Le goût est infect.

Les jours suivants je m’engage sur des pistes couvertes de grosses pierres, très difficiles à franchir à vélo. Je fais le yoyo sur des collines à quelques centaines de mètres du rivage. Je dois descendre de vélo quasiment à chaque cote tellement la pente est forte, la roue dérape à chaque coup de pédale et je dois pousser le vélo de toute ma puissance suant des litres pour chaque mètre conquis. Les descentes se jouent crispé sur les freins, en tentant de maintenir mes trois roues sur ces cailloux qui se dérobent à mon passage.

Ici les villages on été anéantis par le cyclone. Souvent Winston n’a laissé qu’une école ou une église endommagée, seuls bâtiments construit en dur. Les ONG ont fourni des tentes à la population comme abris provisoires. Le gouvernement distribue quelques aides financières, malheureusement insuffisantes mais tellement nécessaires.. Les tôles des maisons détruites ont été récupérées pour reconstruire des petites cabanes de fortune. Trois mois après le désastre beaucoup d’ONG sont déjà reparties et faute de moyens la reconstruction pourra prendre des années. La plus grande difficulté maintenant vient de la destruction des plantations. Le kava par exemple met entre 3 et 7 ans à arriver a maturité et son prix a explosé sur les marchés locaux. Les cocotiers replantés donnerons leurs premiers fruits au plus tôt dans 3 ans. On me dit que le retour à la normale ne se fera pas avant cinq ans.

De Viti Levu je prend le bateau pour Vanua Levu deuxième plus grande île, je sais pas trop comment décrire sa forme, pour une fois on s’en passera. Viti Levu est beaucoup moins dense que sa grande sœur. On y trouve de grandes plantations de pins, principalement a l’ouest et de grands espaces de jungle encore très protégés par leurs propriétaires historiques que sont les chef de village. Ceux ci se définissent d’ailleurs souvent comme étant les protecteurs des lieux, ils déclarent volontiers que c’est eux qui appartiennent à la terre et non l’inverse.

Les Fidji sont des îles volcaniques hautes. Le point culminant est à plus de 1300m d’altitude, il y a un peuple des mers et un peuple des montagnes. Bien que pas menacé directement par la montée des eaux, le réchauffement climatique est une menace indiscutable pour le pays comme partout ailleurs, Winston étant un exemple évident du danger en cours.

D’autres états voisins n’ont pas cette chance. Les Kiribati, un archipel composé uniquement d’atolls, sera l’un des premier état à disparaître sous les eaux. Et cela dans un futur très proche, certain experts estiment que ce pays sera inhabitable dans 20 ans. Le gouvernement des Kiribati  a acheté des terres sur l’île de Vanua Levu, afin de préparer l’exode inéluctable de la population. Aujourd’hui plus de 110 000 personnes vivent aux Kiribati. Les Fidji pourront ils absorber l’équivalent de 15% à 20% de leurs population en réfugiés climatiques? La société et la culture gilbertine ne risque t-elle pas de disparaître doucement au profit d’une diaspora ? Ces états comme le Tuvalu, les iles Marshalls, les Maldives se débattent avec la force du désespoir et sombrent dans un océan d’indifférence.

Après Labasa la capitale de l’ile, je décide de m’enfoncer un petit peu dans les montagnes. Les pistes sinueuses deviennent de plus en plus étroites, le trafic routier est quasi inexistant. Les villageois marchent, souvent pied nu, toujours avec une machette vers les plantations, ou vers l’école pour les enfants. En une journée je parcours entre 30 et 40 km, je ne pensais pas de toutes façon être capable de faire plus. Les ornières, la boue, les pentes rendent la présence de ce vélo à remorque complètement aberrante.

Je suis accueilli dans l’un des villages les plus isolés du coin. Il y a une trentaines d’habitants, tout les hommes sont assis en cercle autours du kava. Le chef bien évidemment m’invite à rester, « un mois, deux mois, trois mois si tu veux » et me désigne même une maison dont la famille est provisoirement absente, comme étant la mienne jusqu’à mon départ. Le mec est grand favori au concours de la meilleur hospitalité intercontinentale. Le lendemain il pleut alors je reste une journée. Le chef et ces fils me font visiter les environs et me racontent les histoires qui s’y rattachent. Je crois comprendre indirectement que certaines croyances antérieures à leur conversion au christianisme persistent mais le chef pourtant très bavard, ne s’attardera pas sur le sujet malgré mes relances. Je quitte les lieux accompagné d’un des fils du chef qui va dans le même direction que moi. Je pense que sans son aide je n’aurais jamais pu franchir cette piste devenu collante après 30 heures de pluie. Il me laisse en haut du dernier col à 500m d’altitude, d’où je peux me laisser rouler jusqu’au rivage. Si je garde un souvenir si agréable de ce lieu, pour la gentillesse de ses habitants, son isolement, la beauté des montagnes, des arbres, des cascades je dois y apporter une nuance de taille. Les femmes y étaient mal considérées, recluses dans les maisons, et même battues. Si ce n’est malheureusement pas une réalité spécifique à ce village, je l’ai ressenti ici beaucoup plus violemment que dans de nombreux autres endroits.

Je passe la fin de mon séjour aux Fidji sur la belle île de Taveoni, entre plage et montagne. Les résultats de mes tests a l’hôpital de Lautoka, sont complètement confus et contradictoires. J’ai pris la décision d’aller en Nouvelle-zélande et j’irai. Il m’en prendra juste plus de temps que prévu. En attendant et pour me consoler de ce contre temps je m’offre une dernière découverte dans le Pacifique.

Taveoni est l’une des rares îles à être traversée par le méridien 180, c’est à dire la ligne de changement de date. Selon sa place dans ce cinéma on peut voir un film la veille de sa sortie alors que votre voisin de siège le verra le bon jour.

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Eau claire et opale

Je dois maintenant résumer des mois de voyage en quelques paragraphes pour recoller à la temporalité, je m’en excuse d’avance, cela risque d’être beaucoup moins littéraire et beaucoup plus factuel que précédemment. Mais toujours en photo. Et puis c’est mon blog, je fais ce que je veux après tout. Si ça vous plaît pas allumez donc votre télé vers 19h sur la 8. Nanmého !

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Au nord de l’Australie la saison des pluies a fini par arriver, les températures et l’humidité sont montées en flèche donnant l’impression à tout un chacun de vivre dans une cocotte minute. De toutes les régions et de tout les climats que j’ai expérimentés cette période a été la plus dure du point de vue climatique. J’ai alterné travail dans les plantations de citrouilles et de bois de santals et vélo jusqu’à la ville de Katherine.

La Stuart hightway est inondée, la veille de mon passage il y avait plus d’un mètre d’eau

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C’est durant la semaine de noël qu’il s’est mis a pleuvoir sans discontinuer pendant plus de quatre jours. Les rivières débordaient de toutes parts sur les routes, remplissaient les lacs habituellement secs du désert plus au sud et allaient jusqu’à menacer certaines habitations.

Entre Noël et le nouvel an je profite de quelques jours d’accalmie pour m’extraire de la région tropicale du nord et foncer droit au sud sur la Stuart highway, l’unique route qui traverse le pays du nord au sud. Je rencontre beaucoup plus d’aborigènes. C’est dans le territoire du nord qu’ils sont le plus représentés. Ils vivent encore sur leur territoire historique dans des villages que l’on appelle « communautés » . L’attachement qu’il ont à leur terre est primordiale voir viscérale et le fait de vivre chez eux au milieu du désert semble parfois être l’un des derniers reliquats de leur identité. Leur culture si violemment attaquée par la colonisation d’une brutalité inouïe n’a pas été le bouclier qui aurait pu les sauver aujourd’hui. Car même ces aborigènes vivant dans ces communautés, une minorité dans la minorité, quelques dizaines de milliers d’individus, ne sont plus ce que l’homme blanc a irrémédiablement détruit. Les aborigènes qui peuplent le désert vivent beaucoup trop encore d’ennui, de violence et de drogue. La chasse, si elle se pratique encore se fait avec des fusils depuis un 4×4 et le reste des aliments provient des petites boutiques subventionnées par le gouvernement où les aborigènes dépensent l’argent reçu de ce même gouvernement. Ce dernier est aujourd’hui plein de culpabilité et de remords face à la situation des aborigènes et est incapable de trouver la bonne attitude pour apaiser les souffrances. De l’autre coté les aborigènes sont conquis par une colère voire même une haine de l’homme blanc sans être capables encore de rendre cette colère productive. Cependant, je pense qu’il ne faut pas non plus idéaliser la société traditionnelle dans laquelle ils vivaient, celle ci était tout autant en prise avec les guerre tribales, les rapts de femme ou les massacres d’un clan par un autre et la dureté de la survie dans cet environnement hostile. A mon niveau, avec la rapidité des rencontres que j’ai pu faire, j’ai souvent remarqué la grande sensibilité de ces gens par rapport à leur environnement, à la force des arbres, la fragilité de certain animaux, la chaleur du sable, l’odeur de l’herbe …

Je dépasse Alice Spring, la ville qui est sur toute les cartes du monde car elle se situe presque exactement centre du continent et poursuis sur une route de plus en plus sèche ou les arbres finissent par disparaître complètement faute d’eau jusqu’à Cooper Pedy.

    

    

L’unique arbre de Cooper Pedy durant plusieurs décenie

Cooper Pedy est une ville étrange. Elle se trouve dans la zone la moins arrosé du pays, 50mm de pluie par an. Son unique raison d’être est la présence d’Opale, une pierre précieuse, dans son sous-sol. Les mines de toutes tailles se trouvent tout autour de la ville et dans la ville même. Il n’y a pas d’arbre alors les habitants installent de vieilles carcasses de voitures ou de machines de mine dans leur jardin dont le sol est couvert des opales de basse qualité. L’ambiance générale de la ville est surprenante et assurément unique.

   

Enfin j’arrive au sud du pays sur les berges du fleuve Murray, plus grand fleuve d’Australie. L’irrigation massive des plantations a complètement déstabilisé l’environnement naturel du fleuve qui souffre de la présence d’espèces de poisson invasive de même que les barrages ont brisé les cycles de crue et décrue auxquels les grand gommiers des berges doivent leurs survie. Sans ces cycles, aujourd’hui recréés de façon contrôlée, ces arbres symboles de la région mouraient par milliers après plusieurs siècles d’existence. Je ramasse des prunes. Des fruits dans une petite ferme et une pour non port du casque à vélo de 160 dollars. Eh oui en Australie et dans de très rares autres pays le port du casque a vélo est obligatoire. Les états du sud sont surnommés les « nany’s states » (états nounous) en raison de leur extravagante capacité à réglementer la vie quotidienne des gens comme si toute la population sortait de adolescence.

    

A Melbourne Maman arrive pour quelques semaines, au programme visite de Melbourne et de la Tasmanie en van de hippies pour mes derniers momens en Australie.

 

 

Une dizaine de jours après le départ de ma mère c’est à mon tour de me rendre a l’aéroport de Melbourne, vélo et remorque soigneusement emballés. Je quitte l’Australie satisfait, satisfait d’avoir eu deux ans pour approfondir ma découverte de ce pays gigantesque, d’avoir pu aussi me sédentariser par intermittence. J’ai apprécié ce pays pour la grandeur des espaces, pour la facilité que l’on a à trouver du travail, un logement qui donne une réelle sensation de liberté. Mais il y a quelque chose dans le système australien qui ne me correspond pas, trop capitaliste, trop libéral, trop americano-anglo-saxon trop far-west peut être, quoi qu’il en soit je suis content d’aller à nouveau me confronter à l’inconnu vers de nouvelles contrées.

 

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Fire

Attention, reprise en main progressive du blog et du voyage, très léger décalage temporel entre les événements relatés ci dessous et la situation d’aujourd’hui. Cette fois si c’est la bonne je vais me remettre à écrire en quasi temps réel. De toute façon c’est mon blog, je fais ce que je veux !

La « Great northen hightway » est l’unique route qui connecte Broome au reste du pays. Le vélo, la remorque et moi même avançons toujours plus à l’est. Aprés 180km, Derby est la première et dernière ville de ce segment d’Australie. Derby est l’une des ces étranges villes des régions désertiques. Sans caractère particulier, sa population supérieure à 2000 habitants en a fait l’un des principaux centres régionaux. Derby a bien sûr sa petite histoire à conter, c’est ici entre autre anecdote qu’étaient « jugés » les prisonniers aborigènes a la fin du XIXieme siècle. Les prisonniers étaient conduits enchaînés à travers le bush durant de longues et humiliantes marches donc l’une des dernières étapes était un énorme baobab au tronc creux qui servait de cage pour la nuit. L’arbre est encore présent aujourd’hui. Derby est un lieu qui de nos jours semble à la fois victime et dépositaire de son isolement. A Derby commence la fameuse « Gibb river road ».

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Comme nombre de voyageurs avant moi, je fais le plein de tout, eau, nourriture et essence pour le réchaud, je lave mes vêtements dans les toilettes publiques, vérifie l’état du vélo, m’assure d’avoir un téléphone chargé … La « Gibb’s » comme l’appelle les Australiens est une piste rugueuse de plus de 600km qui relie les immenses « cattle stations » des Kimberley jusqu’à Kununura à la frontière du territoire du nord. Aujourd’hui l’itinéraire est très prisé par les touristes et la piste est réputée moins pénible qu’autrefois. Il est sûrement bon de rappeler que « moins pénible » n’est pas synonyme de « facile ».

Les 100 premiers km sont partiellement bitumés mais les sections qui ne le sont pas annoncent la couleur. Les « currigations », ondulations formées sur la piste par le passage des voitures, sont une difficulté persistante des pistes australiennes. Il me faut en permanence scruter le sol et réduire ma vitesse pour éviter d’endommager vélo et remorque sous les à coups répétés. Je zigzague sur toute la largeur de la piste afin de trouver la meilleure surface sous mes roues. Il faut éviter les plus grosses pierres et se méfier des passages sableux. La remorque est deux fois plus lourde qu’à l’habitude ce qui rend son contrôle beaucoup plus ardu. Chaque portion de route qui se révèle devient autant de petits challenges qu’il me tient à cœur de réussir.

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Aprés plus de deux jours de piste j’atteins une première station service. Celle ci est fermée depuis plus d’un an. La famille aborigène qui la dirigeait a laissé les habitants de la communauté voisine consommer à crédit jusqu’à épuisement des stocks et des fonds. Les aborigènes ayant un rapport si chaotique avec l’argent, la faillite de l’établissement était inéluctable. Qu’importe pour moi, les robinets d’eau sont restés fonctionnels. Les journées sont chaudes et j’ai fait le choix de n’avoir « que » 18 litres d’eau au maximum soit deux jours d’autonomie.

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Le paysage est à mi chemin entre la savane et la forêt, trop dense pour être le premier, trop clairsemé pour être le second. Les arbres ont de toutes petites feuilles qui se raréfient en cette fin de saison sèche. A cette période de l’année le risque d’incendie est maximum. La terre est d’autant plus sèche le la précédente saison des pluies a été très mauvaise. Des pistes secondaires mènent vers les gigantissimes cattel station, il faudrait parfois parcourir encore des centaines de km pour les atteindre. La saison touristique touche à sa fin, il y à une quinzaine de voitures par jour, parfois moins et ce n’est pas pour me déplaire.

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J’avance lentement mais avec une bonne assurance m’installant dans une heureuse routine aux fil des jours. Les paysages se vallonnent laissant apparaître d’extraordinaires points de vue sur le bush. Les animaux toujours aussi présents en Australie m’apparaissent comme autant de clins d’oeil de la puissante nature. Les dingos (chiens sauvages arrivés en même temps que les aborigènes) sont plutôt du matin, ils courent le long de la ligne d’horizon s’arrêtent quelques secondes et pour me regarder et reprennent leur course aussi spontanément avec cette liberté agaçante qui n’appartient qu’a eux. Les crocodiles d’eau douce (ceux là sont de petits crocodiles incapables de s’attaquer à l’homme) quant à eux, sont coincés dans les petits bassins d’eau stagnante que l’on trouve encore dans le lit des rivières asséchées. Ils attendent plus que quiconque les premières pluies. Les oiseaux de toutes tailles, du tout petit bavard, rouge, vert ou bleu vif qui tiendrait dans la main aux grands émeus avec leur démarche comique, tout le monde est là. Hop hop hop, mon bestiaire serait incomplet sans ces diables à ressorts qui traversent quotidiennement la route devant mes roues et que je ne nommerai pas cette fois ci.

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Il existe plusieurs communautés aborigènes dans la région, mais c’est un peuple difficile à aborder et pour le moment je ne fais que les croiser dans leurs voitures déglinguées sur la piste. Désormais c’est ainsi qu’ils vont et viennent d’un coté à l’autre des Kimberley. Il est bon de savoir que si vous devez tomber en panne dans ce type de lieu et abandonner votre véhicule sur le bord de la route, il ne se passera pas 24h avant que la communauté aborigène la plus proche, en bon chasseurs cueilleurs qu’ils sont toujours, désosse complètement votre voiture de tout ce qui est potentiellement utile. Je sais aussi que les aborigènes ont une connaissance, une compréhension et un attachement incomparable à leur territoire. Chaque point remarquable du paysage, chaque point d’eau, chaque monticule rocheux, chaque courbure du relief abrite selon les cas, un mythe, une divinité, un ancêtre, une malédiction. Les aborigènes sont un peuple qui font corps avec leur environnement. Leur philosophie leur indique de laisser l’empreinte la plus discrète de leur passage dans le monde du vivant. Il n’existe pas de vestige, de construction ni d’écrits aborigène, toute la culture est orale à l’exception de rares peintures et gravures rupestres. Parfois certaines de ces peintures sont indiquées au touristes, plus souvent elles sont gardées secrètes pas les tribus.

Dans les derniers jours de ma traversé de la Gibb River Road, la route monte le flanc d’une petite chaine de collines – un « ranch » comme on dit ici – et passe au pied de ce qui semble être son point culminant, un gros rocher d’une centaine de mètres de large en forme de flamby au caramel. La vue est remarquable et la journée bien avancée. Je m’engage sur un genre de sentier qui traverse des grandes herbes sèches jusqu’à la base du dessert gourmand. Il y a une petite surface plane ou l’herbe a été couchée, parfait pour mon bivouac. Juste au dessus de moi sur la roche je découvre, ravi, des gravures laissées par des hommes qui on peut être campé sur le même talus ou je m’apprête à passer la nuit. Ces dessins sont simples mais sûrement pas anodins. Je reconnais entre autres choses les traces de pas de kangourous et émeus et plusieurs lézards. Galvanisé par ma découverte je passe à deux doigts de la catastrophe en préparant mon dîner. J’arrache l’herbe sur une petite zone et pose mon réchaud à essence sur petite plaque d’alu prévue a cet effet. Lorsque je l’allume une goutte d’essence enflammée est projetée au delà de l’habituel et atteint cette herbe plus sèche que la paille. Je bondis en arrière et déverse le contenu d’un bidon d’eau de cinq litres sur mon départ d’incendie qui en un quart de seconde faisait déjà plus d’un mètre de large. Une seconde de plus et j’étais responsable d’un énorme incendie qui potentiellement aurait ravagé des centaine de km de terre. Je soupçonne les esprits aborigènes d’avoir voulu m’envoyer un message. Reçu.

La dernière difficulté de cette route, finalement très éprouvante, avant de rejoindre enfin la ville de Kununura est la traversé à gué du fleuve Pentacost. Le problème ce n’est pas l’eau, il y en a peu en cette saison, mais ce qui s’y trouve. Le crocodile d’eau de mer (qui vit aussi dans les fleuve) à déjà été vu sur ce passage. Chaque année environ deux personnes sont tuées et mangées au nord de l’Australie par ces bêtes. Bon, je garde la tête froide des centaines de personnes passent par la chaque année, en voiture, en moto et en vélo ils sont tous arrivés en entier sur l’autre berge. Le fleuve fait 200m de large et l’eau peu profonde est translucide, s’il y avait un croco peut être que je le verrais … Un spécialiste de la question à Broom m’avait prodigué ses conseils : « quand tu vois un crocodile, généralement c’est trop tard ! S’il t’a attrapé le bras par exemple, ne te débats pas, il va vouloir prendre une meilleur prise. Quand il ouvre la bouche pour prendre plus haut, c’est là que tu as une chance de t’enfuir. » Je me demande encore qu’elle était la part d’humour de ce conseil !

Finalement le principale enseignement de cette traversée c’est que l’eau était rafraichissante. Quelques 200 km encore et me voici arrivé à Kununura dernière ville de l’Australie occidentale.

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Pedicab Co

Il y a cette petite péninsule du nord-ouest australien, un petit rectangle de 5km de large sur 15km de long qui pointe vers le sud. Broome et ses 15 000 habitants y bénéficient d’une double exposition à la mer. Le flanc-est et sa grande plage de sable blanc offrent de sublimes couchers de soleil alors qu’au même moment, les soirs de pleine lune, l’ouest de la ville et sa mangrove présente un spectacle inhabituel lors du lever de lune. La lumière de la lune se reflète sur le sable mouillé en plusieurs endroits et crée l’illusion d’un escalier qui mène vers l’astre nocturne. Broome vit du tourisme, sans complexes. Au delà de l’attractivité de la ville elle même, c’est le point de départ de milliers de visiteurs qui partiront à l’assaut de la péninsule de Dampiere au nord et de son du fameux cap Leveque ou bien de la grande région des Kimberley à l’est. Broome doit son développement initial à la production de perles. Les Japonais étaient à l’époque de grands experts en la matière. Ils formaient une communauté importante qui a laissé une emprunte discrète mais certaine dans la ville d’aujourd’hui. Les Japonais de Broome ont été chassés lors des bombardements du Japon impérial sur la ville en 1942. Le centre ville jusque là appelé Japantown fut renommé Chinatown.

Aujourd’hui encore l’industrie de la perle est performante, les huitres sont cultivées dans de grandes fermes marines aux alentours. Le climat n’est plus désertique, mais pas encore tropical. Les hivers sont très secs et chauds, et les étés pluvieux et suffocants. Comme c’est souvent le cas en Australie le bâti est très étalé dans de grandes zones résidentielles et industrielles construites autour d’un petit centre ville. Les différents quartiers sont bien identifiables, délimité par de larges faubourgs qui forme le squelette de la ville. Les deux plages forment deux polarités secondaires bienvenues qui avec Chinatown créent un grand triangle central. Les quartiers résidentiels du sud, en direction du port, sont les plus pauvres. Ils abritent entre autres la majorité des aborigènes de la ville, entre 15 et 20% de la population . Les quartiers du nord, beaucoup plus proches de « Cable beach » la principale plage, sont riches, bien entretenus. L’ambiance est celle d’une image de synthèse présentée par les promoteurs immobiliers avant la réalisation d’un projet d’envergure. J’avoue que je trouve leur esthétique fascinante.

Lorsque j’étais à Barn Hill, j’ai pu au bout d’un rocher capter un léger signal internet sur mon téléphone. J’en ai profité pour consuler le principal site d’annonce et suis tombé directement sur le message d’un type qui cherche des « Pedicab’s drivers » pour toute la saisons touristique. Pedicab, vous le saurez dorénavant, c’est le nom australien pour taxi-vélo. Il me semble, sans prétention, que j’ai le profil pour le job.

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A peine arrivé, j’appelle le type en question. Smicko il s’appelle. Il me donne rendez-vous le lendemain matin chez lui, quartier sud. Je suis heureux en découvrant le lieu où Smicko vit et travaille. Il y a des dizaines de vélos récupérés qu’il retape, des bicyclettes farfelues en tout genre, certaines avec un nombres de roues indéfinissables, d’autres parfaitement impossibles à piloter mais d’une grande élégance. Je sens que nous avons la même idolâtrie pour la petite reine. Nous bavardons vélo entre spécialistes, ne lésinant pas sur le jargon technique pour s’assurer que l’on ne traite pas avec un amateur et se rassurer du fait que l’on n’en est pas un soi-même. Smicko me fait faire le tour de son atelier, exhibant ses plus belle pièces. Je vante la solidité de ma monture, affichant fièrement les dizaines de milliers de km endurées par la bête. Je suis content de ce premier contact, car en ville depuis à peine plus de 24h j’ai déjà entendu plusieurs rumeurs sur Smicko et son tempérament. Le fait est que c’est un personnage, j’y reviendrai.

Smicko loue ses pedicabs, équipés d’une assistance électrique aux chauffeurs, comme moi, qui se débrouillent pour trouver les clients. Tout l’argent que je récolte au delà du prix de la location est pour moi.

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hè ouai en Australie on va à la plage en 4×4

La saison touristique peine à véritablement commencer mais ce que je gagne est satisfaisant. C’est un tort de penser que c’est un boulot de cycliste, c’est avant tout un boulot de contact et de vente. Cable beach est une plage fréquentée par une population de touristes très majoritairement australienne et de milieux sociaux oscillant entre favorisé et franchement favorisé. Cette population en vacances cherche souvent au delà du service de transport que je propose une forme de divertissement. Je dois être quelqu’un d’avenant, mais jamais trop poussif, je dois être bavard, drôle, attentif au désir de mes clients, de bonne humeur. Je dois aussi inspirer la confiance et l’intérêt pour ma personne. A ce titre je joue à fond la carte de mon voyage, j’ai imprimé de petits encadrés résumant mon parcours que j’affiche en évidence sur le paravent du pedicab. Beaucoup de clients offrent un pourboire de cinq ou dix dollars, parfois doublent voir triplent le prix que je leur ai demandé s’ils se passionnent pour mon aventure. La chance de tomber sur un client généreux fait la différence, mais globalement il me semble que l’attitude et l’énergie positive que l’on emploie à la tache soient primordiales. Si un jour je suis ronchon, quelle qu’en soit la raison, c’est automatique, j’ai moins de clients.

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Certains chauffeurs abandonnent vite, déçus par leurs résultats et au bout de quelques semaines une équipe fixe se met en place. Nous somme trois français comme « chauffeurs principaux », la quatrième place subissant un turn over permanent. Il y a Camille, blonde, grande et jolie. Elle a un regard charmeur et se laisse regarder avec une fausse naïveté. Elle cueille des grands bouquets de fleurs blanches et roses dans les buissons du quartier pour décorer son pedicab comme un carrosse de mariage. J’étais affreusement vexé le premier soir où j’ai travaillé avec elle, tous les clients ou presque me passaient sous le nez, et pas seulement les hommes célibataires. Avec mes petites affichettes j’avais l’air d’un con. Le troisième luron c’est Luc, lui aussi disons- le, a un certain atout charme. Brun ténébreux, calme et excessivement sympathique il est le moins extraverti d’entre nous mais ne manquera pas de succès dans l’entreprise. S’il se fait draguer par les couguars, c’est uniquement professionnel, son amoureuse l’attend dans leur van à côté de la plage. En cours de saison Camille sera remplacée par Buster. Buster est australien, mesure presque deux mètres, porte des chemises extravagantes et a une ressemblance troublante avec Jean Réno. Il a le contact très facile avec les gens, il communique d’autant plus facilement avec les clients qu’il partage la même culture et la même langue. (il n’a pas toujours été évident pour nous autres français de comprendre le langage des Australiens complètement beurrés). C’est un concurrent redoutable et j’ai été dans un premier temps très agacé de son arrivée. Mais rapidement je me suis rendu compte qu’il est un chouette personnage avec qui je partage un fantastique sens de l’humour. Ça nous a valu quelques franches poilades.

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Le travail commence dans l’après-midi et se poursuit jusqu’à minuit les soir de week-end. Je travaille cinq soirs par semaine. Je trouve un second job, tous les matins sauf le dimanche ; je bosse dans une blanchisserie. Je lave les draps de presque tous les hôtels de la ville, ces même hôtels où j’ai mes clients le soir. J’ai donc des semaines de 11 jours. Un rythme soutenu mais le cumul de mes deux salaires est à la hauteur de l’effort. J’ai généralement le temps de faire une sieste salvatrice d’une heure ou deux entre mes deux boulot, sauf quand Smicko appelle… Il appelle pour deux motifs : soit pour me donner des clients, dont il a directement reçu l’appel, soit pour se plaindre de l’état des pédicabs.

  • « Allo ? » voix endormie, il est 14h.

  • Sans préliminaire « Tu a deux clients à l’hotel machin »

  • « Quand ? » voix toujours endormie

  • « Maintenant ! » Il s’agace déjà.

  • « On commence à 16h habituellement… »

  • « Quoi !? Tu n’est pas la-bas !?

  • « bah non…, heu …je peux y être dans vingt minutes. »

  • « Fuck you ! Fuck you ! fuck you ! fuck… » bipbip, fin de communication

  • Soupirs

. Les pedicabs sont de piètre qualité, en particularité les roues et leur rayons ont été la source de multiples emmerdements. Le phénomène est aggravé par le poids moyen des Australiens qui se trouve être significativement supérieur à ce qu’il semble être sanitairement acceptable. La première semaine Smicko m’avait appelé hors de lui car de nombreux rayons étaient cassés. J’avais fait profil bas, ne voulant pas être pris en grippe et j’ai proposé de changer moi même les rayons cassés, disposant des connaissances (oui, j’y connais un rayon en mécanique cycliste !) et outils pour le faire. Ces rayons étant de toute façon trop fragiles pour supporter les 200kg du pedicab ajouté aux 200kg de passager, il a fallu continuellement les remplacer. Ce n’est qu’en toute fin de saison, à la limite absolue de la rupture de stock que Smicko a acheté des rayons de meilleur facture. Les rayons n’étaient qu’un problème mécanique parmi d’autres, les câbles des batteries fondaient, les pneus éclataient, les freins se déconnectaient, les chaînes cassaient, les paravents se déboulonnaient… Avec Luc, notre rituel avant chaque soirée était au bas mots une demi heure de mécanique. Smicko aurait dû faire ce boulot, on le payait pour ça, exaspéré autant qu’il pouvait être exaspérant, il ne faisait que le strict minimum voir un peu moins.

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J’ai réalisé un jour que Smicko n’est pas un cycliste. Il aime les vélos en tant qu’objet, il aime les construire, les créer, les concevoir pour leur esthétique alors que j’aime les vélos pour leur usage.Smicko donne des usages à ces vélos par nécessité économique ou pour avoir un prétexte à sa folie. Il passera deux semaines à construire un « Mango-bike ». Un triporteur très stylisé, peint en nuances d’orange et doté d’un petit congélateur rempli de mangues. L’idée est de faire le tour des campings et de vendre ces mangues congelées. Ce qu’il fera, avec un certain succès, pendant deux jours seulement… Des idées comme celle-ci Smicko en a parfois cinq par jour. Certaines sont tout bonnement irréalisables, absurdes, utopiques et farfelues, d’autres mériteraient d’être approfondies mais sont perdues dans la dispersion de son esprit. Smicko du fait de son caractère souvent agressif ou colérique, de l’irrespect dont il peut faire preuve envers certaines personnes n’a pas que des amis dans la petite ville de Broome. Il est en effet parfois indéfendable dans ses comportements. Cependant il a de nombreuses facettes positives et des faiblesses qu’il peine à cacher derrière sa fierté. Son esprit d’artiste fou emplie d’idées et d’envies fonctionne comme celui d’un enfant et a besoin d’être canalisé. Ce n’est malheureusement pas Michelle sa compagne qui le fera. Michelle est une très belle femme, elle semble être l’opposé de Smicko, calme et douce, d’une grande gentillesse. Sa faiblesse : elle en a assez peu sous la perruque. Elle obéit docilement aux consignes de Smicko, le suit avec bienveillance dans son entreprise, se gardant bien de prendre quelques initiatives, même des plus évidentes.

Smicko est pourtant très facile à influencer. Je l’ai compris au début à mes dépens. L’informant pour l’anecdote que j’avais reçu l’appel de deux vieilles bourgeoises le matin à 9h pour un pedicab, il s’est immédiatement mis dans la tête que toute les matinées à venir seraient un eldorado pour pedicab et qu’il fallait sur le champs recruter des chauffeurs pour le matin. Si j’insinuais le germe d’une idée, il en faisait une conviction. Il était devenu facile d’être apprécié de Smicko, je lui portais principalement des bonnes nouvelles, mais pas trop bonnes non plus pour ne pas qu’il s’emballe. Le point de friction avec Smicko restait – mais c’est tout naturel- l’argent. Il avait augmenté plusieurs fois les tarifs de location. Les mauvaises soirées nous engrangions à peine 60 ou 80 dollars de recette dont il faillait déduire la part de Smicko, toujours fixe de 50 dollars. Nous nous en plaignions bruyamment mais il restait inflexible. Pour sa défense, j’avoue que nous ne lui révélions jamais les recette des meilleurs samedis soirs, avec un record personnel de 500$. Quand il nous questionnait sur ce sujet le flou devenait l’allié du flouze. Je le soupçonne de vivre des minimas sociaux, son entreprise n’est pas réellement rentable ou si peu. Souvent considéré comme un radin voir un escroc, il m’a semblé plusieurs fois qu’il aurait pu être généreux si seulement il avait pu. Trop fier, il n’avouera jamais non plus qu’il vit mal le manque de reconnaissance et le rejet donc il peut faire l’objet. J’ai fini par aimer Smicko le passionné des vélos, par apprécier Smicko le personnage, par me moquer gentiment de Smicko le businessman et par ignorer Smicko le névrosé. Il en a été satisfait.

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Broome accueille presque chaque semaine durant la haute saison des courses hippiques très populaires. Les plus accros s’y rendent dans le pur respect de la tradition, parés de leur plus beaux habits. Les dames rivalisant d’extravagances dans le port de robes aux couleurs vives et au coupes aguichantes toujours complétées d’un chapeau parfaitement assorti. Le motif principal des participants est bien plus l’amusement, notamment par excès de boisson, que le gain d’argent lors des paris. Une fois les courses terminées en début de soirée tout ce beau monde se rend au « Diver Pub » principal bar de « Cable beach ». Les locaux adorent ces courses et ont été de véritables fanatiques des pédicab. Une clientèle parfaite car fidélisable et qui nous demande souvent de plus grands trajets (plus rentables) vers tous les quartiers de ville. A la fermeture du pub tout les taxis classiques sont débordés et les fêtards se rabattent sur les pédicabs, quitte à payer deux fois plus cher. L’état d’ébriété aidant les clients à dépenser plus. Ces fins de soirée certes très profitables, nous ont confrontés à des gens vraiment trop saouls ou sous l’emprise d’autres drogues comme la méthamphétamine (très répandu en Australie). Rarement agressives, il nous fallait pourtant dissuader ces personnes de monter dans les pédicabs. Leur comportement ingérable devenait un risque pour l’intégrité du pedicab, son chauffeur et eux-mêmes. Parfois on fait une erreur de jugement et on embarque un type qu’il faut tant bien que mal contrôler. J’ai été surpris de l’autorité dont j’ai été capable.

Je suis resté trois mois à Broome, trois mois intenses durant lesquels j’ai fait d’agréables rencontres et vécu de belles expériences. Je serais certainement resté un peu plus encore si la fin de la belle saison ne me poussait pas a nouveau sur la route. Les pistes des Kimberley sont impraticables durant la saison des pluies.

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Souvent, quand on les voit dans la nature, c’est trop tard …

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Des plaies vers la plage

Je suis forcé de reconnaître que j’ai pris un peu de retard dans la rédaction du blog, je sais c’est inexcusable …

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Paquita m’avait prévenu par e-mail. Un important cyclone a touché Carnarvon. Le hangar sous lequel se trouvait mon vélo a été soufflé. Les poutres métalliques sont tombées sur la voiture de Paquita qui a miraculeusement protégé mon vélo. En été les cyclones sont fréquents au nord ouest de l’Australie dans la zone tropicale. Il arrive qu’un de ces cyclones se déplace suffisamment au sud pour atteindre Carnarvon. Le cyclone Olwyn  a été particulièrement violent, aucune victime mais de gros dégâts. Des dizaines d’arbres ont été déracinés ou ont perdu la moitié de leur branchage. Des hangars et toits des maisons envolés un peu partout autour de la ville. Le plus impressionnant est la destruction totale des plantations de bananes. Les fermiers qui en faisaient la culture exclusive seront sans revenu pour un minimum de neuf mois, le temps nécessaire aux bananiers de repousser et de donner des fruits.

L’Australie est un pays envahi de mouches. Ce sont de petites mouches qui ont l’exaspérante habitude de venir dans le coin des yeux vous chatouiller. Elles se nourrissent sur les lèvres, rentrent dans les narines et les oreilles. A certaines périodes, dans certains lieux elles rendent la vie insupportable par leur nombre. On a beau les chasser en agitant les main devant le visage elles reviennent instantanément. Le plus calme des hommes finira lui aussi par les mitrailler d’une pluie de jurons, abattu par son impuissance à se débarrasser, même pour une minute, du phénomène. Les vents du cyclone ont ramené vers la côte les mouches depuis l’intérieur des terres. Par ailleurs la pluie a favorisé leur multiplication. « C’est le pire que nous ayons jamais eu » me confie un fermier. Il faut porter sur la tête une petite moustiquaire dès que le soleil se lève. Les mouches sont partout, dans les maisons, voitures, supermarchés, banques … Les commerces sont en rupture de stock de tout produit susceptible de les repousser ou tuer. Les deux tiers nord de la cote ouest sont affectés par cette plaie.

Je quitte Carnarvon pour le nord avec une nouvelle remorque achetée en France. De fabrication artisanale elle est bien plus solide que la précédente. Plus grande aussi, elle a la contenance suffisante pour les 20 a 25 litres d’eau et les deux semaines de nourriture nécessaires à la traversée des régions désertiques qui m’attendent. Mon premier objectif est le parc National de Karijini à 750km. Les 400 premiers km sont longs et monotones sur la « North West Costal highway » que je suis depuis Geraldton. Je dois rouler avec ma moustiquaire de tête. Les mouches voyagent avec moi, elles se posent sur le vélo ou sur mon dos et dés que je m’arrête se précipitent pour m’emmerder. Le troisième jour, sur une aire de repos un type m’informe de l’approche d’un nouveau cyclone.

Je prends l’information très au sérieux, ayant vu les dégâts du précédent à Carnarvon, et à la simple évocation du mot cyclone, il est raisonnable que j’élabore une stratégie. Le cyclone atteindra la région dans deux jours, j’ai tout le temps d’agir. Le lendemain en fin de matinée j’arrive à Nanutarra Roadhouse. Station service qui se trouve à des centaines de km de tout autre bâtiment. Je suis en lieu sûr et pourrais simplement attendre deux ou trois jours que l’événement passe. Je demande à voir les images des prévisions météo. Si je continue ma route comme prévu, c’est a dire vers l’intérieur des terres je devrais éviter la trajectoire du cyclone et ne subirais que les pluies en périphérie du système. Le 1er Mai au matin (la saison des cyclones se termine fin avril me disait-on) une petite pluie discontinue annonce les réjouissances. Je roule autant que possible, sachant que plus j’avance plus je m’écarte du danger.

La pluie gagne sérieusement en intensité en début d’après midi. Je suis épuisé d’avoir roulé sans pause toute la matinée. Je plante la tente en haut d’une butte. Je m’attends à voir les cours d’eau habituellement asséchés sortir de leurs lits. La pluie reste forte et continue toute l’après midi sans véritablement m’inquiéter. La tente jusque là me protège bien et le vent n’est pas trop violent. Je suppose que l’accalmie viendra en début de soirée et suis plutôt satisfait d’avoir choisi de poursuivre ma route.

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Ça ne s’est pas du tout passé comme je le pensais. Alors que le soleil se couche, la pluie redouble à nouveau en intensité, accompagné par de fortes bourrasques de vents. L’eau forme des petits ruisseaux qui encerclent la tente. Les fermetures éclair de la porte ne retiennent plus l’eau, l’abside devant la tente est arrosée. Les rafales de vent projette de véritables vagues de pluie qui fouettent bruyamment la toile. Je dois sortir plusieurs fois pour replanter les sardines qui ne sont plus maintenues dans le sol détrempé. Je commence à douter que malgré sa qualité la tente puisse me protéger encore longtemps. La soirée avance et le déluge ne s’essouffle pas. Je réalise soudainement que l’eau ruisselle sous la tente. La toile de sol, supposée étanche, commence à subir des infiltrations. Je sors nu comme un ver (pour garder des vêtements secs, dans la tente) armé de ma cuillère. Je creuse à la hâte des tranchées pour détourer l’eau qui menace de m’inonder. En quinze minutes d’effort j’obtiens un résultat satisfaisant. Un ruisseau suffisamment large pour recevoir un nom traverse l’abside, longe la tente sur sa longueur et aidé par la pente du terrain évacue toute menace d’inondation imminente . Il n’y a plus rien d’autre à faire, si se n’est d’attendre la fin de la tempête. Je m’endors sans avoir pu me faire à manger, épuisé par la tension. La fatigue emporte mon inquiétude : « ce n’est jamais que de l’eau, demain il fera à nouveau beau et toute cette eau sera vite séchée par le puissant soleil australien».

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En effet, au matin il ne pleut plus, les flaques d’eau et les rivières reflètent timidement les quelques rayons de soleil qui passent aux travers des nuages. Je suis amusé en remarquant que la tente s’est enfoncée par endroits de plusieurs centimètre dans la boue. Tout ce qui a pris l’eau sera sec avant le début de l’après-midi. Je rentre dans une région plus vallonnée, Tom Price, la première ville que je traverse est à 700m d’altitude. Les températures sont plus douces dans la région et ce n’est pas pour me déplaire. Les mouches se sont visiblement noyées ou alors elles on le mal des montagnes, dans tous les cas elles ont disparu.

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Tom Price est qualifié de ville minière. Tout autour, et au grand dam des aborigènes, on a creusé de gigantesques trous pour exploiter toutes sortes de minerais tel que le fer ou le cuivre. Le minerai est transporté dans des trains de plusieurs kilomètres de long vers les ville portuaire de Karatha et Port Hedland. Destination finale : la Chine. Les mines de la région du Pilbara on longtemps été le moteur économique de l’état de L’Australie Occidentale. La plupart des villes de la région leur doivent leur existence ou à minima leur survivance. Les salaires des nombreux travailleurs des mines sont très élevés et cette population dépense beaucoup d’argent dans l’économie locale. Seulement depuis peu la croissance chinoise a ralenti et la demande de minerai avec. Les chinois parviennent à satisfaire leur besoin en matière première auprès de fournisseurs moins onéreux. L’économie minière est en crise et toute la région en subit les conséquences. Le second secteur économique de la région est le tourisme. Le Parc National de Karijini, à 80km de Tom Price, attire des masses de visiteurs chaque année. Réputé comme étant l’un des plus beaux du pays je m’étais promis de ne pas passer à coté.

Sur se petit plateau situé entre 600 et 800m d’altitudes les rivières ont creusé au fil des millions d’années de spectaculaires gorges dans la roche. Je passe cinq jours dans le parc, les différentes gorges étant à plusieurs dizaines de km les unes des autres, souvent reliées par des pistes pierreuses.

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Je poursuis ma route plein nord une fois sorti du parc. J’arrive sans trop d’efforts, poussé par le vent, dans l’une de ces villes qui ne doit son existence qu’aux mines : Port Hedland. Le paysage autour de la ville est réduit à néant. Désespérément plat, le bush est balayé par le vent et la poussière et terrassé par un soleil de plomb en « hiver », les lieux sont ravagés chaque été par de multiples cyclones. Les arbres n’existent pratiquement pas dans le bush, et quand bien même ils tentent de grandir, les incendies fréquents les détruisent. L’entrée de la ville présente d’énormes complexes industriels alimenté par les trains en provenances des mines. Les nombreux road-trains à trois ou quatre remorques complètent le décor. En face de Port Hedland, de l’autre côté de l’autoroute, il y a une sorte de ville jumelle : South Hedland. Cette ville ou ce quartier détaché de Port hedland à été construit il y a une décennie à peine au moment ou l’industrie minière était flamboyante. Il fallait des logements pour les travailleurs et leurs familles ainsi que toute les infrastructures et services nécessaires à leur bien-être. La ville de 7000 habitants s’étale sur un territoire qui représente la moitié de Paris. Tout a été construit à une échelle disproportionnée, les axes principaux sont larges comme nos autoroute, reliés entre eux par d’énormes rond-points qui me semblent interminables à franchir à vélo. Les écoles, les centres commerciaux, hôpitaux, bureaux de poste tout y est, pourtant la ville ne semble pas exister en tant que telle. Une proportion stupéfiante de maisons neuves sont vides, les grands projets de développement de la ville sont mis en sommeil jusqu’au redémarrage espéré de l’industrie minière.

J’ai parcouru une distance respectable depuis Carnarvon et il me semble que je devrais commencer à chercher un nouveau job. Les salaire restent très attractifs dans la région, mais pas suffisamment pour me retenir dans une ville semi fantôme à l’impact environnemental catastrophique.

Broome 600km à l’est a bien meilleur réputation. L’unique route entre les deux villes longe au sud le « grand désert de sable », qui comme son nom le laisse penser, est infranchissable. Au nord de la route à distance de 10 ou 20km la côte offre de grandes plages de sable blanc ponctuées de rares stations balnéaires ou campings. Je savais que la route serait pénible car terriblement monotone et sans ravitaillement possible à l’exception de deux station services pour remplir mes bidons d’eau. La route s’est avérée impossible. Un vent de face souffle à 40km/h de l’aube au crépuscule. J’ai l’impression d’avoir de la glu sous les pneus. Je lutte de tout mon être pour parcourir chaque jours 60 ridicules km, à ce rythme je vais épuiser mes provisions plusieurs centaines de km avant d’arriver à Broome. La solution serait de rouler la nuit quand le vent tombe. Solution qui implique d’autres défi. Il est impossible de dormir de jour, il fait trop chaud et il n’y a aucun arbre qui puisse me donner un peu d’ombre. La lune qui pourrait suppléer à la lumière de ma lampe frontale termine son dernier quartier et les road-trains ont des phares si puissants qu’ils m’éblouissent complètement.

Je fais du stop, seulement sur 250km. Je me sens toujours un peu honteux et faible d’en arriver à cette solution, de ne pas respecter le principe que je me suis fixé. Je me rassure en me disant que n’importe qui de sensé affirmera qu’il est complètement débile de s’éreinter des jours durant sur une route où je sais pertinemment qu’il n’y rien à voir ni personne à rencontrer. Un couple de touristes allemands me dépose à Barn Hill, 150 km avant Broome. C’est une plage typique de la région, mer turquoise, sable blanc, falaises rouges, plaine ou plateau vert. Les couchers de soleils sont splendides et si l’on est suffisamment attentif on verra quelques baleines au large.

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Etre Chez soi

Je suis un peu vexé de me retrouver à nouveau à Carnarvon, j’avais tout entrepris pour quitter définitivement la ville. Je me sens ridiculisé par mes problèmes mécaniques. Ah si seulement j’étais riche j’aurais un vélo incassable ! Le temps que je reçoive les pièces de remplacement autant travailler. Je retrouve Loïc et Mimi avec qui je travaillais chez Bibi et Risa. Mimi à un bon job dans un café. Je trouve avec Loïc un boulot au port. L’activité du petit port de pêche de Carnarvon tourne presque exclusivement autour de la crevette et du crabe. Durant la saison de pêche, les chalutiers partent avec de petits équipages (six personnes en général) pour trois semaines. A chaque période de pleine lune les crustacés se cachent plus profondément dans l’océan, là où les filets ne peuvent plus les atteindre. Les bateaux en profitent pour revenir à quai, décharger la marchandise et entretenir le bateau. Notre boulot, à Loïc et moi, consiste à transbahuter des dizaines de tonnes de crevettes et crabes congelés conditionnés en boite de 5kg, des cales vers une grande chambre froide. L’équipe est constituée pour moitié de backpackers, l’autre moitié étant un échantillon de la mixité de la société australienne prolétaire. Grâce à ces collègues australiens j’ai considérablement « affiné » mon maniement de la vulgarité et de la grossièreté en anglais. J’ai un moment eu envie de partir en mer sur l’un de ces chalutiers, le salaire y est très intéressant mais les conditions de travail très dures. Il faut travailler parfois vingt heures d’affilées dans cette ambiance graveleuse, enfermé sur un petit bateau balloté par les vagues.

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L’une des rares attractions de la ville sont ces « blowholes », 60 km au nord. Les vagues puissantes s’infiltrent sous la roche et ressortent tel des geysers par des trous quelque secondes plus tard.

Au lieu de cela je reprends le chemin des fermes. Je trouve un travail chez Chris et Paquita. Ce sont des fermiers qui sortent du lot dans la ville, originaux par plusieurs côtés. Chris, 79 ans, est anglais, il a quitté sa terre a l’âge de 20 ans. C’est en Papouasie qu’il passera avec Paquita plus de 30 ans de sa vie. Tout comme leurs parents respectifs, en Angleterre et en Australie, ils se lancent dans une grande aventure agricole. Ils achètent des terres et créent une exploitation de café. Ils aiment parler de cette époque, Paquita dit qu’elle se sentait responsable d’une grande famille. « Bien sûr il y avait un coté colonial, mais la confiance était totale entre les travailleurs et nous. Ils vivaient dans la ferme, nous financions l’école, prenions en charge leurs santé et ils prenaient soin de nos propre enfants. » En 1975 la Papouasie Nouvelle Guinée accède à l’indépendance, les fermiers blancs sont doucement poussés vers la sortie et le pays s’effondre : guérilla, corruptions, putsch et indifférence internationale. A contre cœur ils quittent le pays qui était devenu le leur.

Chris et Paquita s’installent à Carnarvon et tentent l’expérience de la culture des asperges. Ils sont les seuls à 1000 km aux alentours à cultiver cette plante. Aujourd’hui la production est très réduite, Chris, à l’instar de Paquita, fait partie de ce genre d’hommes qui semble vaincre l’âge à la condition unique qu’on le laisse poursuivre l’activité qui toute sa vie a été sa passion et son métier. Tous les jours à 6h il est le premier au travail.

Je suis logé dans une reconstitution de maison papoue traditionnelle à coté de laquelle j’ai même une petite piscine. C’est une grande et haute hutte ronde au toit de paille. Sur un coté deux chambres et une salle de bain sont aménagés, les cloisons sont construites avec toute une variété de planches et vieux volets de récupération. La cuisine et le salon sont complètement ouverts sur l’extérieur. Cette maison est particulièrement agréable à vivre ; dans ce climat chaud et sec, la « round-house » comme on l’appelle dispense toujours un agréable courant d’air rafraîchie par l’eau de la piscine. Dans mon salon ouvert, j’observe souvent de sympathiques oiseaux, lézards, lapins, grenouilles et de moins sympathiques, aux yeux de certains, cafards, araignées, moustiques et scolopendres. Je travaille assez peu, principalement le matin, et la récolte des asperges touche à sa fin.

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Je vends ma remorque à Vangelis, mon voisin français et cycliste tout comme moi. J’ai prévu d’acquerir un nouveau modèle .

Je trouve un autre boulot dans une ferme voisine, je garde ma chambre dans la « rond-house » et verse un petit loyer à Paquita. Mon travail consiste à emballer des tomates dans des barquettes de 500g ou 1kg. Mon employeur est un regroupement de fermiers qui organisent leur production ensemble et vendent le produit conditionné à la principale chaîne de supermarché du pays. Ce seul client a donc un pouvoir énorme sur les prix et sur son exigence de « qualité ». Les tomates sont cueillies à partir du moment où la couleur passe légèrement du vert au jaune. Le temps qu’elles soient conditionnées et expédiées elles auront rougi. Problème : elles n’ont aucun goût. Ce qui importe c’est l’aspect, il faut conditionner uniquement des tomates sans écorchures, à la couleur homogène et rigoureusement contrôler le poids de chaque barquette.

Mes deux collègues backpackers sont assez différents de moi. Cally est une londonienne, archétype de la citadine terrorisée par le moindre animal à six pattes. Elle ne pense qu’à une seule chose : retourner le plus vite possible en ville. (Pour rappel Carnarvon accueille 6 000 habitants et la ville voisine de taille comparable est à 500km) A son grand désespoir elle doit comme chaque backpacker travailler un minimum de 88 jours dans une ferme pour obtenir un second visa d’un an. Elle travaille avec une énergie et une efficacité remarquable jusqu’au matin du 89ième jour où elle se précipitera dans le bus pour Perth. Ryan, lui est taïwanais. C’est un original dans son genre. Il a une silhouette frêle, grand et mince avec la démarche de Jarjar de la Planète Naboo. Il est doué d’un grand talent d’observation et d’imitation, d’un sens de l’humour réussi mais manifestement, il est complètement inapte à l’emballage des tomates ou tout autre travail vaguement physique. Bien qu’il ait 25 ans il s’agit de son tout premier emploi. Il est incapable de prendre la moindre initiative et est d’une lenteur déconcertante. Rêveur, lunaire et poétique, Cally et moi nous interrogions régulièrement sur sa présence parmi nous. Autant d’un point de vue spirituel :  « Ryan, es-tu vraiment là ? » et d’un point de vue plus terrestre  : « Qu’est-ce  que tu fais dans une ferme ?! » Comme chaque jeune voyageur, il confronte son inexpérience au réel avec, je pense, une dimension plus intime dans son cas. Son homosexualité, qu’il cache à sa famille, se révèle, certes avec beaucoup de pudeur ; il se sent  libéré par notre compréhension et l’acceptation naturelle « de son cas ».

Nous travaillons énormément, entre 50 et 70 heures par semaine, mais le salaire est au rendez-vous. Je resterai jusqu’à la fin de la saison mi-decembre. Cally et Ryan serons remplacés par Roxi, une charmante tawainaise pour les dernières semaines de travail.

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Le peu de temps qu’il me reste en dehors du boulot, je le passe chez moi, à me reposer dans ma maison papoue. A Propos de Papou, je vous avais rapidement parlé d’Albert avec qui je travaillais à Geralton dans les vignes. Un plaisant hasard nous a permis de nous retrouver. Il vient de trouver un travail dans une ferme voisine. Il loue avec enthousiasme la seconde chambre de la « round-house ». Paquita et Chris son ravis de pouvoir parler à nouveau le pijin, la langue commune de la Papouasie et des îles voisines (la Papouasie Nouvelle Guinée est le pays le plus riche au monde d’un point de vue linguistique, plus de 800 langues sont pratiquées)

J’ai de l’attachement et beaucoup de sympathie pour Albert. Son parcours est étonnant et sa personnalité atypique. Il est arrivé en Australie grâce à un vieux fermier australien qui l’a pris sous son aile, lui a permis d’avoir un premier visa temporaire. Malheureusement l’administration lui refusera la prolongation de ce visa et Albert devient un immigrant en situation irrégulière. Il travaille au noir dans les fermes, comme de nombreux autres personnes dans son cas, évite de se faire remarquer pour ne pas être pris un jour par la police et expulsé. Albert n’est pratiquement jamais allé à l’école, il sait a peine lire et écrire à cette époque. La vie d’un clandestin est difficile, stressante et ne saurait durer éternellement. Il va faire quelque chose de totalement surprenant, preuve de son intelligence et de sa détermination. Fatigué de joué au chat et a la souris, il se rend. Il appelle lui-même la police : « Venez me chercher, ça fait trois ans que je travaille illégalement, maintenant je veux un visa »

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Ju-Bao, le fils de la famille vietnamienne qui occupe une maison voisine. Un peu dodu pour son age mais incroyablement futé, il sert souvent d’interprète entre à ces parents qui peine avec l’anglais.

Il est emmené dans un centre de détention, où il restera 6 mois. Dans les premiers temps on lui présente toute une série de documents à signer. Le piège est un peu grossier et Albert ne tombe pas dedans. Ces documents stipulent qu’il accepte d’être renvoyé en Papouasie « Je ne sais pas lire, alors je signe pas ! ». La procédure d’expulsion vers la Papouasie est difficile, la violence, les meurtres entre clans ennemis qui ravagent le pays sont autant de freins juridiques à son expulsion. Son corps porte la marque de cette violence, une cicatrice de 10cm sur l’épaule, un coup de machette. Albert se serait fait trancher la gorge s’il n’avait pas eu le bon réflexe à cet instant. Il profite de sa détention pour apprendre les rudiments de l’informatique, perfectionner son anglais oral et écrit. Il se comporte aussi bien qu’il puisse le faire en tant que candidat à un titre de séjour permanent en Australie. Sa persévérance sera récompensée, on lui octroie un visa de quatre ans, au terme duquel il pourra demander la nationalité australienne.

Albert est petit, trapu et musclé, il a la capacité d’être un bon travailleur. Il l’était quand nous travaillions ensemble dans les vignes, son rendement était deux fois supérieur au mien. Mais Albert ne vit pas pour le travail ni même pour l’argent. Il accepte le travail comme un mal nécessaire «  Si je ne travaille pas je deviens gros » observe-t-il. Paresseux ou hédoniste, Albert préfère se lever tard. Il passe beaucoup de temps sur son smartphone à chatter avec ces nombreuses conquêtes amoureuses, passées, présentes et futures. « Tu as combien de copines Albert ? » « En Australie ? hummm… cinq! Non, quatre ! Et trois mariages en Papouasie. » Malgré tout cela Albert ne trouve pas sa place dans la société australienne, il a un fond de tristesse ou de mélancolie chez lui. Il se convainc du contraire en répétant à qui veut l’entendre qu’il ne retournera jamais en Papouasie, que sa vie est en Australie. Souvent, il s’ennuie et quand il s’ennuie trop il boit. Une à deux fois par semaine je le trouve complètement ivre. Il boit parfois une vingtaine de bières en quelques heures.

La violence qui l’a écarté de son pays perdure encore. Deux fois, en trois mois de cohabitation, Albert m’annoncera l’assassina de deux des membres de sa famille. La seconde fois ses frères ou cousins on attrapé, torturé et tué un homme du clan adverse désigné comme étant le coupable. Albert me raconte les événements presqu’en direct au fur et à mesure des appels qu’il reçoit de Papouasie. Il est préoccupé du sort de sa famille bien sûr, mais il me relate les événements sans laisser paraître la moindre émotion ou indignation. Il ne nourrit plus aucun espoir sur le sort de son île. Incapable de trouver sa place en Australie, perdu et seul dans une société qui ne lui correspond pas et fuyant son chez lui, Albert vit dans une errance attentiste.

Dans mon cas c’est différent, j’aime mon chez moi et je ne l’ai pas fui par désespoir. « Chez moi » ce n’est plus un lieu, mais des personnes, famille et amis. Je suis parti il y trois ans, trois années durant lesquelles les gens on évolué, changé. Trois années durant lesquelles, malgré les liens technologiques actuels, j’ai pu me sentir éloigné. Et inversement, j’ai indiscutablement changé. Ma famille et mes amis ont ressenti mon absence prolongé. J’ai eu la crainte parfois de perdre mon « chez moi » de laisser s’effilocher une partie de mon identité. Pour éviter cela je prends des vacances « chez moi ».

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Centre ville de Perth

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