Un désert généreux

Visa beş gun!

Le poste frontière Iran/Turkménistan ressemble au premier abord à un entrepôt d’une usine quelconque. Il y a pourtant bien des douaniers, plutôt pénibles d’ailleurs. Le passage de la frontière me prendra plus de trois heures. Je réussis un coup de maitre en évitant la fouille de mes affaires, le sac de chaussettes sales, placé de façon à qu’il soit le premier ouvert a calmé les véhémences des Iraniens autant que celles des Turkmènes.

Le désert tant redouté commence en fait par une grande plaine irriguée, pas de villes, pas de commerces, des routes dans un état lamentable, une chaleur étouffante. J’ai cinq jours pour traverser le pays, j’adopte une méthode différente de mes habitudes. Aux heures les moins chaudes de la journée, il faut rouler, jusqu’à épuisement si possible.

Midi le premier jour : trois hommes, un jeune, un vieux, un obèse. Ils pique-niquent sous le seul arbre suffisamment grand pour faire de l’ombre à des km à la ronde. Joyeusement ils m’ invitent à partager leur repas, Le jeune et le vieux ont sérieusement attaqué la bouteille de vodka mais semblent avoir une résistance considérable à l’alcool. L’obèse ne boit pas, sûrement un conseil avisé du docteur. Je rapatrie du fond de l’esprit mon vocabulaire turc inutilisé depuis plus d’un mois et nous communiquons plutôt bien, leur jovialité me redonne un peu de force. À 15h30, le vieux, finalement un peu bourré après plus d’un demi litre de vodka se lève : “c’est vendredi on va à la mosquée.” Ouf c’est l’obèse qui conduit!

La route rectiligne et mauvaise me fatigue autant mentalement que physiquement. J’ai un petit souci, le remplacement du pédalier cassé en Iran m’a coûté 80 euros, le visa payé à Mashhad 55 dollars, 10 dollars de plus payés à la douane turkmène pour la bureaucratie soviétique. Il est impossible de retirer de l’argent en Iran du fait des sanctions internationales, le Turkménistan a un système bancaire si faible qu’il n’existe que quelques distributeurs dans la capitale. J’ai 30 dollars, je dois manger mais je dois réduire la qualité. Plus de jus de fruits, plus de biscuits savoureux, plus de boissons fraiches. Je remplis mes 10 litres d’eau à chaque fois que je trouve une eau donc la clarté est acceptable (pour la première fois un type m’a montré une mare, vase, grenouilles et moustique alors que je demandais de l’eau). Des pâtes et du pain, pour les vitamines la générosité des turkmènes. Même la pastèque de 3,5 kilos je l’ai acceptée!

Je retrouve des compagnons de longue date. Nous partageons la même compagne : la route, les mêmes nostalgies : loin des nôtres, le même rythme de vie : rarement deux nuits au même endroit. La route défoncée ou les nids de poule occupent plus de place que l’asphalte lisse est dans la continuité de celle que j’ai pu voir à la frontière Turquie/Iran. La file de 10km de camion vue à ce moment a traversé l’Iran, et file droit sur l’Asie centrale, zigzagant entre les nids de poules. Les camionneurs turcs et iraniens pour une grande majorité m’offrent repas et moment de détente trilingues, turc, farsi et russe.

La ville de Mary, parait-il que c’est beau la durée de mon visa ne me laisse pas le temps de la visite. J’espère des informations, trouver un lieu où retirer de l’argent. A qui demander ca… Une carte visa n’est pas un objet connu au Turkménistan, la majorité de la population ne saura pas me renseigner. J’aperçois un homme qui sort de sa maison, belle et grande, la voiture : idem, le costume : très bien. Une tête sympathique, c’est Aman. Il vit d’un business de voiture entre Dubaï et le Turkménistan. Il m’emmène dans trois banques différentes mais rien à faire, aucune d’entre elle n’accepte les carte visa. Aman naturellement sort de sa poche 100 dollars et son numéro de téléphone. “Tu me rembourses quand tu veux, c’est assez ? si tu as besoin de plus dis-le!”. Il ne veut même pas prendre une photocopie de mon passeport en gage de confiance …

Je peux repartir avec le plein d’énergie, ici commence le véritable désert, le sable chaud, porte par le vent de face chaud se colle dans mes cheveux. De temps à autre je m’arrête pour boire un litre d’eau chaude d’une traitre. 11h20 je croise un resto de camionneur mais je ne suis pas en avance sur le planning, je tente le coup, le prochain est peut être seulement à 10 km…

20 km plus tard 55 degrés, le vent a forci, l’asphalte noir renvoie de plus en plus de chaleur, la route est légèrement vallonnée, en haut de chaque bosse une désillusion. Il y a une grande antenne relais au loin, je croise les doigts, surement une petite ombre au pied de cette antenne. Je ne la quitte plus des yeux, elle grandit lentement.

J’y arrive enfin, une petite route tourne à droite, derrière la dune qui a migré dessus, un village d’éleveurs surgit. Je m’assois à l’ombre de la petite gare, vide l’eau qu’il me reste a moitie dans mon gosier laissant l’autre moitié ruisseler sur mon corps. Les habitants ne tardent pas à m’aborder, l’un d’eux un instituteur travaillant à la capitale et de passage dans son village d’origine. Il est le seul à connaitre quelques mots d’anglais. Les préparatifs pour un mariage sont en cours. Je suis invite à manger dans la maison de la famille des futurs époux, tout comme la moitié du village, me semble-t-il. De la soupe! Ils mangent de la soupe quand il fait 50 degrés. Je mange avec plaisir mais je ne crois pas avoir jamais autant transpiré. Les gens sont curieux à mon égard sans être trop pesant. Je camoufle difficilement mon rire quand je dois expliquer que non Chirac n’est plus président de la France. Il est vrai qu’au Turkménistan le président ne remet pas en jeu son mandat tous les cinq ans. Je suis gâté toute l’après-midi douche et sieste dans une pièce équipée de la clim. Le vent chaud fait danser les câbles électriques, la puissance du courant varie sans cesse mais je me sens comme un prince par seulement 30 degrés. A contre cœur je dois refuser l’invitation pour la soirée de mariage. Visa bir gun.

Le soir je trouve Heiner, un cyclo allemand encore plus fatigue que moi. La traversée de ce pays éprouve le corps de toute part, les intestins commencent à manifester leur désaccord avec ces 10 litres d’eau quotidien et à la « potabilité » variable. Les nerfs s’usent  à chaque fois un peu plus sur les innombrables aspérités de la route qui me secouent sans répit, le vent de face attaque la patience. Ca fait déjà quatre jours que je donne le maximum d’effort physique, le moral est bon grâce aux Turkmènes, on ne peut traverser leur pays sans leur aide. Ils sont tout aussi déçus que nous de l’éphémère qui nous est imposée dans ces rencontres.

Au matin Heiner dort encore dans sa tente, il a un jour de visa en plus que moi, je crois bien qu’il se serait effondré sans manger si je n’avais pas insisté pour partager mes pâtes. Il est 3h50 je dois passer la frontière aujourd’hui. Je jette un œil au compteur du vélo, l’heure qu’il indique est celle de la France 0h50. Un lien de pensée que je me suis gardé. J’imagine la soirée de mes proches, famille et amis, qui se termine. Je les vois, certains déjà couchés, certains au bar devant une pinte de bière, d’autres ont passé la nuit sur internet, etc …Le soleil levant parfait ma mélancolie. Plus je roule, plus la frontière semble se dérober. Les estimations kilométriques des habitants sont complètement farfelues. Les 80 km que je pensais devoir faire se transforment en 120 km. Il est 12h20 je vais enfin pouvoir passer cette foutue frontière. « c’est la pause déjeuner, la frontière ré-ouvre à 14h », La situation se passe de commentaire… De l’autre côté je me rajoute 30 km jusqu’au premier village ouzbek, je m’écroule avec autant de prestance qu’ Heiner la veille, derrière un petit resto.

Advertisements

A propos elievadrouille

Ami du velo et de la curiosité
Cet article a été publié dans Turkmenistan. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Un désert généreux

  1. JS dit :

    Salut mon vieux!
    Elie, je prends toujours autant de plaisir à lire tes articles. Ils sont vivants et c’est génial de pouvoir suivre ton voyage à travers eux.
    C’est dingue, j’ai vraiment l’impression de te voir pédaler, la sueur dégoulinant le long de ton visage pour atterrir dans tes chaussettes – j’imagine la tête des douaniers! Les pauvres.
    Gros bécots ! Take care !
    JS

  2. Malleret Jean-Paul dit :

    Bonjour Elie,
    Depuis Saint Gervais où nous nous sommes rencontrés l’an dernier et que nous allons quitter pour cause de fin de vacances demain, nous lisons ton article et nous suivons ton périple qui nous passionne. Merci de nous donner à partager ces rencontres, ces efforts, ces étonnements et toutes tes découvertes. Et bravo pour la traversée du Turkménistan qui semble bien être une des principales épreuves de votre odyssée.
    A bientôt pour la suite, nous sommes attentifs à tous tes commentaires: péripéties du voyage et aussi observations culturelles.
    Les parents de Pierre: Agnès et Jean-Paul

  3. Quentin dit :

    Lance Amstrong vient de perdre ses victoires sur le Tour de France, tu nous files une adresse qu’on t’envoie les trophées par la Poste ?
    En tout cas chapeau !!!

  4. Pascal dit :

    Punaise…! Je suis toujours impressionné par tes performances physiques mon vieux!
    Et puis bien entendu ta plume est toujours très agréable à lire, douce et rigolote à la fois, elle nous donne à voyager, à imaginer les paysages et les hommes et femmes que tu rencontres…
    Merci!
    Bises et bon ride!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s