La terre est carrée

La frontière turkmène derrière moi, je suis autorisé à souffler un petit peu. Un peu car la chaleur reste la même, je parcours avec une lenteur inédite les 60km de plat qui me séparent de Bukhara, une des cités de la route de soie qui a gardé beaucoup de sa superbe d’antan. La ville est petite, je me retrouve presque immédiatement dans le centre historique. Une fille qui semble avoir mon âge mais a en réalité 5 ans de moins (le soleil et la dureté de la vie fatigue tôt les visages) m’ aborde dans un anglais presque parfait. « Tu cherches un hôtel? Ma famille peut t’héberger. » Ce n est pas un accueil gratuit, ces gens sont condamnés  à des difficultes financières perpétuelles, mais le prix est tres honnête, bien plus intéressant qu’un hôtel. Je le découvrirai que 7 jours plus tard, je commets la une erreur qui me coûtera. De route de la soie, il y a que les batiments et l’histoire, certes superbes, l’ambiance n’est pas différente que celle que l’on peut trouver dans la cité médiévale de Carcassonne ou au mont saint Michel. Le bazar est devenu le supermarché des souvenir, les prix sont énoncés à la volee en dollars par les commercants presque tous francophones et anglophones. Parmi eux quelques jeunes filles charmantes, francophones elles aussi. Sur la photo je suis assis au poste de travail de Madina, elle n’a pas reussi à me vendre une de ses gravures sur soie mais de toute façon elle aime bavarder sans fin comme n’importe quelle autre fille. Elle n’est pourtant pas n ‘importe quelle fille, à 19ans elle se doit de ramener chaque jour son petit pécule, à 19ans sa liberté de femme, comme beaucoup de ses concitoyennes est tres faible. Elle ne peut se rendre de sa propre initiative dans la ville voisine, elle se mariera sûrement quand et avec qui sa mère lui dira. En Ouzbekistan, la soumission des femmes passe aussi par les femmes, peut-être cela a pour effet ces apparences trompeuses au premier abord.

Une journée de repos et c’est reparti vers Samarcande, rien à signaler sur la route si ce n’est le nombre fabuleux de voyageurs  à velo. La cour de l’ auberge a Samarcande est complètement encombrée par ces deux roue non motorisées transcontinentaux. Je veux me débarasser au plus vite des tracasseries de visa. Avant de visite la ville j’envisage un aller retour en train a Thashkent pour prendre mon visa kirgiz. Le train est moderne et rapide, économique, c’est parfait.

A tashkent on arrive dans un monde presque parodique, je suis contrôlé à chaque entrée et sortie du metro (d’un style soviétique magistral), la police est omni-présente sans que l’on comprenne de quel danger elle nous protège. J’ai vraiment pas l’intention de rester, dès que mon visa est prêt je retourne à Samarcande. Hôtel…tiens il y en a un dans la gare ce sera pratique pour repartir.

« Vous avez vos papiers d’enregistrement? » demande la dame dans l’accueil sombre de l’hotel. En ouzbekistan il faut se faire enregistrer à une fréquence minimale de trois jours dans les hôtels ou l’on reste. Les hotels délivre un petit bout de papier de 2cm sur 2 certifiant tres officiellement que vous avez sejourné ici. Je suis hors la loi etant donné qu’ à Boukhara, souvenez vous, je ne suis pas allé à l hotel, la fille, honnête, me l’avait dit. « Je ne peux pas faire l’enregistrement ». J’ai negligé la question par souci d’économie et par facilité. Je suis arrivé à Samarcande le quatrième jour, sur tout le trajet les ouzbeks m’ ouvraient grand les portes de leurs maisons comme la famille de la fillette au petit chat.

Cette vilaine dame constate la lacune de ce petit bout de papier et m’enjoint  à régulariser ma situation au bureau de l’O.V.I.R. (le bureau de la burocratie relatif aux questions d’ immigration) Bien naïvement je m’attends  à devoir payer une simple amende, dans le pire des cas un bakchiche.

L’amende très officielle est de 3 100 000 sum. la monnaie de ce pays est incroyable, il y deux taux de change, le taux officiel et le taux du marche noir 30% superieur. Ce dernier est en fait le taux réel correspondant à l’offre et la demande. Le sum ne vaut rien! La plus grosse coupure c’est 1 000. Soit environ 30 centimes d euro. Changez 50euros la liasse de billets ne rentre pas dans votre poche. Cette situation absurde vient de plusieurs facteurs, l’ un d entre eux étant particulièrement amusant. Officiellement l’inflation n existe pas, je ne sais pas si officiellement la terre est carrée dans ce pays mais j’en serais à peine surpris. 3 100 000 sum ça fait sûrement une belle brouette de billets et assurement plus de 1 000 euros. Le flic de service (qui refuse le bakchiche avant que je lui propose) me dit de toute façon comme vous ne pouvez pas payer on va vous expulser du pays c’est la meilleure solution pour vous. J’arrive pas à faire comprendre l’abusrdité de la situation et la disproportion de la sanction, pour une si petite infraction on’s apprête à me virer manu militari. C’est comme expliquer que la terre est ronde. Galilée tu n est plus seul!

Au fait vous m’expulsez où? Pas en France hein, j ai plus rien à faire là bas! J’ai un visa Tadjik qui commence dans une dizaine de jours. Je dors privé de mon passeport sur un canapé du certre de l O.V.I.R. dans l’espoir d’un dénoument rapide le lendemain.

Je contacte l’ambassade de France, ils jugent ma situation suffisamment peu enviable pour m’aider. Je refuse d’etre expulsé en France, je ne peut pas payer l’amende, la seule solution et de m’envoyer dans un pays voisin que je puisse continuer mon voyage. Le consul accompagné de son assistante me rendent visite et trouvent un compromis avec le chef local de l’OVIR. L ambassade s’occupe de faire avancer la date de mon visa tadjik, en attendant je dois rester coincé dans les locaux de l’OVIR. L opération prendra deux jours me dit- t-on. A priori c’est pas si terrible, malgré le fait qu’il n’y a ni douche, ni couverture pour dormir, ni possibilité de sortir m’acheter des clopes ou aller sur internet, que les chiottes sont immondes, que mon vélo et toutes mes affaires sont toujours à Samarcande et qu’ il n y a strictement rien à faire dans cet endroit si ce n’est les 100 pas. Monsieur le consul a dit : « Vous savez, vous seriez étranger en France vous ne seriez pas mieux traité ». Il n’a pas tort, ce serait même peut-tre pire, il s’agi^t la d’un grand sujet de fierté pour notre pays…

Les deux jours se tranformeront en six. Et j’ai pu observer six jours durant ce monde de l’ absurde à la limite du réalisme. Les policiers sont en fait plutot sympas, ils m’apportent à manger et m’invitent même dans le petit resto à deux pas de l ‘OVIR. Sans succès je tente de les convaincre que la terre est ronde.

Toute la journée défilent des ouzbeks en prise avec des demarches administratives extraordinaires. La plupart du temps ils travaillent ou vivent à l étranger et doivent obtenir des documents tels que des autorisations à quitter le territoire, des certificats attestant le dépôt d’un document où ils declarent avoir l ‘intention de rentrer au pays ou tout autre renouvellement de passeport par exemple. (ils on deux passeport, un pour circuler dans le pays, un autre pour voyager) Il y a aussi les étrangers qui vivent en Ouzbekistan, à intervalle régulier doivent venir offrir une ou deux journées de leur temps à la bureaucratie.

Je suis donc là au milieu de cette foule, à la recherche desespérée d’un moyen pour tuer le temps. Dans cette foule, un bon nombre doit revenir le lendemain, il manquait un document ou deux, peut etre une photocopie n’etait elle pas assez nette. Ils me reconnaissent, s ‘étonnent de me voir ainsi tourner en rond, sont consternés de la situation dans laquelle je me trouve. L’accueil de la population ouzbek n’ a rien à envier a celui des pays que j ai precédemment traverse, ils sont presque trop mombreux à me ramener des repas entiers, boissons fraiches et des cigarettes. Une femme a même voulu me donner de l argent (comme il y avait pas 3 100 000 sum j ai refusé).

Mon départ est repoussé chaque jour, les tadjiks sont moins rapides que prevu à modifier mon visa. Je connais maintenent tous les policiers du batiment et les quelques filles qui sont affectées aux tâches les plus stupides. Le travail de l’une d’entre elle : recopier des numeros de passeport dans un vieux cahier qui ressemble à un grimoire de sorciere, puis les recopier à nouveau sur un vieil ordi. Samarcande et à trois heures de train mais elle n ‘y est jamais allée. Je tente de lui faire admettre le non sens de son travail ennuyeux et l’ exhorte a développer sa curiosité. Elle l’accepte a demi-mot mais je ne vais pas trop loin, c’ est malpoli de dire à une une fille gentille comme elle que sa vie est nulel. Je comprends aussi les limites familiales et financières qui organisent son cloisonnement.

Le temps passe et les ouzbeks sont de plus en plus désarconnés quand j’annonce la durée de mon sejour dans ces locaux austères. « Je vais parler au chef pour qu il m’autorise a t’inviter chez moi » Comme la terre est carrée c’est naturellement sans autre precaution que je suis donc hebergé par Alisher. Un personnage d une grande gentillesse, il a deux familles, une femme a Bukhara et un fils, la même chose a Tashkent. A Tashkent deux maisons, la seconde étant pour sa famille de Bukhara. « Comme ça il n y a pas de problème quand ils viennent a Tashkent » explique t il. Il me prête donc cette petite maison. Toujours privé de mon passeport je ne m’aventure pas au delà des ruelles du quartier. Ce musulman pratiquant m’apporte chaque midi un panier repas en plein milieu du ramadan.

J’avais demandé aux policiers l’autorisation de pouvoir aller à l hôtel, c’etait impossible car j’avais enfreint les règles précédemment. Au lieu d’aller à l’hotel j’ai été hébergé par la population. Désormais je suis interdit d’hotel mais je peux accepter les invitations comme celle d’Alisher. Je commence très serieusement à m’interroger sur la forme de la terre.

Avec soulagement je suis enfin expulsé du pays, mon velo rapatrié depuis Samarande est mis dans un taxi entre le policier qui m’accompagne et moi même. Direction la frontière la plus proche du Tadjikistan.

Une explication tout de mme, ce systême n’est pas fou seulement pour être fou. Le Dictateur ouzbek a une peur irreversible de perdre le pouvoir, il s’appuie de toutes ces forces sur la bureaucratie pour croire controler une population qui se contrefiche de sa personne.  C’est une dictature sans idéologie particuliere, simplement une dictature. L’ ouzbekistan est le deuxiemme plus gros producteur de coton de la planète, ainsi l’avait voulu un autre dictateur, Staline. Le coton est exporté en Turquie ou sont confectionnées les chemises, certaines reviennent pour etre vendues dans le pays ( c’est le cas de ma belle chemise bleu achetée à Bukhara). Les investiseurs exaspérés par la bureaucratie renoncent à investir directement dans le pays, quitte à reduire leurs marges. Les ouzbeks on en pourtant cruellement besoin.

PS : Un grand merci à tous ceux qui suivent avec intérêt ce blog, un grand merci a tous ceux qui y ajoutent des commentaires d’encouragement. Cela bouste efficacement ma motivation et donne un sens au temps que je passe à  rédiger. Dans le prochain article plus d’emmerdes c’est promis :  je nage dans le bonheur et la volupté!

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A propos elievadrouille

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9 commentaires pour La terre est carrée

  1. pierre dit :

    Yeah go on Mister Ellie et continue de nous faire rêver avec tes histoires de terres carrées !

    Courage !

  2. Philippe Bourdier. (un collègue de ta mère) qui t'a vu tout jeune sur un vélo déjà ! dit :

    Les aléas du voyages deviennent des aventures à suspens pour le lecteur. Tes photos sont superbes et tes textes sont passionnants. Il faut tenir bon et bien !

  3. david dit :

    Salut Elie
    Le voyage est fait de péripéties telles que celle que tu as vécue en Ouzbékistan. Je suis sûr que tu prends ton pieds dans les montagnes kirghizes.

  4. Aline dit :

    Je découvre cette aventure !! (je n’avais eu droit qu’à des gentils sms rassurants du genre « tout roule »…). Tu t’es finalement bien débrouillé et a su tirer de cette expérience, non seulement des connaissances scientifiques inédites (grâce à toi je sais désormais que la terre est carrée), historico-politiques, et surtout des connaissances humaines, celles qui te font avancer et que tu partages avec nous. J’espère que le Kirghistan te sera plus doux. Merci mon fils pour cet article passionnant et merci à Madina pour la très belle photo !

  5. Karnauch dit :

    oui… effectivement, presque une petite nouvelle à la Kafka… plus dur de tourner en rond que d’appuyer sur les pédales…. heureusement que la chute est « moins pire »… (« la planète n’a jamais été ronde,le monde est parfois si plat »)…

  6. Catherine dit :

    Eh bien non, l’imprévu ne surgit pas seulement au décours d’un ou de mille tours de pédales, mais aussi en faisant du « sur place »!Tu as peut-être raté les belles architectures de Samarcande,mais tu as gagné l’occasion de connaître à la fois l’absurdité d’ un certain système et la générosité des hommes dans leur irréductible diversité. Bouh ça me paraît un peu pompeux, cette phrase, c’est pourtant pas mon habitude, je dois être impressionnée…Je suis impressionnée!,Bises de Tartine.

  7. Marie et Annie Pennetier dit :

    Depuis Mexico ou nous sejournons plus confortablement, nous suivons tes aventures avec beaucoup d interet. C est beaucoup plus trepidant qu une telenovela mexicaine meme si ca manque encore un peu d amour avec drame, trahison et tutti quanti … Pedale bien, l Australie n est pas tres loin. Juste quelques plaines mongoles a traverser puis tu trouveras une belle piste cyclable en la personne de la muraille de Chine. Ici, la tequila nous aide a gravir des pyramides et a dire des betises.

    Grosses bises mexicaines

    Marie et Annie, les aventurieres du nouveau monde

  8. Cécile Vincent (documentaliste à l'iufm) dit :

    Pour rejoindre Aline, en plus de Kafka, j’ajouterai Jules Verne ! Le voyage n’enrichit pas seulement celui qui le fait…comment peut-on prendre le temps d’écrire aussi bien, de prendre des belles photos au milieu de ces aventures ? merci en tous cas, c’est vraiment très intéressant.

  9. hubert et monique dit :

    bravo ellie c’est un grand plaisir de suivre ce voyage et de lire ton blog
    courage pour la suite
    les parents d’alice

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