Interlude


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2300km de désert se profilent devant moi, je me sens comme un grain de sable parmi des milliards d’autres. L’immensité est déstabilisante, je suis poussé par un vent de dos, les km défilent sur le compteur 140km un jour, 160 le suivant, puis 130 encore … au bout de 6 jours j’ai fait plus de 800km, peut-être un demi fuseau horaire et je suis toujours au milieu des grains de sable à mille lieux de la première terre verdoyante. Je contemple désemparé ma petitesse, mon insignifiance sur cette planète peuplée de sable, cailloux, rivières sèches, plantes piquantes et animées seulement par le vent. Le vent me pousse et soulève aussi une incroyable quantité de poussière, je ne vois parfois pas plus loin que ma roue avant, une oasis tous les 80km, c’est suffisant.

Dans ces conditions les jambes ne s’animent que sous l’effet d’une bonne motivation. La force physique est directement liée à la force de la pensée. Sans esprit, le corps n’est qu’une coquille vide, l’esprit donne l’opportunité au corps d’être fort ou faible. La conviction: «je peux le faire, je veux le faire » déploie les capacité du corps jusqu’à des limites inexploitées. La démission spirituelle face a l’effort : « Je n’y arriverais pas, c’est trop dur » annihile la puissance corporelle. Un être sportif est un être penseur en premier lieu. Le corps sollicité se régénère toujours sous l’impulsion de l’esprit clairvoyant.

Mon vélo lui n’est pas un être vivant, il ne peut se régénérer, pourtant il s’est imprimé en lui la marque d’une vie. Des rayures partout sur le cadre, combien de fois l’ai-je posé trop rapidement contre une rambarde parisienne lors de mon passé de coursier. Sous la conviction du « je peux le faire, je veux le faire », j’ai parfois un style de pédalage très sauvage, je ne me ménage pas et il n’y a pas de raison d’offrir au vélo un traitement meilleur que celui que je m’impose. Le souffle se stabilise, les courbatures s’estompent, le sommeil fait son œuvre réparatrice, le vélo inéluctablement ne fait que s’user. Le filetage du pédalier est définitivement foutu, étonnamment je ne considère plus cela comme un problème.

Je roule encore un peu mais je ne fais plus cette absurde course contre la montre pour rejoindre la première ville pour faire prolonger mon visa.

Je ressens une certaine lassitude, je suis las d’ écourter les rencontres avec les Ouïgours, de ne pas m’accorder le temps nécessaire à la bonne découverte des villes et villages. Je suis même peut-être un peu las de faire du vélo, bien que ce soit une passion qui ne me quittera jamais, trois ans que je pédale tous les jours. Faiblesse de l’esprit, ou réalisme intelligent motivé notamment par le matériel qui flanche. Un matin, je m’arrête après une heure. Je suis dans un lieu vide, c’est presque une absence de lieu, rien autour, la platitude d’un terrain de pétanque sur des milliers de km2. J’ai rempli le vide de pensées au sujet de mes projets futurs. Oui, le voyage continue, je l’enrichis d’un interlude non cycliste. Un bus passe, je lui fais signe : « Où allez vous ? »

Le bus traverse le désert du sud ou nord, une route de 600km avec deux restos au milieu des dunes. Je suis passé du statut de voyageur à vélo à celui de voyageur qui transporte un vélo.

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A Korla un jeune Ouïgour m’emmène dans un des hôtels les moins chers que l’on puisse trouver, c’est aussi l’un des plus miteux. Une population de paysans (gentils et curieux) en transit dans la ville pour quelque visite familiale ou un petit commerce crache partout dans les couloirs et dortoirs avec le son des raclements de gorge à faire trembler les montagnes. Si on se lève trop tard, difficile de ne pas marcher dans la merde quand on rentre dans les toilettes. Un décor parfait pour que ce jeune étudiant m’explique avec ces mots, en confirmant mes observations qu’en Chine les hommes naissent libres et égaux par endroit.

A Kashgar déjà, on est surpris de voir des patrouilles de policiers équipées de boucliers anti-émeutes, gros bâtons et mitraillettes, a priori, ils n’ont pas pour mission de mettre des PV de stationnement. Les cybercafés sont interdits aux étrangers, étroitement contrôlés pour les Chinois. Les hôtels ne sont pas tous autorisés à accueillir des étrangers; j’ai été poliment – mais sans aucun moyen de discuter-, invité par la police à changer d’hôtel dans une petite ville alors que j’étais quasiment sous la couette. Nombreux sont les Ouïgours, dans les petites villes qui répondent sèchement dans leur langue si on a la maladresse de leur adresser quelque mots en chinois. On s’étonne à peine de voir une touriste chinoise qui cherchait un renseignement se faire recadrée par une de ses « compatriotes» locales avec un foudroyant « I don’t speak chinese ».

Si tu veux faire des études, avoir un travail dans l’administration, il faut apprendre le chinois, explique mon étudiant, si tu veux un passeport, c’est quasiment impossible. Pour lui le Xinjiang (province des Ouïgours, mais c’est le nom donné par les Chinois…) c’est un pays occupé, le gouvernement local est entièrement composé de Han. Le pays des Ouïgours est peuplé de gens qui n’ont pas la même religion, pas la même langue, pas le même faciès, pas les mêmes traditions et pas les mêmes droits que le reste de la Chine.

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légende, les murs d’école sont souvent peints de dessins naïfs, paysans heureux, caravanes dans le désert, villes parfaites, ou moins naïf, faites donc votre interprétation.

De la ville de Korla à celle de Turphan, j’alterne bus et vélo, je prends le temps, 40km par jour, tout au plus, je me perds à plusieurs reprises sur des routes qui ne sont pas sur ma carte. Entre les tonnes de piments qui sèchent au soleil, les rizières et potagers, beaucoup de villages très vivants.Je m’arrête pour manger une assiette de ces fameux lagmans, le plat ouïgour par excellence dans un petit resto. La curiosité des adultes rivalise avec celle des enfants à mon égard, une petite foule de curieux examine mon vélo comme s’il venait tout juste de tomber de la lune, pendant que je me débats tant bien que mal avec un contingent de légumes grillés qui échappent à la maladroite étreinte de mes baguettes. Sur la route des centaines de deux ou trois roues motorisées transportent ce petit monde rural et ses produits des champs vers la ville, de la ville au village, du village aux champs. Je ne peux dire combien de motos ont ralenti arrivées à mon niveau avec le chauffeur me fixant avec instance, bouche mi ouverte et yeux ronds, sans sortir un mot comme s’ il avait vu la Vierge Marie tomber du ciel. Un peu gêné par ces regards, je demande parfois ma direction (je dois répéter bien dix fois le nom de la ville, selon la prononciation ouigoure ou chinoise avant de me faire comprendre) ou je fais remarquer poliment au conducteur qu’il est temps de regarder en face avant le prochain virage.

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En cherchant pour la nuit une vielle bâtisse aperçu de loin, je suis interpellé par un doux clapotis. Une source jaillissante d’eau chaude dans cette cuvette désertique, qui est aussi un record d’altitude, -100metres! Mon premier voisin pour cette nuit là est un éleveur qui habite à quelques km, il cherchait le pourquoi des aboiements inhabituels de son chien, il a scruté l’horizon et m’a donc rendu une visite de courtoisie. M’interrogeant sur ma route, il déclare avec une belle ironie « Ah oui, ensuite tu vas en Chine! »

Ici commence l’interlude, je déclare que le vélo est trop fatigué pour continuer à rouler. En bus, je rejoins Dunhuang, bourgade touristique riche de ces formations géologiques majestueuses dans de désert voisin, reconnu mondialement pour les superbes grottes de Mogao, trésor bouddhiste de caves ornées de peintures parfois millénaires, sans parler des manuscrits rédigés par les moines, et qui témoignent des échanges culturels ayant eu lieu sur la Route de la Soie. Pas de photos j’ai chopé un virus sur la carte mémoire, elles ont disparues. Pas bien grave c’est suffisamment grouillant de touristes chinois pour en trouver des meilleurs sur la toile. Le lien Wikipedia. http://fr.wikipedia.org/wiki/Grottes_de_Mogao


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Toujours en bus, j’arrive en Chine, en effet Jaiyuguan est la limite ouest de la muraille de Chine. Le fort et des tronçons de muraille ont été si bien restaurés qu’ils ressemblent désormais à un décor pour mauvais films historiques. Les parties non restaurées sont un grand mur de terre séchée de plus de deux mètres de haut (la muraille est construite avec les matériaux locaux, sa couleur et son style changent tout au long de son parcours), les tours espacées de 500m les unes des autres sont dans un piteux état, le chemin de garde a disparu et des brèches ont été ouvertes pour laisser passer tracteurs et autre camions de cimenterie. Dans le centre de cette ville, jadis frontière et aujourd’hui d’un banalité incontestable pour la Chine (grandes avenues rectiligne, gros bâtiments plus ou moins réussis qui clignotent de mille néons la nuit…) je rencontre un Australien avec qui je visite le village minier de Jingtieshan. Deux heures de train, un tortillard qui nous emmène à plus de 3000 mètres d’altitude pour seulement 4,5 yuan. (0,60€).

L’atmosphère est très austère, une seule rue dans le fond de la vallée très étroite est bordée par des bâtiments noircis par le temps, la plupart sont les dortoirs des mineurs, les autres sont les bureaux de la société qui exploite la mine, la résidence des cadres et l’unique magasin du lieu. Le trafic routier est limité aux allée et venus des camions qui transportent le minerais de fer vers les différents entrepôts. Dans se décors triste nous rencontrons des mineurs joyeux, rigolards et heureux de nous aider a trouver le chemin vers l’attraction du lieu. Un glacier très facilement accessible qui culmine a 4300m. Après avoir payer le péage 100 yuan (le moindre site touristique est payant, souvent cher, y comprit la montagne!!) Début novembre il y faisait -20° malgré le soleil a 14h, je me suis donc gelé le bout des doigts pour prendre des photos, obligé d’enlever mes gants pour appuyé sur le déclencheur avec le vent qui accentue le froid. Google image est votre ami elles ont disparu comme les autres.

Je reprends le train et descends a la station terminus de la route de la soie, Xi’an. 1400Km pour 20€. Visiblement j’ai sous estimé la capacité des chinois a voyager, tous les trains sont complets et je dois accepter une place « debout » pour les 20 heures de trajet. Je commence par prendre place entre deux wagons mais il fait trop froid dans le couloir, le givre recouvre les fenêtres. Je déménage pour accroupir dans une allée entre les sièges, toutes les cinq minutes je suis bousculé, c’est vrai que je suis dans le passage… Je fini pourtant par m’endormir, pas longtemps on me tapote l’épaule, je doit me lever pour laisser passer le chariot du vendeur de nouilles instantanés. La nuit passe, le sol se couvre de crachat, les toilettes se bouchent, les voyageur gueulent dans leur téléphone, bavardent bruyamment, écoutent chacun leur musique avec des petites radios. Une contradiction chinoise, une grande gentillesse associé a un coté rustre, il faut demander par exemple a son voisin de dortoir dans les auberges de bien vouloir coupé sa musique et éteindre la lumière a 2h30 du matin alors qu’il est bien le seul a ne pas essayer de dormir.

A Xi’an j’aime le quartier musulman, en plein cœur de la ville dans l’enceinte des remparts des petites maisons de trois étages au cœur de la mégalopole. C’est le seul lieu ou l’on trouve encore du pain, les autres chinois n’en mange pratiquement pas. Une mosquée pagode très belle se cache dans les ruelles, si l’on pousse la promenade vers les autres secteurs aux delas des bâtiments historique de cette ancienne capitale on trouve régulièrement des temple bouddhistes et taoïste parfois coinces entre une boutique Dior et un KFC.

J’ai entendu dire qu’un prof d’allemand retraite aux origines berrichonnes a repris du service depuis six mois dans une fac de la province de Chongqing, 800km au sud de Xi’an. Alors j’y vais « Salut Papa, ca va depuis le temps ? Je m’installe quelques semaines le temps de changer le cadre du velo et de préparer mes trois prochain mois en tant que backpaker au Népal et en Inde. Ça dérange pas, hin ? » « Non, non bien au contraire ! Par contre tu doit faire une présentation de ton voyage pour les étudiants, ca dérange pas hin ? »

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Je suis donc au milieu de cette fac sans autre rôle que celui d’observateur, l’ambiance est bien différente de celle de nos campus. Je peux dire sans jeu de mots que les étudiants chinois sont loin d’être débridés. L’amusement a la part belle, chaque jour ou presque une soirée spectacle ou karaoke est organisée sur l’esplanade. La soirée commence tot avec de grand renfort de ballon de baudruche et de petits bâtons en mousse rempli de diodes que l’on agite quand on est content. Au plus tard a 23h c’est la fin du show, les filles ont le temps de casser une petite croute auprès des stands ambulant qui fleurissent chaque soir devant la fac. A 23h 30 leurs dortoirs ferment et elles ne peuvent pas se permettre d’escalader le bâtiments tout les soirs. A coté de ces soirée un peu enfantines je peux tout de même boire quelque bières, entre autre en compagnie des quelques étudiants allemands de la fac dans le bar d’en face, bien sur sur nous somme accompagné de chinois et chinoises mais dans leur grande majorité ils sont soit au cyber café a jouer soit sur les terrains de sport à jouer là aussi. En Chine on n’a pas vraiment l’opportunité de choisir son cursus, les résultats obtenu au bac et les parents à l’unique enfant imposent une voie indiscutable. Conséquence beaucoup d’étudiants ne le sont que de façade sans aucune envie de travailler. Aucune importances tout le monde aura un diplôme.(nan! le chéquier de Papa peut permetre de … personne ne l’a confirmé explicitement!) Entre amusement et ennui, il est rarissime d’entendre une voix contestataire. Des exceptions tout de même; je protège l’anonymat de l’auteur de cette phrase. « En Chine la plus grande des libertés publique c’est le fait que l’on puisse fumer partout, les droits de l’homme n’existent pas. » Ces même exceptions invitent au minimum à une grande prudence si l’on veut aborder le sujet avec d’autres.

Je survie à l’épreuve de l’interview devant quelques journalistes avant mon exposé face à 200 étudiants, le coté aventure passionne bien plus que le coté géopolitique, sans surprise.

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Voici le lien du reportage, bien évidement toute une parti de mes propos on été largement interprétés, enfin je savais bien qu’il y a journalisme et journalisme, même chez nous. Je recommande la traduction automatique de notre ami google pour une série de fou rire!

http://cq.cqnews.net/html/2012-11/28/content_21907453.htm

PS: Je vais faire en sorte de pas faire attendre mon lectorat deux mois pour le prochain article. 🙂

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A propos elievadrouille

Ami du velo et de la curiosité
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6 commentaires pour Interlude

  1. Marie dit :

    très belles descriptions, très intéréssant point de vue sur ces pays que l’on connait peu en dehors des sentiers touristiques. Bonne continuation!

  2. Claude et Annie dit :

    Ah! la traversée du désert, bien des puissants français connaissent cela. Toi au moins tu mets toutes les chances de ton côté pour en sortir. Courage et bravo.

  3. Milou dit :

    Très très chouette tout ça!!!! 🙂

  4. Quel plaisir je prends à te suivre, Merci
    La photo « père fils » m’a beaucoup émue.
    Je souhaite que ta tête soit toujours plus forte que tes jambes….
    Martine P. .

  5. françoise Hauber dit :

    il y a vraiment tout dans ce dernier épisode, j’ai été embarquée, et déçue que tout d’un coup ce soit fini ! Merci pour ce voyage qui dit aussi ta force, ton humour, ta pudeur, et puis franchement côté récit tu progresses ! j’attends le prochain épisode. Aujourd’hui je t’ai découvert une nouvelle fan, une amie à qui j’avais donné l’adresse de ton blog et qui est emballée !
    En attendant, je vais écouter ta conférence !
    A bientôt. Françoise depuis la rue de la Brèche à Chartres.

  6. Aline dit :

    C’est sympa de vous lire Claude, Annie et Martine ! Merci aussi à Marie, la soeur du héros qui est revenu place du Trocadéro !
    Il est surprenant cet Elie n’est-ce pas ?
    Je le rejoins pour le 24 décembre en trottinette, marque « Air India ». J’ai intérêt à être à la hauteur (difficile pour moi…). Bon Noël à vous tous et merci de suivre le blog qui devient il est vrai de plus en plus passionnant.
    Aline

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