Bus N°9007 pour Delhi

Kathmandu 16h30. Un de plus, un pays de plus, une frontière de plus, une religion de plus, une langue nouvelle, une autre monnaie .. Pénétrer un pays inconnu prend toujours la forme d’un chemin initiatique dans les premiers jours même si ce dernier est le 19ème en 10 mois. J’arrive à chaque fois avec des valises remplies de “on m’a dit que…”, “fait attention à…”, “les gens sont vraiment…”, “il faut absolument voir…”. Ces paroles conditionnent une appréhension,  un préjugé,  un espoir dont je tente de me défaire car je sais que je ne sais rien. Je sais que chaque voyageur pose un regard différent,  emprunte un chemin personnel,  vit des expériences uniques et que ce tout offre à chaque pays autant de réalités qu’il y a de voyageurs. Ces affirmations sont toutes inexactes, incomplètes et d’une vérité absolue.

Katmandu 16h30, je monte dans un taxi vers l’une des gares routières de la ville. A 17h je descends du taxi, à 17h03 je comprends que le chauffeur m’a arnaqué, je lui ai donné mes dernières roupies nepalaises et cet enfoiré m’a largué dans une autre gare routière à l’exact opposé de la ville. Mon bus part à 17h30 et c’est la merde. Je perds un peu de sang froid et fini part donner 10$ (soit trois fois le prix normal) à un taxi qui a désormais pour mission d’écraser le champignon jusqu’à la bonne gare routière.  A  17h45 après avoir complètement enfumé la cabine du taxi avec mon tabac hollandais trouvé au Népal  je gueule partout et sur tout le monde “Le bus pour Delhi il est où, bordel?! Bah ouais le bus N 9007, merde!” J’aurais pu me douter que le bus partirait de tout façon à 18h15.

Le bus est plutôt confortable, j’ai ma place dans la seconde rangée ça permet d’observer la petite affiche hindou avec le Dieu éléphant Ganesh et le poster de Metalica qui ornent la cloison qui separe les passagers et la grande cabine d’1 mètre 50 de profondeur où se trouvent les trois chauffeurs qui se relaieront durant tout le trajet.

Je n’ai pas de voisin et le bus est direct jusqu’à Delhi, c’est une chance, le trajet va être long et j’espère bien dormir autant que possible dans mon petit territoire  Le bus part, un des chauffeurs est sur le marche pied, la porte ouverte et tente de remplir les sièges vides. “Dilli’, Dilli’ Dilli!” crie- t-il au semblant de périphérique de Kathmandu.  Trois jeunes montent et se voient attitrer des places d’office. Je suis le seul à ne pas avoir de voisin, trop cool pour ma nuit! Ah non, je n’aurais été le maître d’un mini royaume que trois heures, un népalais bien nourri, la peau mate et usée par le soleil, un air sympa, un peu de gaucherie due à une petite timidité prend place à mes cotés au premier arrêt pipi.

Comme je suis rentré dans le bus dans l’affolement, je n’ai pas remarqué en signant sur la liste des passagers que je n’étais pas le seul à n’être ni népalais  ni indien. “I’m from Texas” me dit ce grand gaillard qui cache des petits cheveux blonds sous un bonnet enfoncé jusqu’aux yeux. J’aime bien les américains qui ne se présentent pas sous le nom d’un continent entier, ça les rend plus sympathiques et authentiques. Cet authentique Etats-unien vit et travaille en Inde depuis sept ans, il s’y sent si bien qu’il y a trois ans, quand sa mère a pris sa retraite, il l’a invitée à vivre avec lui. “Je prendrais soin de toi Ma’” Cette femme est tout autant authentique que son fils. Elle a franchi les frontières de son pays pour la première fois quand elle est arrivée en Inde, admire les gens qui parlent plus qu’une langue et s’est adaptée à l’Inde grâce à la protection sans failles de son fils. Ce dernier la désigne toujours et à tous par un gentil “My Ma’”. Les indiens ont besoin de quelques secondes avant de saisir “ah, your mother!”

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Il est 2h30 du matin quand le bus s’arrete à quelques km de la frontière.  Une pause qui durera jusqu’a 7h à l’aube. C’est trop facile si la frontière est ouverte la nuit. Nous sommes en face d’un café d’allure minable, le chauffeur gueule aussi fort que possible pour réveiller la famille qui vit là et avoir du thé  Un homme sort de la maison et crie le nom de sa femme sans interruption, elle fera du thé.  Je tente de dormir, la tête complètement enfouie dans la capuche de mon sweat  la musique du mp3 pour pas entendre mon voisin qui ronfle. 5h30, un type tout sec, la mâchoire carrée et les yeux cachés au fond des orbites, réveille les passagers un par un en agitant frénétiquement des liasses de billets comme s’il avait le pouvoir de vous rendre riche en claquant des doigts. Il nous scrute un par un de son regard froid et avec la même élégance il répète robotiquement “change money!”. Personne ne répondra a ses interjections. Je garde mes cent roupies népalaises.

L’oeil mou et fatigué je suis informé par un vieux panneau blanchi par le soleil que nous sommes à Rummindei, lieu de naissance de Bouddha devenu, bien sur, lieu de pèlerinage.  Le bus marque l’arrêt au poste de douane uniquement pour les trois occidentaux que nous sommes. La frontière est matérialisée simplement par une sorte de porche, la ville est à cheval sur les deux pays et ses habitants passent cette ligne très symbolique plusieurs fois par jour. Nous passons le porche comme eux, il n’y a plus qu’à trouver parmi l’arc en ciel de petites échoppes celle qui ressemble à un poste de douane indien.

Une fois en Inde le bus est arrêté sept fois en 10km par toute une panoplie de policiers qui font ouvrir les bagages des passagers de façon plus ou moins aléatoire. Ils s’interessent particulièrement au contenu des portefeuilles, et avec une bonté bien à eux, libèrent certains passagers d’un ou deux billets pour des raisons obscures. Allez savoir pourquoi, ils m’ont tous fait signe de rester à l’aise et n’ont pas cherché à fouiller mon sac plus que symboliquement.

Le bus traverse la grande plaine du Gange sur des toutes petites routes, pas plus large que nos pistes cyclables et remarquablement tape-cul. Les camions arrivant en contre sens frôlent le bus et chacun joue du klaxon pour tenter de faire respecter une supposée priorité.


A chaque pause le Texan retire son bonnet, tremblant de fatigue, et répète : “oooh, I feel terrible.” Sa mère supporte de moins en moins bien le trajet et ne sort pratiquement plus du bus. “la prochaine fois elle prendra l’avion…” dit il un peu désemparé.  Je mange mon premier repas indien en leur compagnie complètement assommé par le bruit environnant et la fatigue, ça limite fortement ma capacité à tenir une conversation.

La seconde nuit j’espèrais enfin arriver, c’était sans compter les multiples embouteillages,  la circulation fonctionne en alternance pour des raisons de travaux, accident ou simplement impossibilité pour les bus et camions de se croiser. A 4h du matin nous resterons à l’arrêt jusqu’à l’aube dans un colossale embouteillage, des vendeurs de thé vont de véhicules en véhicules  pour 5 roupies on a une gorgée de thé bouillant et le droit de jeter son gobelet en plastique n’importe où.

Ce n’est qu’en début d’après midi que la délivrance arrive, c’est à dire 43h après le départ  mon protecteur texan me négocie un ricshaw vers le quartier central de Delhi ou je choisis la guest house la moins chère et la plus glauque pour ne pas trop trancher avec l’ambiance de cette ville.

(Je découvre maintenant l’Inde, c’est un pays magnifique que l’arrivée dans Delhi représente très mal, c’est comme découvrir la France en arrivant en RER aux heures de pointes en fait!)

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A propos elievadrouille

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6 commentaires pour Bus N°9007 pour Delhi

  1. Marie Pennetier dit :

    C’est vrai que ça a l’air dangereux, ce pays (cf la vidéo). Le RER, ça secoue moins quand même !Je rigole …. Profite bien de ton voyage indien !
    Grosses bises et happy new year
    Ta cousine Marie

  2. Marie dit :

    tes récits sont toujours aussi riches et intéréssants! je te souhaite une très bonne année, aussi riche en expériences que la précédente! Marie, la soeur de Pierre.

  3. Pamela dit :

    Et bonne nannée monsieur Elie, que tes périgrinations soient ce que tu veux qu’elles soient!
    Au risque de t’abreuver (comme des centaines de personnes auparavant si j’ai bien suivi) de conseils sur ce qu’il faut ABSOLUMENT faire en Inde, un de mes meilleurs souvenirs est d’ëtre arrivée à pied par une voie de chemin de fer dans les cultures et le lac vaguement asséché qui bordent le Taj Mahal. Vue imprenable sur ce monument grandiose avec évidemment personne autour et une impression étrange de tranquillité à deux heures d’un énorme grouillement de vie.
    Profite bien, envoie nous un peu de chaleur via tes mails, car la Touraine devient bien morose ces temps ci.
    Je t’embrasse fort fort

  4. Laurent et Fanfan dit :

    coucou « lointain » cousin…c’est une des premières fois que je mets un commentaire mais je me régale de te lire tous les jours ! si ! c’est vrai de vrai ( en plus du Vendée Globe …on ne refait pas un breton !).

    Tu fais vraiment un truc génial qui te restera surement définitivement dans les yeux, les narines ( cf les odeurs sans doute différentes de celles du RER ) et en mémoire.

    Tu es bon pour écrire un bouquin à ton retour et j’en connais une qui en serait ravie .

    bises et continue à nous donner la possibilité de voyager à travers toi .

    Laurent

  5. valerian dit :

    Hello !
    Bonne année Elie ! Cela faisait bien trop longtemps que je ne suis pas venu faire un tour sur ton blog !
    Je m’aperçois que ton voyage se passe bien avec quelques péripéties pour agrémenter le tout. Toujours aussi sympa de lire tes aventures ! Ça fait plaisir d’avoir de tes nouvelles.
    Je t’embrasse et attention à l’ours gris déguiser.
    Vive le rock n roll !
    Valerian
    Ps : je ne sais pas si Momo dite chérie love ou encore Morganou t’as dit mais on a eu notre visa pour le canada et on se casse bientôt !

  6. Cedric dit :

    Salut Elie,
    je vois que c’est encore l’aventure… si tes videos de bus sont filmees en Inde, on peut dire qu’ils ont la meme facon de conduire qu’au Nepal!!!! Moi aussi je suis alle a Lumbini (Rummindei), puis au Chitwan National Park pour le nouvel an sous un soleil radieux. C’est quand j’ai vu un bus au bord de la route qui avait fait des tonneaux, puis 50km apres un autre accident, que j’ai prefere fermer les yeux….
    Plein de bonnes choses pour toi et a bientot peut-etre (j’ai decide de perdre mon billet retour pour la France, en preferant voyager en Thailande, Laos, Vietnam, Cambodge…et pour finir, l’Australie pour remplir les caisses si possible!). On se tient au courant…et bonne annee!!

    Cedric, Alobar 1000, Kathmandu, Nepal.

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