L’Inde sereine

Je prends place dans un train bondé, quelques heures pour une centaine de km. Mahoba est une bourgade indienne classique : la gare, un petit lac, le bazar, les écoles, le terrain de criquet, les petits temples hindous pour telle ou telle divinité, les musulmans qui préparent la fête de Al Mawlid…Une ville normalement animée pour l’Inde et plutôt agréable. Je suis en transit dans la ville pour une douzaine d’heures avant de reprendre le train pour Varanasi (Benares) en pleine nuit. Je n’ai pas de billet réservé, tout est complet, je vais donc devoir m’entasser dans un wagon de la classe générale (la classe populaire). Je tente de me fondre dans la masse indienne en copiant leurs usages. Je passe la première partie de la nuit à dormir sur le quai, enroulé dans mon sac de couchage entre une famille indienne et un sadhu (homme pieux qui renonce à tout bien matériel et à tout lien affectif pour se consacrer à la religion), qui dorment eux aussi. La nuit les gares indiennes se transforment toujours en grands dortoirs à ciel ouvert, une mosaïque de gens enroulés dans leurs couvertures qui ne sont perturbés ni par les moustiques, ni par la lumière des néons, ni par les intempestifs klaxons des trains qui passent en gare.
Le train est archi plein, il y a des gens qui dorment assis en tailleur sur les espaces réservés aux bagages au-dessus des banquettes, allongés dans l’allée centrale jusque sur le marche-pied de la porte extérieure qui de toute façon ne ferme pas. Je m’assois péniblement à moitié sur le sol à moitié sur quelqu’un en resserrant autant que possible les jambes et écrabouillant mon sac sous le regard énigmatique d’un sadhu perché sur son porte bagage. Bien content d’avoir payé mon billet moins de deux euros pour 16h de trajet. A partir de 6h, à chaque arrêt, toute une armée de petits vendeurs défilent sous les fenêtres et dans les allées et crient avec une voix bien sonnante « tchai ! Tchai ! Tchaaaiiiii » ou bien « Samosa ! Saamosaaaaaaaaa ! » Tchai c’est le thé, samosa, une sorte de beignet fourré à pleins de trucs différents selon la région ou l’on se trouve. Voila mon pti dej’, on peut également acheter des couvertures, des jouets en plastique, de l’eau minérale, des piles, la spécialité locale, des lampes de poche, des fruits, du tabac à chiquer …et même des choses dont je connais ni le nom ni l’usage. Dans l’autre sens vers Varanasi aussi, depuis la frontière avec le Bangladesh quelqu’un d’autre vit le même type de voyage dans un wagon tout autant surpeuplé.DSCF4776

Enfin! Je sors de ce train fou pour visiter cette ville dingue, Varanasi c’est l’Inde avec tout ce qui la caractérise mais en plus intense, ça commence par le contournement du troupeau vache qui a investi un quai de la gare. A Varanasi il y a le Gange, un des fleuve les plus pollués du monde mais ici c’est le centre de tout. En plus de servir d’égout et de décharge publique il est le fleuve le plus sacré des hindous. Le simple fait de vous y baigner vous purifie de vos péchés (mais beaucoup doute que l’on en ressorte plus propre). La ville est construite d’un seul côté du fleuve, les quartiers adjacents au fleuve : un labyrinthes de ruelles sales et charmantes à la fois et les ghats (marches qui bordent le Gange) sont les lieux ou « l’incredible India » (slogan de l’office de tourisme indien) arrive a son paroxysme.

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Ah ! mais elle a coupé ses cheveux ! C’est pas grave je te garde jeune Tadjik. A bon, tu est Japonaise ? Je te garde tout de même !

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Nous flânons quelque jours à Varanasi, abordant les ruelles de la vieille ville et observant la vie des ghats. Les femmes lavent le linge dans le Gange, d’autre y prennent un bain de pureté et en profite pour se shampouiner un coup, les gosses tirent leurs cerfs volants et jouent au criquet, les sadhus sont assis sous de petites tentes et dispensent leur sagesse. Il y a aussi toute la panoplie des attrapes-touristes qui vendent tours en barque sur le fleuve, bijoux, soie et souvenirs. Bon, deux voyageurs expérimentés comme nous ne sont plus arnaquables. On les éconduit poliment au rythme de deux par minute sur le ghat central. Au besoin on joue nos rôles, la fermeté pour moi, le sourire charmeur pour Aya.

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Il est beaucoup plus dure d’éconduire les mendiants, dont un seul et bref regard suffit pour lire sur leur visage, leurs malheurs, leur atroce pauvreté, leur désespoir d’être en vie pour certains. Il y a les vieillards qui n’attendent plus qu’une chose, des handicapes qui se trainent dans la crasse à la force des bras laissant leurs jambes atrophiées derrière eux, les lépreux avec de dérisoires bandages sur leur membres rongés par cette atroce maladie, les gosses crasseux au regard tiède vous attrapent les pieds… (Le fait de toucher les pieds est ici un signe de grand respect)DSCF4807

Dans cette ville pleine d’animation, ou croise un trop plein de vie tantôt misérable, tantôt d’une exubérance hypercolorée mais sur le ghat Manikarnika c’est la mort que l’on observe. Les Indiens considère le corps que comme une simple enveloppe de l’âme, ainsi la cérémonie funéraire n’a pour but que de libérer l’âme de son contenant afin que celle-ci puisse se réincarner ou mieux encore rejoindre le paradis. Le meilleur moyen pour libérer l’âme est de brûler le corps, et, le moyen le plus simple de rejoindre le paradis est de venir mourir a Varanasi. Il existe des lieux de crémation dans toute l’Inde, mais à Varanasi, le feu ne s’est pas arrêté depuis des millénaires. Jour et nuit des familles amènent sur un brancard de bambou la dépouille de leur proche. Le corps est trempé dans le Gange une dernière fois pour être purifié. Quand une place se libère sur le lieu d’incinération, le corps est placé sur un bûcher de bois. Chaque corps met plus de trois heures à se consumer totalement, des intouchables (basse caste) entretiennent la quinzaine de foyers, retournent les corps calcinés avec une perche de bambou et chassent les chiens qui rôdent autour. L’atmosphère est électrique, chargée d’une légère odeur de chair rôti, le touriste est prié de se faire le plus discret possible mais la scène est captivante. Le feu et la mort ajoutés à la frénétique animation indienne. Les personnes considérées comme pures à savoir les bébés, les sadhus et quelques autres sont confiées directement au Gange

Le long du Gange toujours, à Allalabad, tout les 12 ans, le plus grand pèlerinage du monde a lieu, la Kumbha mela . 6 millions de pèlerins dans la même journée et 70millions sur toute la durée de l’événement Nous y allons seulement pour une journée, le prix du logement décuple à cette période. C’est une journée « calme » pas d’événement particulier ce qui nous laisse la possibilité de nous approcher du Gange ou habituellement des centaines de milliers de personne se précipitent dans les eaux. Nous achetons un petit « pack d’offrande » ou l’on trouve de l’encens qui représente l’air, de l’huile que ‘on brûle pour le feu, des fleurs à jeter dans le fleuve symbolisent la terre. Nous pouvons nous faire aider par les Indiens pour avoir la bonne marche à suivre et comme eux nous remplissons une bouteille de cette eau sacrée. Plus dans l’idée de l’offrir plus tard à un Indien vivant loin de du Gange, que de faire notre cérémonie quotidienne.

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Nous allons à la rencontre des sadhus, il y a plusieurs type de sadhus mais ceux-là sont les plus impressionnants, ils ont poussé le renoncement matériel jusqu’à abandonner tout vêtement, ils vivent uniquement grâce aux dons qu’on leur fait mais jamais ils en formulent la demande. Ils sont très abordables, souriants et véritablement hallucinants pour certains. Ils poussent les limites du corps au-delà de toute imagination. Nous en avons vus qui gardent le bras tendu, le point levé depuis des années ! Le bras en est complètement atrophié, et ressemble plus à un simple bâton planté dans l’épaule… D’autres restent debout, depuis des années également…

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Nous laissons le Gange pour rejoindre le village de Bodhagaya, lieu ou la ferveur religieuse est là encore palpable des les premier instants. Mais l’atmosphére est bien plus sereine, il n’y a plus cette grande agitation indienne. Nous sommes dans l’un des plus important lieu du bouddhisme. C’est ici que Bouddha trouva son « Éveil » sous le feuillage de l’arbre bodhi. Nous visitons une première fois le temple majestueux le soir, une lumière douce éclaire le temple et le parc ou l’on trouve des dizaines de stupas décorés (dômes de brique ou de pierre sensés contenir des reliques de Bouddha). Des moines et des pèlerins de tous horizons sont plongés en méditation, récitent des prières ou des chants dans une ambiance on ne peut plus bouddhiste : un calme qui vous emporte, qui vous apaise, un calme qui impose la tolérance. J’ai la douce voix d’Aya qui se définit elle-même comme une bouddhiste fainéante qui m’enseigne le B-a ba de la méditation alors que nous sommes assis face à l’arbre bodhi situé derrière le temple (replanté régulièrement depuis un rameau de l’arbre originel).

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Dans le village chaque pays bouddhiste possède son monastère à commencer par les Tibétains qui savent dire leurs tristesse d’être privés de leur terre natale. En faisant le tour des monastères nous faisons un petit tours d’Asie. Les styles architecturaux sont si variés, nous passons du kitsch chinois, à la finesse japonaise, de l’élégance bhoutanaise au clinquant cambodgien… Sur les fresques murales, nous lisons la vie de Bouddha dans tous les styles de peinture possibles et entre les temples la rue s’anime de processions de jeunes moines tibétains rigolards habillés de rouge bordeaux ou encore de vieux malaisiens habillés en jaune-orange qui bavardent comme tous les vieux du monde. Je soupçonne ma fainéante de bouddhiste d’être prise d’un élan de spiritualité, elle ne quitte pas un monastère sans joindre les deux main quelques instants face à l’autel avant de s’incliner. Je suis son éleve bouddhiste, attentif à ses discours et aussi studieux que je suis capable de l’être, je me nourris de sagesse et de douceur.DSCF4836

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Nous ne quittons pas l’ambiance bouddhiste en nous rendant au Sikkim, un petit état de l’Inde coincé entre le Népal et le Bhoutan. Plus encore qu’à Bodhgaya nous avons la sensation d’avoir quitté l’Inde. Ici tout change, les « Sikkinish » sont de proches cousins des Tibétains, contrairement aux Indiens, ils n’ont pas cette exécrable manie de multiplier les prix pour les visiteurs, très serviables, ils m’ont paru presque « occidentalisés ». Non pas occidentalisés dans leur identité culturelle qui reste intacte mais dans leur façon d’être, à travers les discussions qui dépassent le redondant « where are you from? What is your name? You like India? Are you married? ». Avec leur accueil chaleureux et sincère qui ne s’encombre pas d’une codification qui peut parfois sembler surfaite, créatrice de plein de petites incompréhensions réciproques.

IMG_2096Nous prenons nos habitudes dans ce sympathique boui-boui tibétain, fascinés par BhoutanTV !

Nos matinées sont intensément occupées par de copieuses grasses mat’ (quand on paye la chambre avec vue sur les sommets à 8000m, on se fait un devoir d’en profiter). Vers 11h nous nous extasions dans les rue piétonnes, qui n’ont rien à envier à nos centres ville en terme d’aménagement. Nous nous interrogeons, villes développées avec beaucoup d’enseignes de vêtements et de fast food que nous connaissons, badauds, jeunes couples se tenant la main et moines descendus de leur monastère pour une journée en ville. Le tout agrippé aux flancs des montagnes abruptes garnies ailleurs d’une épaisse forêt parsemée de villages et de grosses bâtisses rouges sur les petits sommets que l’on devine être des monastères. Les exilés tibétains sont presque aussi nombreux que la population locale, cette terre est-elle à l’image du présent volé de ce qu’aurait dû être le Tibet? Est-ce le futur espéré de ces montagnards sans terre?

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Les après midi nous gagnons les monastères, parmi lesquels le monastères de Rumtek, le plus grand monastère tibétain en dehors du Tibet. Siège du Karmapa ( important dignitaire du bouddhisme tibétain) le monastère a accueilli le Penchen Lama (autre dignitaire du bouddhisme tibétain) dans sa fuite du Tibet, (la frontière tibétaine est à une 40taine de km de Rumtek). A la mort de ce dernier, il s’est naturellement réincarné en la personne d’un petit garçon de 6 ans, reconnu en tant que tel par le Dalai Lama. Kidnappé quelques jours plus tard part l’armée chinoise, il est devenu le plus jeune prisonnier politique du monde. Dans le temple, trône sur le siège qui lui est attitré le portrait d’un petit garçon souriant et bien fagoté dans des habits de cérémonie, qui aurait aujourd’hui 24ans.
Cela explique en partie la présence de très nombreux militaire indiens, en ville, à l’entrée de chaque monastère tibétain, et aux quatre coins des monastères dans des miradors. Les militaires sont courtois, abordables, une force de protection pour ces Tibétains qui contemplent leur pays à quelques vallées de là.

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A Pelling c’est dans un monastères sikkimish que nous avons la chance d’assister aux danses des moines. Toute la population est sur son 31 dans une ambiance festive et populaire. Trois moines déguisés en paysans ou je ne sais quoi, cachés derrière un masque moyennement effrayant jouent les clowns à grands renfort de pitreries extravagantes à chaque entracte.

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Retour en Inde, vers 5h30 le matin nous arrivons en gare de Kolkata (Calcuta), Aya voulait rester faire des grasse mat’ au Sikkim, elle adore les bouddhistes, moi aussi j’adore la montagne et les grasses mat’. Alors qu’est-ce que l’on fout là? «  Comment ça rentrer au Japon? Tu viens à peine d’arriver! » « Ah bon? Trois semaines déjà!? Pointer pour ton chômage et repartir, ok! On se retrouvera là! (montre le lieux sur la mappemonde) »
Nous avons toute une journée pour nous dire à bientôt, je me laisse trainer au fameux temple de Kali, des hindous surexcités qui se battraient presque pour accéder au sanctuaire. Après une nuit dans le train, le plus raisonnable est tout de même de passer notre après-midi dans notre spacieuse chambre d’hôtel à jouer aux échecs.

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Privé de la douceur d’Aya, je file directement en Orrissa 400km au sud de Kolkata et ne quitte plus la plage pour mes 10 derniers jours en Inde. A Puri, la plage s’étire sur des dizaines de km mais dans les faits deux plages très distinctes vous sautent aux yeux. La première longe le village des pécheurs. Il faut se faufiler entre les petites embarcations pour observer ces travailleurs pauvres qui quand ils ne sont pas en mer, trient le poisson, réparent les filets, font caca (oui oui sur la plage, à la vue de tous), remontent les bateaux, vendent leurs poissons. Les barques doivent franchir un gros rouleau de vagues qui, paraît il, emporte chaque année de très bons nageurs, avant de rejoindre la zone de pêche. Le village en lui-même est construit à la limite de la plage, il s’agit de petites cabanes au mur de ciment et au toit de branchage.

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Au sud, après deux km de plage quasiment inexploité, la plage des touristes indiens. L’Inde des riches, les hôtels situés en face ne désemplissent qu’en période de mousson. On n’y trouve pêle-mêle entre les baigneurs, un marché aux souvenirs, des sculpteurs sur sable, des vendeurs ambulants, des gargotes, des chameliers pour touristes …
A 30km, on trouve le village de Kornak et le magnifique temple du soleil, couvert de sculptures érotiques.DSCF5326

Je quitte l’Inde, du comptoir anglais de Kolkata, je me téléporte à celui de Hong Kong. Il est temps de reprendre mon vélo laissé en Chine, ça me démange les jambes.

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A propos elievadrouille

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7 commentaires pour L’Inde sereine

  1. Karnauch dit :

    vraiment intéressant, ton blog, bravo, R.

  2. emmanuelle grangé dit :

    grâce à vous, via Rémi, je voyage moins stupide

  3. Marie dit :

    passionnant! merci pour ces descriptions, qui me permettent un peu de voyager, et me donnent envie de venir en Inde.

  4. Marie Pennetier dit :

    Quelle charmante Nipponne ! J’espère que tu pourras la revoir bientôt. Bon voyage ! Hong Kong doit être une ville captivante …

  5. Jacques dit :

    Un projet peut être de faire de sa vie une oeuvre. C’est, cher Elie, ce que tu es en train de faire, je pense. Cela suscite chez moi, et je ne dois pas être le seul, une forte admiration. Bravo! En selle!
    Jacques K.

  6. LES TROIS PHOTOS de pêche sont très belles !!! merci pour mes yeux !!!!
    et bonne balade dans ce monde très différent de la France !!!

  7. Aline dit :

    Tout à fait d’accord avec Philippe du Mans (que je salue même si je ne le connais point) : Le petit garçon doucement accroché au dos de son père dans le nuage de tulle des filets, c’est un moment de poésie pure…
    Bonne route mon fiston !

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