Grenouille et parpaings

« Guilin, Guilin, on est là ! » C’est Djo et Quentin qui me sortent de ma petite hibernation dans cette agréable ville provinciale. Comme ailleurs j’y ai construit un petit quotidien, noué des amitiés, avec Yann de l’ethnie Miao qui travaille dans l’auberge , un bon compagnon de boisson, avec sa collègue Happy (oui oui c’est un surnom) la gentille fille de Mongolie intérieure. Avec Michael et Sacha, deux étudiants allemands avec qui je pouvais confronter ma vision de la Chine et Tom l’anglais qui aidait Yann à marcher droit sur le chemin du retour dans la nuit tiède, après nos soirées arrosées. Le quotidien, la routine j’en ai besoin, parfois je les recherche. J’ai le sentiment d’être parti depuis si longtemps que les repères structurels de ma vie d’antan se sont raréfiés, remplacés par d’autres toujours changeants, ce qui donne une certaine forme de richesse, une instabilité plaisante. Je suis en train de devenir progressivement un nomade « institutionnalisé » et dans la contradiction innée de l’esprit, je résiste et m’accroche à un état d’esprit sédentaire. Je recrée de toutes pièces un petit cocon confortable et rassurant, me laissant pousser d’improbables racines comme les banians.

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Nous trouvons rapidement deux vélos rouges de bonne qualité et alors que mes deux copains réalisent à peine qu’ils sont en Chine nous filons en quelque heures vers Yuanshuo et ses surprenantes montagnes en forme de pain de sucre. Une sympathique étape de mise en jambes sous une chaleur qui s’installe et qui ne fera que s’amplifier. Le voyage à velo pour les gars commence réellement après ce prélude touristique.

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Nous nous dirigeons vers Nanning, dernière grosse ville chinoise avant le Vietnam. Nous évoluons dans de grandes plaines rizicoles séparées les unes des autres par de petits massifs de collines. A peine avons nous quitté cette zone touristique que le niveau de richesse baisse d’un coup. Le sol des rizières est labouré avec d’étonnants motoculteurs et au fil des kilomètres nous pouvons observer de plus en plus de bœufs, au corps puissant, à la robe sombre, dotés d’imposantes cornes courbées qui contournent les oreilles et dont les extrémités pointent vers l’encolure. Quand ils ne pâturent pas entre les rizières ou sur le bord des routes, ils sont, le museau en avant, le dos, le cou, les cornes et la tête sur la même ligne d’horizon, attelés, à tirer d’un pas sûr une charrue à la conception ancestrale dans la boue des rizières. Une fois la terre aérée, les agriculteurs plantent les jeunes pousses de riz avec la technique nommée par nous autres du « lancer de fléchette ». Droit dans leur bottes, debouts au milieu du champ inondé, ils lancent les pousses une par une qui viennent se ficher bien droites et en lignes.

Entre les champs, les villages et petites bourgades se transfigurent. Des dizaines d’ateliers de fabrique de parpaings alimentent l’enlaidissement du secteur. On construit à tout va de petits immeubles très peu larges, de deux ou trois étages et tout en longueur. Que des angles droits jusqu’au toit terrasse qui peut accueillir la citerne d’eau et parfois un panneau solaire. Le rez de chaussée est une sorte de grand salon qui s’ouvre complètement sur la rue. Plus qu’un salon c’est bien souvent  : un restaurant, un atelier mécanique, un garage, une supérette…

Chine rurale, nous circulons sur les axes secondaires, le seul trafic sur la route est le trafic local, les bus qui relient les bourgades entre elles, les groupes de paysans, en riskaw ou à moto ; les camions des quelques industries qui rejoignent la prochaine entrée d’autoroute nous lancent presque tous à longueur de journée des « Hello !» joyeux et plein d’admiration qui, à partir de la mi-journée et malgré la bonne intention qui les accompagnent, deviennent d’une redondance exaspérante.
Les Chinois, comme partout ailleurs dans le pays, restent d’une grande gentillesse. Une fois les premiers blocages de communication dépassés ils sont incroyablement serviables et d’une curieuse curiosité : ils sont à la fois autocentrés, trop souvent convaincus que si nous ne pouvons parler le chinois, il n’y a aucune raison pour que nous ne puissions pas le lire ; il est évident pour eux que l’objectif de mon voyage s’arrête à la Chine. Un midi, alors que Quentin est aux prises avec son estomac pas encore habitué à la nourriture locale, nous nous arrêtons sur une place de village pour lui laisser quelques heures de repos sous un arbre tricentenaire. Il y a un petit temple et une dizaine de villageois à qui, Djo et moi, devons tenir conversation tant bien que mal. La carte d’Asie du sud-est que nous montrons pour expliquer notre parcours les laisse assez indifférents, ils réclament la carte de Chine. Ils ont également des centaines de questions qui leurs brûlent les lèvres… hélas, la dizaine de coups de fil de l’un d’entre eux pour trouver un anglophone restera sans succès. En souvenir de notre passage il achète à Djo une pièce de deux euros.

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Nous entrons dans la ville de Nanning, cette ville est immense, surdimensionnée. Après avoir passé les premiers gratte-ciel, nous roulons presque 20km sur des avenues plus larges que nos autoroutes, pris dans un flot de scooter électrique. La ville se construit sans cesse, les immeubles construits il y a quelques dizaines d’année sont remplacés par de plus grands, avec le renfort d’une armée de pelleteuses et de grues. Toujours plus haute, toujours plus étendue, la ville est un monstre de béton mouvant qui se forme et se déforme, s’étale de plus en plus au gré de règles anarchiques derrière lesquelles il est facile d’imaginer l’énorme flux d’argent qui passe de façon obscure de poche en poche.

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Trois jours en ville, trois jours de vélo sur une route bucolique et de mauvaise qualité et enfin je quitte la Chine plus de 6 mois après y être entré pour la première fois. Une grande page de mon voyage se tourne.

Nous avançons rapidement vers la baie d’Halong sur une petite route qui longe la frontière chinoise. Régulièrement le ciel se couvre d’un énorme nuage sombre. Quelques minutes avant que l’orage éclate, sous chaque porche ou station service, une petite dizaine de vietnamiens arrêtent leur moto et restent abrités le temps que ces énormes trombes d’eau passent. Une demi-heure, parfois une heure, les habitants semblent savoir quand la pluie s’arrête, on ne repart jamais avant eux. Sur les petites routes après la pluie, la boue, nous allons passer une demi-heure à franchir une section d’un kilomètre de boue argileuse détrempée. En quelques dizaines de mètres toutes les roues sont bloquées, impossible de pousser le vélo. On parvient encore à le traîner jusqu’à retrouver de l’asphalte et alors que nous décrottons les vélos avec une panoplie de bâtons, baguettes chinoise, tiges de brosse à dents, un petit vieux rieur nous dit quelque chose qui aurait pu être : »Eh ouais les gars le Vietnam c’est pas facile! » Cette boue a cloué au sol l’armée française et peu après l’armée américaine.

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Enfin la côte. La baie se visite depuis la mer, vélos sur le toit des bateaux. Nous passons deux jours sur l’ile de Quan lan, lieu assez peu touristique pour peu de temps encore, un grand projet d’aménagement touristique est en cours sur toute l’ile… Pour le moment donc, c’est encore le paradis, l’île est toute en longueur, ou que  l’on soit, nous sommes à quelque centaines de mètres du rivage. Nous traversons le bourg, longeons la mangrove vers le nord. Apres quelque km nous ne voyons plus la mer, il y a de petits villages de ci de là au milieu d’un paysage verdoyant. La plage est à droite derrière la dune, quelques kilomètres de sable rien que pour nous. Au matin les rares pêcheurs nous saluent amicalement.

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D’île en île nous accostons Cat Bat, le centre de cette ile est une reserve naturelle de premiere importance, le bourg est une station balnéaire ratée. On y retrouve pour quelque jour un confort matériel reconfortant.

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Nous finissons par rejoindre Hanoi, les rues y sont de véritable fleuves de scooters, on y revient dans le prochain article.

PS : Mes plates excuses aux lecteurs impatients, je voyage lentement, j’écris lentement et pourtant je pédale vite ! Je suis actuellement à Vientiane la capitale du Laos, j’ai un mois de retard dans la rédaction du blog…

PS2 : Les photos sont de Quentin, Djo et moi même.

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A propos elievadrouille

Ami du velo et de la curiosité
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6 commentaires pour Grenouille et parpaings

  1. ahhhh !!! des news !!!
    je vois que tu as repris le vélo !!! tes photos sont magnifiques !!!
    j’attend Hanoï !!!

  2. karin pennetier dit :

    Elie, pas besoin de t’excuser pour ta soi disant lenteur à écrire, j’adore écrire mais – quand j’écris – je suis très très lente! Ravie de t’avoir lu, moi je m’excuse pour un « BON ANNIVERSAIRE » en retard! Bonne continuation, ne va pas trop vite. Ta soeur Karin

  3. Clément Dubois dit :

    J’ai été surpris de te voir sur le blog Geoffrey, je savais pas que tu rejoignais Elie! En même temps je comprends, ça donne tellement envie.
    En tout cas c’est toujours aussi chouette de suivre ce voyage, toujours aussi bien raconté et illustré, chapeau!
    Profitez-en bien et à bientôt j’espère (enfin prenez votre temps quand même).

  4. Marie Pennetier dit :

    T’inquiète pas Elie. Nous aussi on a tout notre temps pour suivre tes aventures. Mais n’oublie pas de mettre de la crème solaire …

    Ta cousine Marie qui t’envie beaucoup

  5. j’adore la photo des deux jeunes dans les escaliers !!!! elle est très forte !!!!!
    magnifique !!

  6. François Glévarec dit :

    Salut Elie,

    Bravo pour ton blog, tes articles sont prenants et immersifs; aussi je ne pensais pas qu’on pouvait faire d’aussi belles photos avec un bridge écrasé par une voiture!

    Je viens de rentrer sur paris aujourd’hui et entre la lecture de tes articles et le montage de mes images je te cache pas que je crève d’envie de repartir!

    En tout cas ravi d’avoir croisé ton chemin a Vientiane, je continuerai de suivre ton périple et j’attends avec impatience ton article sur le Laos!

    Bon courage à toi pour la suite de ton périple!

    François

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