Voyage accompagné

(j’avais bien avancé la rédaction de cet article quand j’ai tout perdu dans un curieux bug informatique, réécriture express sans quoi sa publication risquait d’être remise aux calendes grecques…)

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Hanoï est une ville aux millions de scooters et motos, les rues sont des fleuves de klaxons et bruits de moteur qui zigzaguent les uns autour des autres. Traverser une avenue relève de l’aventure, il faut avancer lentement par petits pas dans le flux incessant en laissant les deux-roues passer autour de vous. La ville est malgré tout plutôt agréable grâce aux nombreux parcs et lacs qui donnent un peu d’air frais. Dans les quartiers commerçants, organisés par secteur d’activité on trouve tout. On peut y réparer son téléphone portable, trouver le matériel pour construire une extension de porte-bagage, fabriquer ses propres meubles, commander ses ustensiles de cuisine sur mesure, meubler un temple ou un restaurant, remplacer les palmes d’un vieux ventilateur, se vêtir dans tout les styles imaginables. On y reste quelques jours.

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Allez zou, la troupe se remet en route. Oui oui, on parle bien de troupe, en plus de Djo et Quentin, la belle Aya vient tout juste d’arriver. Je suis de moins en moins crédible comme voyageur solitaire. On dégote un sympathique vélo bleu pour Aya qui … n’est pas du tout d’un caractère sportif habituellement. Pas de panique, on n’a jamais eu besoin d’être sportif pour faire le tour du monde à vélo. Il a été démontré maintes fois que l’on ne roule pas avec ses jambes mais avec sa tête. Aya est motivée et c’est tout ce qui compte, elle fera des miracles!

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Les 80km à la sortie d’Hanoï sont tout plats mais nous sommes surpris en fin de journée par une petite montagne coriace. Nous arrivons de nuit dans une bourgade pour nous affaler dans le seul hôtel que nous avons pu trouver. La chaleur aidant je dois reconnaître que c’est une mise en bouche assez éprouvante pour la première journée d’Aya en tant que voyageuse à vélo. Heureusement elle continue à sourire derrière ses yeux endormis, on va tenter de faire moins dur le lendemain.

On roule vers Dien Bien Phu. Tout le monde connait ce nom précédé de « bataille de ». C’est une petite ville coincée dans une cuvette au nord du pays, entourée de montagnes et proche de la frontière Laotienne. La bataille c’était en 1954, les Vietnamiens sous le commandement d’Ho Chi Minh tentaient de se débarrasser de la puissance coloniale française depuis plusieurs années déjà. Les Français pour reprendre l’avantage voulurent récupérer le contrôle de la ville et surtout de son aéroport stratégiquement bien situé. Apres 3 mois de boucherie et des milliers de morts dans les deux camps, les Vietnamiens remportent la victoire et infligent à l’armée française l’une de ses plus grandes défaites. Début de la fin de la guerre d’Indochine.

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Heureusement tout ça c’est du passé, aujourd’hui, les Vietnamiens nous accueillent très sympathiquement. On supporte tant bien que mal une chaleur étouffante qui ne nous permet pas certains jours de faire plus de 50km dans ces montagnes magnifiquement pentues. Notre alimentation se compose de deux principaux éléments : du jus de canne à sucre pressé devant nous et servi avec une grosse poignée de glaçon et du pho. Le pho c’est une soupe de nouille de riz accompagnée de quelques bouts de viande délicieusement marinés, d’un bouillon doux et pas épicé, pousses de soja et salade servies à part dans un petit panier. Énergisant et succulent.

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Nous traversons une vallée qui nous enchante, très forestière, où vit l’une des minorités du pays. Des villages de maison de bois et bambou, parfois toutes neuves ou encore en construction alors que d’autres penchent clairement sur leurs pilotis fatigués. Nous bivouaquons dans un lacet de la route, sous le regard amusé de quelques villageois.

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Allez… le voyage ne peut pas être qu’amour et bienveillance toute l’année ; voici  ce qui arrive de temps à autre (suffisamment rarement heureusement) :

Vers minuit, alors que l’on dort depuis au moins deux heures, un jeune gars secoue la tente de Djo qui en sort interloqué. Le comportement du loustic est pour le moins étrange, on est pas bien sûrs de comprendre ce qu’il veut nous dire, il semble nous demander de déménager notre campement, veut il de l’argent? Bon, il sent l’alcool ça aide pas beaucoup…Il est attendu par deux ou trois de ses amis qui patientent sur une moto de l’autre côté de la route. Apres quelques dizaines de minutes d’incompréhension il part avec ses potes. Non, si les choses devaient s’arrêter là je ne me serais pas amusé à écrire ces trois dernières lignes. Il revient rapidement, seul avec sa moto qui dérape dangereusement entre les tentes et manque de peu de s’écrabouiller sur celle de Djo qui, contraint à se lever pour la seconde fois, sort assez furax. Immédiatement on comprend qu’il a changé de stratégie, son ton se fait plus autoritaire, il demande clairement du fric et l’agressivité monte en lui de façon exponentielle. Notre seul souhait est qu’il nous fiche la paix mais au lieu d’accepter notre invitation à partager le petit dej (à une heure où l’on sait que l’on sera parti), il fait monter dangereusement la pression. Il nous regarde maintenant droit dans les yeux avec le regard le plus méchant qu’il puisse avoir, passant lentement le pouce sous sa gorge. Geste international qui ne nécessite pas de traduction. Nous devons répondre à cette rage qui monte en lui, nous savons qu’à trois contre un (sans compter Aya qui sagement ne se manifeste pas dans la tente) nous le maîtriserons sans problème mais nous espérons ne pas avoir à en arriver là. Et quand bien même, une fois ligoté on ne saurait trop qu’en faire. On en reste un moment à des échanges physiques musclés mais sans coup direct. Quentin l’empêche de récupérer un quelconque objet dans le coffre de sa moto, supposé dangereux. Il s’en prend à moi armé de ses clefs qu’il tente de planter dans mon cou, nous sommes trop proches de l’explosion finale. C’est Djo qui part au galop vers les habitations situées en contrebas pour y trouver un soutien intelligent. L’initiative ne plait pas du tout à notre lascar qui immédiatement part à la poursuite de Djo sur sa moto. Dans la nuit nous ne voyons plus que le phare de la moto qui fait les allers retours à la recherche d’un Djo devenu invisible. Et l’emmerdeur finit par abandonner la partie, il disparaît dans le premier lacet. Djo remonte tout cabossé et sans lunettes : en voulant se cacher sur le bas-côté de la route il n’a pas vu le petit ravin dans lequel il a dégringolé sur plusieurs mètres. Il est 2 ou 3 h du matin, Djo, qui a déjà subi une soirée sacrément pourrie, ne dormira pas du reste de la nuit.

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Dien Bien Phu, quelques jours et quelques cols plus tard, nous donne à voir un énorme monument célébrant la victoire de la fameuse bataille et … c’est à peu près tout.

Au Laos le développement est beaucoup plus simple, les premiers villages que nous croisons sont animés par une ribambelle de d’enfants qui jouent tout nus à glisser sur l’asphalte tiède en se tirant le zizi après chaque orage. Ils ne perturbent en aucun cas les familles de cochons, poules et chèvres qui vont et viennent entre les maisons de bois et bambou.

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A Muang Khua, localité qui ressemble à une ville sur la carte, mais qui dans un pays très rural et peuplé de seulement 7 millions d’habitants a l’allure d’un gros village, nous changeons de mode de transport. De longues barques étroites nous emmènent, pour un prix pas du tout inintéressant, une centaine de km au sud, sur la très jolie rivière Nam où nous passerons 5 heures à observer la jungle et ses habitants bipèdes, rampants et volants, les pêcheurs, les serpents, les milliers de papillons.

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Nous accostons à Nong kiau où nous ne pouvons résister a l’envie d’y passer une journée de détente face au charme du lieu. Nous dormons dans de petites cases sur pilotis où les murs sont de simples tressages de bambou.

Toujours plus au sud, à Luang Pabang, ancienne capitale du Laos, c’est entre les dizaines de temples bouddhistes et les hordes de touristes que j’ai la chance de fêter mon avancée remarquable dans le temps entouré de tout plein d’affection.

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C’est ici aussi que je suis contraint de laisser s’envoler à nouveau ma championne d’échecs, désormais cycliste confirmée vers le pays du soleil levant. On observe que l’on a toute une planète à nous, et un futur ouvert. La vie d’un voyageur c’est beaucoup de rencontres, des rencontres brèves, des rencontre marquantes, des rencontres banales, des rencontres désagréables, des rencontres surprenantes, des rencontres sentimentales et autant d’au revoir, d’adieu, de séparations… On doit accepter d’être “de passage”, de voir les mains qui s’agitent en signe de bonne route rétrécir et disparaître sur une ligne d’horizon qui s’efface au profit d’une autre qui se découvre à l’avant. Parfois on dit, ou l’on se dit, que l’on reviendra, que la rencontre a été trop courte, incomplète, mais reviendra-t-on vraiment? Peut être que le voyageur a tendance à se mentir à lui même, le voyageur oscille en permanence entre son besoin d’attache – la nécessité de combler la solitude qui, malgré les dizaines d’échanges quotidiens, est dans ses fondements une réalité inévitable pour un voyageur au long cours – et cette insatiable curiosité face au monde encore à découvrir. J’ai fait le choix pour un temps de satisfaire ma curiosité, quitte en avoir parfois le cœur serré,à force de départs et de séparations, mais je sens aujourd’hui que ce temps approche de sa fin. Non pas dans l’immédiat bien sûr, mais dans un futur proche sur l’échelle du voyage. Alors, sans présupposer de l’avenir, j’ai dit à Aya : “See you…” “Se voir…”

C’est entre mecs, toujours avec Quentin et Djo que l’on grimpe les dernières montagnes avant la grande plaine où coule le Mekong. La route est physique, il fait toujours très chaud, la jungle est partout autour de nous, encore une fois c’est une joie pour les yeux, une joie qui se gagne au prix de plusieurs litres de sueur par col. Et un jour en haut d’une toute petite crête, se dévoile la plaine, des rizières, des fermes, des villages routes, Vientiane la capitale au bord du Mekong, et plus loin on sait qu’il y a la Thailande, le Cambodge. Le grenier à riz de l’Asie du sud est comparable en dénivelé à notre grenier à blé français, la Beauce.

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Vientiane ne ressemble pas au Laos, ici vivent les quelques familles très riches qui contrôlent le pays dans une capitale à taille humaine propre et bien organisée. Le centre est dévolu aux touristes et aux très nombreux expatriés qui savourent la quiétude du lieu. Je marche vers l’est de la ville, passe devant le palais présidentiel, un grand monastère, avant de rentrer dans un bâtiment encore plus grand, c’est l’ambassade de l’ancienne puissance coloniale. Je dois patienter une bonne dizaine de jours pour pouvoir obtenir un nouveau passeport, l’autre étant plein. Quentin et Djo doivent attraper leur avion à Bangkok, ils revendent leurs vélos avant de filer sur la Thailande située juste en face sur l’autre rive du Mekong. « Merci les gars d’être passés! Vous êtes les bienvenus à la maison quand vous voulez! »

Le temps qu’il me reste à Vientiane je prends mes habitudes au bar Nan Chai, sympathiquement géré par un couple français. Autour des “beerlao” (la bière incontournable au Laos) il y a beaucoup d’expat’ de longue et moins longue date qui, si différents les uns des autres, avec chacun un vécu différent du pays, forment un microcosme ouvert et agréable au milieu de cette capitale-village.

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A propos elievadrouille

Ami du velo et de la curiosité
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4 commentaires pour Voyage accompagné

  1. Judith dit :

    coucou frérot, j’ai émis peu de commentaires sur ton blog car je cherchais quelque chose d’éclairé, d’intelligent et de sensible afin d’être à la hauteur de tes récits. Après plusieurs mois de recherche intensive j’ai trouvé. Bisous. A bientôt !

  2. Jacques dit :

    cher Elie, c’est avec un intérêt toujours aussi vif que je continue à lire tes récits. Ils touchent par leur intelligence sensible, et suscitent l’admiration pour toutes ces épreuves gaillardement surmontées. Tu ne cesses de grandir et est en train (en vélo!) de te construire une vie belle et une personnalité captivante.
    Toute mon affection
    Jacques

  3. Marie Guillot dit :

    Merci Elie!

  4. pennetier dit :

    Elie, tu as écrit un beau texte où tu fais part discrètement ou pudiquement – à ton habitude- de tes états d’âme de voyageur. Le voyage est une image de la vie, rencontres et séparations et la nostalgie d’un peu de stabilité, de solidité des relations. Pour savoir où s’arrêter, avec qui, il faut bien se connaitre soi-même et savoir si l’on a trouvé l’accord juste. Cela arrive. Je te le souhaite.

    J’ai eu un peu peur avec l’histoire de l’aggression. C’était peut-être la première fois. Ton voyage donne l’image d’une humanité hospitalière et généreuse,, mais il suffit qu’il y ait un violent pour savoir qu’il faut être sur ses gardes sans naiveté.

    Bonne suite du voyage PAPA

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