Terre d’eau

Je traverse le Mékong qui marque la frontière entre le Laos et la Thailande, formalités rapides à la douane, les deux pays tirent des revenus importants du tourisme, un simple coup de tampon sur mon tout nouveau passeport me donne le droit de rester 15 jours en Thailande. Je m’engage sur la grande nationale qui fend la plaine jusqu’à Bangkok. J’essuie un colossal orage de mousson juste avant de rentrer dans la première ville, Udon Thani. Trempé et crotté de la tête aux pieds, je cherche une auberge. Non loin de la gare et du marché, une longue rue et ses impasses dégueulent de bars clignotants, de restos à l’occidentale et d’hôtels trop chers à mon goût. Ignorant les hélements des prostituées en mal de clients de moins de 50 ans, je dégote après quelques dizaines de minutes d’errance une auberge normale, à prix raisonnable, et pas si loin de la rue aux putes, si d’aventure je veux réécouter ce concert de « Hello » qui se veulent sensuels et qui tombent dans le tréfonds d’une pathétique vulgarité.

Le lendemain je bifurque vers l’est avant de piquer plein sud vers le Cambodge. Des champs de riz partout et entre les champs de riz, des rizières! La Thailande est l’un des plus gros exportateur mondial de la céréale asiatique et le septième producteur mondial. La grande plaine que je traverse au nord-est du pays concentre une très importante partie de la production nationale. Les parcelles sont grandes, bien aménagées, l’infrastructure routière est de bonne qualité et cette campagne ne semble pas pauvre. Je rencontre des petites villes provinciales, somme toute assez banales, supermarchés, parcs publics, distributeurs de billets, bandes de jeunes bruyants et rigolards. Je me rappelle que je suis en Thaïlande à chaque fois que je vois l’omniprésent portrait du Roi et les temples bouddhistes qui prospèrent dans le clinquant. Je renonce au camping dans la région, les sols sont détrempés par les pluies de mousson quotidiennes qui se déversent à chaque fin de journée.

Je trouve à la périphérie de chaque ville des petits bungalow pas trop chers pour passer mes nuits au sec. J’avoue que le sentiment d’avoir ma petite maison de poupée chaque soir augmente encore plus mon confort de voyageur nomade. Dans certains de ces lieux la poupée est en option… Un soir, je jette mon dévolu sur des bungalows qui se trouvent dans un cadre très agréable, ils sont construits en pierre, recouvert d’un simple toit de tôle, disséminés dans une petite forêt de palmiers où vivent toute sortes d’oiseaux chantants. Je paye la gentille grand-mère qui me confie la clef de mon bungalow du jour. L’équipement est vraiment basique mais amplement suffisant pour moi, j’ai même un vieux climatiseur rafistolé un nombre incalculable de fois. Mais la surprise en entrant a été de voir les murs et plafonds recouverts à 80 pour cent de miroir. Je ne me faisais pas d’illusion sur l’usage principal de ces lieux, mais s’il pouvait rester un doute le voila évaporé. En poursuivant mon inspection je trouve à côté du petit savon une boite de préservatifs, presse un interrupteur au rôle inconnu. La télé s’allume en même temps que le lecteur DVD. Mazel Tov, Babooshka! C’est un film porno, et de bien mauvaise qualité qui plus est ! Je me rappelle maintenant avoir vu quelque km plus tôt un groupe de jeunes filles courtement vêtues. Je vais tout de même préciser à la grand mère que je tiens à rester seul cette nuit. La prostitution en Thaïlande est socialement mieux accepté la plupart du temps (même si elle est officiellement interdite ainsi que la pornographie) et les Thaïlandais ne vont pas plus ni moins souvent au bordel que les touristes.

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Les kilomètres défilent vite sur le plat, en une semaine j’ai rejoint le Cambodge.  Un petit choc en passant la frontière : c’est la même plaine, le même terrain mais méconnaissable. La largeur de la route diminue de moitié et le trafic disparaît quasiment, il ne reste que quelques tracteurs déglingués conduisant dans leur remorque paysannes et paysans vers les champs et qui roulent à peine plus vite que moi. L’aménagement n’a pas véritablement eu lieu, les Thaïlandais ont certainement asséché certain marais, pour y construire villes et villages sur du sec. Ils ont structuré le reste de la campagne pour cultiver le riz dans de beaux champs rectangulaires. Là où je suis au nord du Cambodge, seule la route surplombe un monde baigné dans 20 cm d’eau boueuse, les maisons de bois vacillent sur leurs vieux pilotis fatigués par les moussons. Je retrouve des meutes de gosses à peine vêtus qui agitent frénétiquement leurs petites mains à mon passage, des hommes simples et travailleurs dont la peau durcie, les main calleuses, le regard joyeux et déterminé racontent qu’une mauvaise récolte pourrait les faire passer de pauvre à misérable. Au Cambodge plus qu’ailleurs le camping est complètement exclu, il reste des milliers et des milliers de mines antipersonnel en souvenir des décennies de guerre qui ont ravagé le pays. Il me faut rejoindre la première ville à 70 km de la frontière pour espérer y trouver une auberge. Il y en a une, encore en construction, mais quelques chambres sont habitables. La monnaie cambodgienne est le riel, mais bien souvent les transactions se font en dollar. Je discute donc ma nuitée en dollar, puis je dis que je n’ai pas de dollar (je n’avais que des grosses coupures, que je préférais ne pas exhiber) et que je veux payer en bath (monnaie thaïlandaise). La patronne préférant avoir des bath plutôt que rien du tout accepte. Je lui donne un petit cours de maths sur les produits en croix afin harmoniser les taux de change riel-dollar-bath.

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130km plus tard, le lendemain, j’arrive à Siam Reap, ici aucun problème pour trouver un logement, des riels, des petites coupuree en dollar et n’importe quoi d’autre. Pour cause, des millions de touristes passent chaque année pour découvrir les fabuleux temples d’Angkor.

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La ville en elle même ne présente que la vie provinciale des cambodgiens sur-animée par l’affluence touristique, les temples sont à une dizaine de km au nord. Angkor est la capitale d’un royaume révolu, tout royaume a vocation à s’éteindre. Mais de tels ouvrages ne sauraient disparaître si facilement. De la ville de 750 000 habitants du XII siècle, il nous reste les monuments les plus solidement construits, à savoir les temples et les grands ouvrages du System hydraulique qui était la clef du succès de la ville sous ces latitudes. D’abord hindouiste puis bouddhiste Angkor Wat (le temple principal) est le plus grand monument religieux au monde. Ce temple là n’a jamais été abandonné à la jungle contrairement au reste du site, il est si important qu’il figure même sur le drapeau du pays. J’acquitte les 20 dollar d’entrée pour parcourir le site sur mon vélo, libéré de sa remorque pour l’occasion. J’évolue sur le site immense, de temple en temple, à travers la jungle qui recouvre presque tout.

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Les bâtiments se sont ecroulés avec une certaine élégance, la végétation au mille nuances de vert a remplacé les robes oranges des moines. A chaque temple son caractère, son ambiance, son style de sculpture révélant la personnalité des rois qui se sont succédés ou l’air artistique du temps. En sortant des sentiers battus, je suis souvent coincé par ces canaux d’irrigation multicentenaires, aujourd’hui envahis d’une flore exaltée. Des forêts poussent sur les vieux plans d’eau qui servaient de retenue en prévision de la saison sèche.

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Dans cette contrée où terre et eau se mêlent à un point tel que je ne sais jamais si je surplombe un lac ou un marais, où les forêts pataugent, où les rivières mises bout à bout feraient le tour du monde, il m’a semblé évident de prendre le bateau. Je traverse le Tonle Sap, le grand lac situé en plein centre du Cambodge. Il est au coeur du System hydrographique du pays, la plus grande réserve d’eau douce d’Asie du sud est, il agit comme un déversoir naturel. Durant la mousson, le trop plein d’eaux du Mékong alors en crue se déverse dans le lac, limitant ainsi les inondations au sud du pays. Le lac se gonfle jusqu’à multiplier son volume par 70. Et quand la saison sèche se présente, l’écoulement de la rivière qui le relie au Mékong s’inverse pour qu’il puisse lui restituer ses eaux.

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Nous sommes en période de hautes eaux, le bateau peux donc aisément couper par la pointe nord du lac ou il s’engage dans l’embouchure de la rivière Sangke qu’il remonte jusqu’à la ville de Batambang. Je trajet est sublime, autour des berges inondées, des villages flottants ont pour rue principale la rivière, pour impasses les petits affluents. On y visite ses voisins sur des petites barques, les bambins sont parfois juchés dans des grosses bassines de 50cm de diamètre, suffisamment profondes pour flotter et retenir leur poids, ils pagaient de leurs petites mains pour se mouvoir chez l’épicier flottant, ou à l’école flottante. En arrière plan des villages il y a parfois quelques bâtiments montés sur pilotis, non attendez! Ce ne sont plus des pilotis mais des échasses! Les maisons flottantes ne risquent pas l’inondation, elles montent avec le niveau de l’eau; si d’aventure on construit sur la terre, mieux vaut connaitre le niveau des grande crues. Le trajet dure 7 h, le bateau serpente dans les méandres, s’arrêtant dans quelques villages pour prendre des passagers, ceux ci sont pécheurs quand ils travaillent en face de leur demeure et riziculteurs s’ils sont occupés dans leur arrière cour.

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Batabang-Bangkok en quelques jours de vélo, me voilà dans la mégapole thaïlandaise, cauchemar de cycliste. Trafic bruyant et dangereux, avenues doublées de voix rapides surélevées, je ne visite pas véritablement la ville. Le quartier de khao san road est un ghetto à touristes où se bousculent rabatteurs en tous genre et finalement les attractions érotico-comiques (explication) ne me disent rien comparé au cadre reposant de la guesthouse fort sympathique que j’ai fini par trouver à l’écart du chaos (san road).

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A propos elievadrouille

Ami du velo et de la curiosité
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5 commentaires pour Terre d’eau

  1. prevalet dit :

    salut Elie
    quelle chance, nous sommes en France depuis deux mois après quatre mille km entre la Thaïlande et le Laos. nous avons emprunté à un moment le même itinéraire que Toi.
    Profite profite ton aventure est super.Merci pour ces moments de partage ;
    Alors comme d’habitude prudence , et doucement avec le matériel.
    Bonne route.
    Christian (eurovelogex)
    .

  2. Aline dit :

    Merci pour ce bel article qui s’ajoutent aux autres (c’est aussi une course d’endurance le blog !). Celui-ci a une dimension onirique particulière avec son atmosphère presque aquatique; le titre est bien trouvé… je vois aussi que tu as résisté aux appels des sirènes en tout genre(!), en bon Ulysse que tu es ! Tu te souviens, on te lisait l’Odyssée quand tu étais petit et cela te passionnait ! Plus prosaïquement, suis bien les recommandations de ton ami d’Eurovelogex . Bonne route mon Elie !
    maman

  3. hubert et monique dit :

    c’est toujours un plaisir de suivre tes aventures
    continues et profites ce sont des souvenirs pour la vie
    hubert et monique parents d’alice

  4. sylvain dit :

    Content de continuer à voyager et de revisiter certains pays via ton blog.
    Ca avait l’air bien cool le cambodge!
    Mais quand meme des attractions erotico comique comme ca, t’auras pas beaucoup d’occasion d’en voir des comme ca dans ta vie…
    Profites bien!

  5. magnifique voyage !!!! je t’envie !!! ( je suis faignant de naissance : une maladie incurable !!!!!!)
    sinon, j’adore la 1ère photo !!! (le texte est trop long …malade je te dis !!!)
    bon, allez : bonne route !!!!!!!!!!

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