Un voyage commence

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Langkawi. C’est le nom de l’archipel de 99 îles du coin nord-ouest de la Malaisie péninsulaire. Dans les faits c’est plutôt une grosse île principale entourée de ses 98 îlots. L’île est entièrement duty-free, c’est la première fois que je dois traverser un centre commercial alcool-cigarette-parfum en vélo, juste après avoir passé la douane. Je parcours les 30km qui me séparent de la grande plage de l’île. Durant trois jours je partage mon temps entre baignade, repos, écriture et bavardages avec les autres voyageurs. C’est le rôle même de cette l’île que de faciliter la récupération du voyageur, les bières détaxées aidant beaucoup. Y compris pour nos amis saoudiens et qataris qui ne refusent pas ce doux breuvage malté. L’ambiance n’est cependant pas à la débauche comme à Phuket et l’accueil chaleureux des malaisiens ajoute à la douceur de l’atmosphère.

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D’une île à une autre, Penang à 3 heures de ferry sur une mer agitée. Je suis réellement impressionné face à la dextérité de ces femmes arabes sujettes au mal de mer, capables de vomir discrètement sous leur tchador intégral dans le sachet qui nous a été distribué. J’observe leur yeux maquillés, leurs mains parées de montres de luxe, reconstitue leur silhouette avec le peu qu’il m’est donné à voir et les imagine très belles. Une chose est sûre, elles travaillent assidûment à leur élégance dans cette tenue qui tend à les nier. J’observe aussi les gestes de tendresse de leurs hommes qui les soutiennent dans l’épreuve maritime.

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Il est important pour comprendre la Malaisie d’aujourd’hui de connaitre ces peuples et l’histoire de son peuplement. Les premiers habitants, appeler les Orang Asli, (hommes originels) vivent au centre du pays, au milieu de la jungle et des montagnes et font perdurer un mode de vie tribal traditionnel. Ils représentent à peine quelque pour-cent de la population de la Malaisie péninsulaire. Les Malais d’ethnie malaise sont arrivés bien plus tard, il y a quelques millénaires à peine. Dans la grande marche de l’humanité à travers le monde ces derniers auraient fait une sorte de demi-tour, ils seraient venus d’Indonésie. Ils représentent plus de 60% de la population et détiennent le pouvoir politique. Les chinois, deuxième groupe en terme de nombre (environ 30%), sont arrivés progressivement ces 500 dernières années, avec à certaines périodes des pics migratoires plus importants. La prise de pouvoir des communistes en Chine leurs a définitivement fermé la porte à un éventuel retour. En tant que chinois se sont évidemment de très bons commerçants. Cette communauté est un pilier majeur de l’économie du pays. La population la plus pauvre et la plus vulnérable est représentée par les 10% d’Indiens, ils ont émigré à peu près sur la même période que les Chinois. En grande majorité ce sont des Tamils, originaire du sud de l’Inde, et principalement des gens de basse caste qui fuyaient la misère. Tous ces groupes sont de nationalité malaisienne, si cela peut sembler évident, les Indiens et les Chinois ne manquent pas de le rappeler haut et fort. Ils ne veulent surtout pas être considérés comme une population immigrée. Ils revendiquent clairement leur place dans la nation. Les liens avec leurs terre d’origine sont coupés, ils conservent leurs langues, leur religions, leur coutumes mais parlent couramment le Malais et envoient bien souvent leurs enfants à l’école publique. A coté des malaisiens, il y a une population de travailleurs émigrés qui se coltine les boulots les plus durs pour un salaire dérisoire. On y trouve surtout des Bengalais, des Népalais, des Indiens, des Birmans, des Cambodgiens et même des Africains. Pour compléter la mosaïque je rajoute les expatriés occidentaux attirés par ce pays moderne, au climat chaud et au coût de la vie relativement faible.

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L’île de Pennang et sa capitale, Georgetown. La communauté chinoise y est très bien représentée. Ces chinois là sont en effet différents de leur cousins de Chine sur de très nombreux plans. Ils n’ont pas vécu la révolution culturelle et autres désastres du régime chinois. De ce fait ils ont fait survivre une série de moeurs aujourd’hui devenues anecdotiques en Chine. Je remarque surtout cela à travers la pratique de la religion. Les temples que je visite, taoïstes, shintoïste et bouddhistes sont fréquentés, vivants et nombreux. Dans l’un de ces temples bouddhistes j’aperçois deux choses qui à elles seules valaient la visite, une bouteille de vin français en offrande devant l’autel et une discrète photo du Dalai Lama. Lorsque j’étais en Chine la majorité des temples semblaient être devenu des attractions touristiques, la pratique y était relativement faible. Ce sont des citadins, contrairement aux Chinois de Chine qui restent très ruraux. Allez savoir si c’est lié, ils crachent beaucoup moins.

Je quitte Penang par le pont qui relie l’île au continent, je roule à l’intérieur des terres dans la plaine en direction de Ipoh, aux pieds des montagnes qui accueillent l’une des plus vieille jungle laissée vierge de toutes intervention humaine. A peine arrivé à Ipoh, la petite roue de la remorque m’envoie un message clair que je n’attendais pas : « J’ai tourné plus de 35 millions de fois sur moi même, j’en peux plus, continue sans moi ». Au moins elle a eu l’élégance de démissionner en centre ville, quasiment en face d’un hôtel bon marché. Je rassure ma petite roue en lui promettant des nouveaux roulements à bille : « tu vas repartir pour 35 millions de nouveaux tours ma grande ! » Le Chinois du magasin de vélo considère que je parle mal anglais, en effet je ne savais pas dire roulement à billes en anglais. J’en suis complètement estomaqué quand je me remémore les galères de communication que j’ai eues en Chine. Les chinois de Malaisie sont presque toujours trilingues chinois-malais-anglais. Ils parlent souvent mieux anglais que les Malais. J’achète une nouvelle roue bas de gamme, mon mécano-linguiste n’ayant pas les bons roulements en stock et garde la roue d’origine avec l’idée de la réparer plus tard.

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Le lendemain j’accuse le coup. Les orages de moussons ont subitement laissé la place à un soleil de plomb et je dois atteindre le col à 1400m d’altitude. C’est ici que vivent les Orang Asli ; je croise des hommes, toujours équipés de machettes, qui sortent d’un côté de la route avec quelques fruits ou racines et qui bien souvent regagnent la jungle après avoir marché quelques centaines de mètres à peine sur la route. Les villages sont légèrement en retrait de la route, pas trop loin cependant. Ils sont nombreux à vendre quelque produits aux voitures de passage. Je fais de nombreuses pauses sous leurs stands de fortune. J’y rencontre des gens très calmes en comparaison des autres Malaisiens adeptes des cris et de la télévision à toute heure. On échange un salut et un sourire. Ils ne me questionnent pas sur mes origines ou ma destination, ils me font simplement comprendre que je ne les dérange aucunement. Je ne chercherais donc pas non plus à savoir si ces étranges racines se mange en soupe ou en salade et si les lézards d’un mètre de long que j’ai aperçus plus bas sont comestibles.

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Jusqu’à la seule et unique bourgade de Gua Musang se trouvant sur cette portion de 400km, j’ai toute la journée la joie de voir ou deviner à travers les branchages qui dansent des petits groupes de singes joueurs. Mais une fois la ville traversée la jungle a dû s’incliner face aux plantations de palmiers à huile. Plus de la moitié de l’huile de palme produite dans le monde l’est en Malaisie et chaque année les plantations gagnent du terrain sur la jungle. Les plaines côtières en étant déjà recouvertes, on est naturellement passé au sacrifice de la montagne. Le gouvernement malaisien encourage et investit dans ce désastre écologique. Ici très peu de personnes croient en la dangerosité de l’huile de palme pour la santé, « et ne vous en faites surtout pas, il y aura toujours bien assez de jungle », me disent les travailleurs des plantations. Les emplois créés sont évidement bien accueillis par la population et si d’aventure le monde boycottait la friture palmée, le centre de recherche gouvernemental sur l’huile de palme est déjà prêt à en faire un carburant.

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Je parcours plus de 100 km avec à perte de vue ces plantations, toute la journée je croise les camions chargés de ces espèces de pommes de pin géantes dans lesquelles on récupère l’huile. Il n’y a pas de villages, il n’y a pas de restaurants de routiers, il n’y a plus de singes ou de lézard géants, il n’y a plus de ruisseau, il n’y a plus la fraîcheur de la jungle, il n’y a plus de couleurs, il n’y a plus les sons de la vie tropicale. Il reste le vert foncé des palmiers, le bruit de ferraille des camions vides qui courent chercher un nouveau chargement, l’usine où patientent le camions citernes, le poids de la chaleur.

Je finis par retrouver la jungle: Au niveau du lac Kenyir (plus grand lac du pays) que je contourne par le nord je tombe sur un refuge d’éléphants sauvages. Il y aurait aussi des tigres dans la région mais ceux-la je ne les verrai pas. Les soigneurs prennent le café quand j’arrive et me laissent faire un tour dans le centre, je ne risque rie,n tout les pachydermes sont en cage. Au fond il y a un gros mâle qui barrit rageusement, il a pas encore compris qu’ici on lui veut du bien. Un plus jeune n’arrête pas de se balancer de droite à gauche comme un danseur qui attend que la musique commence. Dans la première cage il y a un petit qui doit mesurer un mètre vingt de haut et sa mère. Je m’approche d’eux comme n’importe qui l’aurait fait, attendri par le petit éléphant. Mais la mère le pousse violemment au fond de la cage : « Mais non tu te trompes, et vous n’êtes pas sans défenses de toutes façons ! »

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7 jours après avoir quitte Pennang je rejoins à nouveau la cote, coté est à Marang. Je suis exténué par la montagne. Il y a urgence pour réparer la roue de la remorque dont la remplaçante provisoire est déjà en train de rendre l’âme. J’attendais donc avec impatience d’y être. Seulement voila, Marang est une petite bourgade de pêcheurs endormie, le marché, bien que j’y ai trouvé excellents produits, est désert. La population est exclusivement Malaise et vie au rythme du muezzin qui s’échappe des haut-parleurs de l’énormissime mosquée. Il y a bien la petite île de Kapas au large, touristique où l’activité principale tourne autour de la plongée. Je ne suis pas contre le fait d’aller saluer le corail et les poissons multicolores (parfois les requins) mais c’est cher, et sur place tout sera cher. Plusieurs personnes m’avaient parlé de Cherating, une plage 150km au sud, je soupire, encore deux jours avant le repos.

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Je n’ai pas regretté mon choix : Cherating est le jardin d’Eden avec des cocotiers à la place des pommiers et deux autres différences notables : on reste habillé et bien que l’on consomme les noix de coco on ne se fait pas virer. Il fait beau, sur la côte est, la mousson a lieu entre octobre et février. Durant la mousson les surfeurs investissent la place, les vents qui apportent les pluies créent des vagues parfaites pour la pratique de ce sport. La plage est belle mais pas exceptionnelle pour la région, le village est petit et désert durant la journée. Le bien vivre de Cherating est bien sur aidé par le cadre plage-cocotier-jungle-mangrove mais il m’a semblé que cette réussite revient principalement a ses occupants, autant ceux qui y vivent que ceux qui y passent. Les commerçants chaleureux aiment discuter simplement et ne cherchent jamais à vous vendre ce dont vous ne voulez pas, ils sont honnêtes, les prix sont très raisonnables, ça change la vie en comparaison de nombreux autres lieux. Il y a une quiétude, une sérénité, une sympathie, qui émanent de cet endroit. C’est également un lieu où je croise un certain nombre de voyageurs au long cours,  dont des cyclistes. Certain y sont arrivés pour une semaine et sont là depuis un mois et demi. Je récupère rapidement ma fatigue accumulée. Mes journées sont intensément occupées par des heures de bavardages, la baignade (je recommande d’y aller à marée basse, quand des bassins se forment. L’eau est admirablement bien chauffée par le soleil et le sable), la dégustation d’un fabuleux vin d’ananas artisanal. Et s’il me reste encore de l’énergie je passe la soirée dans petit le bar construit à même la plage, le gérant doit vraiment avoir la vie dure, il approche de la cinquantaine et en parait 35.

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Je me sentais bien capable de rester un mois… avec difficulté je m’arrache de Cherating. Je fais étape à Kuantan et Mersing où je m’occupe ce que je fais habituellement quand je ne roule pas, cette fois j’ai été complètement déconcentré par l’oisiveté. Je répare la roue de la remorque, entretiens le vélo, fais la lessive accumulée, réorganise le sac de la remorque, planifie la suite du voyage, il parait même que je dois écrire un blog. A Mersing je rencontre Matt, Anglais et prof d’anglais, il me propose l’hébergement chez lui à Kota Tinggi, mon étape du lendemain. 90km de palmier à huile entre les deux villes, en fin de matinée, je passe devant un bout de jungle. On s’affole pas, l’air sent le feu de bois et une fumée blanche stagne au dessus de la route. On brûle la foret quelque part pour planter vous savez quoi.

Matt me dit que Kota Tinggi est une ville conservatrice, ennuyeuse, son souhait est de travailler à Bornéo, en attendant de trouver la bonne opportunité il prend ses marques dans la société malaisienne ici. En tant qu’Anglais il apprécie à sa juste valeur la bière et bien sûr les Malais en tant que musulmans n’en vendent pas. Encore une fois les Chinois sauvent la Malaisie. Dans un food-corp chinois (les food-corp sont de grands restaurants où s’associe plusieurs cuisiniers indépendants afin de partager l’usage des locaux) nous retrouvons Monsieur Lio, arrimé à son verre de bière depuis l’après midi. Mais il n’est pas saoul et c’est un homme assez intéressant. Monsieur Lio est un modeste homme d’affaire. Il refuse catégoriquement d’etre considéré comme un chinois : « je suis un Malaisien, certes d’origine chinoise, mais je suis né ici, je parle couramment le malais, d’ailleurs mon passeport ne dit par autre chose. » Monsieur Lio parle également quatre variantes de la langue chinoise, il parle anglais mais pas assez bien à son goût. Il allait commencer a se plaindre de son niveau de tamil quand la serveuse indienne intervient : « C’est faux il a un tamil parfait! Mon mari est Chinois et il ne parle pas aussi bien tamil ».  Matt expose la situation politique peu reluisante du pays. Le slogan gouvernemental est « Satu Malaysia » (Une Malaisie) mais c’est archi faux, ils font l’inverse! Pour les places à l’université, les postes de fonctionnaires et des tas d’autre choses il y a des quotas qui favorisent les malais et les orang asli. C’est une politique discriminatoire qui tend a créé deux classes de citoyens, les laissés pour compte étant bien sur les Chinois et les Indiens. Les Chinois résistent bien mieux aux pressions étatiques du fait de leur force économique et de leur incroyable capacité d’adaptation que les Indiens. Monsieur Lio est d’accord avec ce constat. La Malaisie est un pays maintenant riche, moderne, plein de ressources mais dirigé par des gens à tendance conservatrice et raciste dans laquelle on trouve une dose de religiosité.

La bière offerte par monsieur Lio m’empêche de partir le lendemain matin avant midi. Ce n’est pas véritablement un problème, il n’y a que 40km jusqu’a Johor bahru. Cette grosse ville à la pointe de la péninsule est le passage obligé vers Singapour. Toutes les autoroutes du pays y convergent, ma petite route campagnarde se transforme en une 4 voies au trafic chargé et rapide. Je gesticule dans tous les sens pour indiquer ma direction aux voitures, leur hurle dessus quand ils me frôlent. Malgré l’expérience je suis très stressé, les automobilistes pressés ne me laissent ni espace, ni répit. Juste avant le pont qui mène à Singapour je bifurque à gauche vers le terminal de ferry.

Il me faudra bien une heure pour oublier la nervosité des derniers kilomètres, une autre émotion la remplace :  je quitte le continent. Jusqu’à ce jour un lien, une ligne continue, le fil du voyage me rattachait à ma terre. A rouler vers le levant, à bifurquer toujours plus au sud j’en ai atteint les limites. Je suis un animal terrestre et ce sol commun me rassurait, me donnait le sentiment d’être toujours un peu chez moi. A 200 km de l’équateur, l’océan se dresse tel une montagne. Le ferry part à 17h, il contourne Singapour, et prend le large vers l’île de Bintan en Indonésie.

Le continent s’efface sur l’horizon, l’horizon disparaît, happé par la nuit tombante. Un voyage commence…

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A propos elievadrouille

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2 commentaires pour Un voyage commence

  1. prevalet dit :

    Merci pour ce très bon documentaire .Et bonne route .

  2. Aline dit :

    Elle est bien bonne celle-là : « un voyage commence ! » Je croyais qu’il fallait mettre une bouteille au frais pour fêter le retour (non je blague, j’ai bien fini par comprendre que mon fils est un authentique grand voyageur et qu’il risque de faire une boucle. On attendra encore un peu). Morale : les bagnoles déchaînées sont plus dangereuses que les éléphants (en cage)… J’ai encore appris plein de choses. Merci mon Elie ! (take care)

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