Navigation équinoxiale

La nuit est déjà bien installée à 19h30 lorsque le ferry accoste au port de Tajung Pinang, capitale de l’île de Bintan. Dans la bourgade mal éclairée je cherche l’auberge de M. Bong fortement recommandée pour les voyageurs de mon genre, m’avait t-on dit. Je suis interpelé de toutes parts par les fameux « hello mister » et autre formules formatées lancées par les rabatteurs des hôtels. Je finis après moult micro-péripéties par trouver l’auberge de M. Bong au fond d’une ruelle. Déception, M. Bong est mort il y a deux ans, son fils a repris l’affaire, mais dans un souci d’optimisation des recettes, il y a apporté quelques changements de taille. Le lieu grouille de prostituées au regard vitreux et au sourire pétrifiant. Je me rabats sur un hôtel miteux où la morale reste de mise.

J’ai 5 jours à remplir avant de reprendre un ferry qui me déposera à Pontianak, Borneo. L’île de Bintan et sa voisine Batan sur laquelle j’étais passé avec Julien un mois plus tôt, ont bénéficié d’un développement économique non négligeable du fait de leur proximité avec Singapour. Elle se sont d’ailleurs rendues indispensables à la puissante cite-état voisine. Singapour dispose de ressources naturelles limitées et insuffisantes du fait de sa taille et de sa population. Un accord a créé ce que l’on appelle « le triangle d’or » (bintan/Batan-Singapour-Johorbahru). Les échanges economiques y sont facilités, Singapour étant le pourvoyeur de capitaux s’y retrouve, en important eau potable, bois, sable pour la construction et autres matières premières qui lui sont vitales. Avec ce système Singapour a réussi à passer d’un statut de dépendance envers ses voisins à un statut d’interdépendance.

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Le bourg ne présente aucun intérêt particulier, il y a un petit quartier chinois au bout duquel on trouve quelques navires marchands d’un autre temps. Entièrement faits de bois, on y charge ou décharge de gros sacs en toile, toujours percés, pleins de riz, maïs, ciment, sucre… Mettez- y un grand mât et une voile, vous obtiendrez une scène du 16ieme siecle.

Pas de quoi m’occuper 5 jours, je décide de faire ce que font les Singapouriens quand ils viennent à Bintan le week end :  aller à la plage. Je traverse l’île dans sa largeur, soit 50km, passe devant les superbe hôtels clôturés, avec piscine, salon de massage, sorties de plongée en mer et autre extra à 150euros la nuit (ce qui ne reste pas cher pour ce que c’est), pour louer un cabanon sur pilotis sous lequel la mer clapote à marée haute. Quand je ne suis pas en train d’écrire pensivement ce blog, je descends piquer une tête et offre un coup de main généreux aux pécheurs qui déchargent leur collecte du jour ou colmatent la coque de leur barque. Nous sommes en semaine, je suis le seul locataire du secteur.

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Le temps s’est écoulé avec douceur.  Embarquement imminent à bord du Binaiya, navire de 100 mètres de long, pouvant accueillir un millier de passagers. C’est l’Indonésie, l’embarquement ne peut donc pas être conçu sans une cohue apocalyptique. Ceux qui débarquent sur l’escalier chargés de cartons, valises, gros sac de toile, cage à lapin, par-choc avant de voiture … croisent et bousculent ceux qui montent pareillement recouverts de bagages. Il y en a même un avec un vélo et une étrange remorque jaune qui doit faire deux aller retour, incapable de porter les deux en même temps ! Une fois à bord, chacun choisit sa couchette dans l’un des dortoirs à la capacité effarante de 200 personnes chacun. Il faut réfléchir vite, les meilleurs places seront prises d’assaut. Je m’en sors pas trop mal, à l’arrière du bâtiment, sur le 4ieme pont, je peux accrocher le vélo de façon sûre et suis suffisamment loin des toilettes et de l’odeur hallucinante qu’elles dégagent. Par contre il semblerait que les cafards et autre passagers clandestins résident un peu partout.

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Trois jours et 3 nuits de traversée. Le Binaiya fera escale bien plus au nord sur plusieurs îles de l’archipel de Natuna, avant de repiquer au sud le long de la cote ouest de Borneo, remonter le fleuve Kapuas sur 20km pour me déposer en plein centre ville de Pontianak.

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J’ai trouvé la traversée longue et moyennement agréable. Je rencontre très peu d’anglophones à qui parler et bien que la sympathie et la gentillesse des Indonésiens soit réelle mon moral chute sensiblement du fait d’être entouré de tant de gens sans avoir de véritable conversation. L’ennui s’installe rapidement, il n’y concrètement rien à faire à bord. L’horizon n’offre qu’un bleu uni sur une mer plate. Je dors et mange à n’importe quelle heure, je lis lentement deux bouquins, c’est que ma bibliothèque de voyage n’est jamais imposante, les livres sont lourds. Je me réjouis à chaque coucher de soleil qui offre un spectacle de couleur remarquable. Les nuages se parent de rose, violet, orange et rouge avant de prendre une dernière robe bleu foncé pour passer le relais au ciel nocturne. Chaque escale provoque une animation, chargement, déchargement de marchandises et passagers, petites vendeuses qui montent rapidement à bord, une fourmilière prend vie durant une heure et se rendort jusqu’à la prochaine escale.

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4h30 du matin, Pontianak c’est pas trop tôt! Enfin si c’est un peu tôt comme horaire mais je ne me plains pas. Je trouve rapidement un hôtel à ma convenance et, ô joie! Une pâtisserie qui fait aussi du très bon café. Alors que j’en suis encore à choisir, les yeux pétillants du plaisir à venir, entre le gâteau aux noix et la tarte au citron, Yos, un soixantenaire ancien prof d’anglais aujourd’hui heureux propriétaire de plantations de fruits m’invite à sa table. La conversation avec Yos est très facile c’est un homme ouvert d’esprit et cultivé. Il instaure rapidement un climat très amical et me propose sur le champ de visiter ses plantations. Je dois lui avouer que je suis sur le point de m’écrouler de fatigue et que si bon soit ce café, je suis incapable de faire autre chose que dormir dans les heures à venir. Je ne lui ai pas menti, couché à 7h pour un petit somme, je me réveille à 16h. Yos a laissé son numéro à la reception durant ma nuit diurne, je le retrouve le soir dans le resto tenu par sa femme. Il sera mon compagnon durant tout mon séjour à Pontianak, nous discuterons de longue heures de l’Indonesie, de la France et du monde sur la terrasse du resto, où je suis copieusement nourri avec interdiction totale de payer la moindre de mes consommations. Yos ne travaille plus à proprement parler, mais il se retrouve propulsé par ces amis Président de toutes sortes d’associations. Les gens ont confiance en son intégrité, son sens de la justice, sa gentillesse, mais aussi en l’autorité dont il sait faire preuve quand le besoin s’en fait sentir. Il porte donc la casquette de médiateur de quartier, est responsable d’une association d’oeuvre caritative, du club de tennis, du club de danse et quelques autres fonctions encore.

Pontianak a une particularité, la ville est quasiment construite sur l’équateur, ce dernier est 3 km au nord. Bon, l’équateur est une notion, un concept, ça ne se voit pas, ça n’a pas d’odeur, ni d’épaisseur, ni même de couleur et encore moins de matière. Malgré tout, ça existe, pour pallier la frustration de ne pas pouvoir constater de ses sens l’existence de cette ligne, on a construit un monument à l’endroit exact où elle passe. On peut tout de même visualiser quelque chose, en dehors de la ligne tracée sur le sol dans le monument et de la grosse sphère à son sommet. Quand le soleil est au zénith, on n’a pas d’ombre, le soleil et pile poil au dessus de notre tête. C’est encore plus vrai deux jour par an : le 21 mars et le 21 septembre. Le reste du temps on conserve une mini-ombre rikiki.

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En quittant Pontianak je franchis donc pour la première fois l’équateur à vélo du sud vers le nord. J’ai 400km à parcourir pour rejoindre Kuching dans la partie malaisienne de Borneo, l’hémisphère sud peut m’attendre encore un peu. Yos m’a indiqué un itinéraire où les routes sont dans une condition acceptable, aussi surprenant que cela puisse paraître, le climat dans la région est radicalement équatorial. Beaucoup de pluie toute l’année, les mauvaises routes sont boueuses. Oui, on crève de chaud, jour et nuit bien entendu.

De très nombreux villages le long de la route habités par les Dayak, ethnie originaire de Borneo et christianisés durant la colonisation. Les églises protestantes et catholiques sont assez modestes d’aspect mais très fréquentées. Je me suis surpris moi même à être heureux d’entendre les cloches sonner. Moi l’athée qui contemple chaque religion avec un regard toujours extérieur, je rentre dans les lieux de culte, je m’informe des valeurs et des coutumes mais jamais je ne prie, jamais je ne m’agenouille devant un autel, jamais je n’ai cru en un dieu. Je considère que mimer le croyant serait un geste hypocrite, un mensonge vis à vis des adeptes de la-dite religion et par conséquence un manque de respect. Si un dieu existe, et je conçois qu’il puisse exister, il existe dans le cœur de chaque croyant, je considère que la croyance en un dieu crée sa réalité. Ce qu’il y a dans mon cœur et ce que je veux faire exister c’est l’Homme en tant qu’être bon. Si les cloches me rendent heureux, c’est simplement qu’elle faisaient partie de mon environnement en France, comme un décor sonore et que je ne m’en étais pas rendu compte avant ce jour.

Je trouve chaque soir un hôtel modeste pour dormir dans des villes tout aussi modestes voir pauvres. Je rencontre beaucoup de gens et beaucoup d’enfants mais les conversations sont souvent assez laborieuses. Les Indonésiens, particulièrement à la campagne, parlent peu l’anglais, ils ont une fâcheuse tendance à récolter dans mes propos les mots qu’ils comprennent, à les passer à la moulinette de leur cerveau et à en comprendre quelque chose qui n’a plus aucun rapport avec ce que j’ai voulu dire. Exemple si je dis : « les bus roulent très vite, c’est dangereux » on me répond : « Le Bus pour Pontianak part à 16h, il met 3h pour arriver » Il me faut également faire tout un travail pédagogique pour tenter de les convaincre que je ne suis pas un multi millionnaire (en dollar, car en roupiah c’est le cas). Les préjugés et les fantasmes à l’égard des blancs sont affreusement bien ancrés dans les consciences. Un midi je pique une petite colère dans un resto tout petit. J’y ai mangé un bol de nouille et boulette de viande et bu deux verre de thé. En deux heures et demi de pause j’ai eu le temps de faire rire jusqu’à l’étouffement les marmots qui me tournaient autour et de discuter avec la fille de la patronne qui parlait un anglais correct. Au moment de payer je comprend 15 000 roupiah (un euro), mais l’anglais est ainsi fait qu’entre fifteen et fifty l’erreur de compréhension est facile. Protestation de la mère et sa fille, je connais le prix et 15 000 est un prix bien suffisant. « Mais qu’est qui fait de vous des voleuses et des menteuses!? J’en suis navré mais je n’ai pas le pouvoir de vous rendre riches, chez moi non plus l’argent ne pousse pas sur les arbres!, » Les deux femmes se rétractent facilement et prennent les 15 000 roupiah face à ma réaction, mais encore fâché je continue mes invectives. « Pourquoi faites vous ça!? » La fille a le visage fermé et regarde tristement le mur, je la sens un peu honteuse. La mère par contre semble me mépriser profondément. Un moment d’échange agréable, qui se termine de façon minable à la seconde où l’argent entre en jeu. Heureusement, les Indonésiens sont tout aussi prompts à m’offrir des repas ou à m’héberger qu’à m’arnaquer.

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Je franchis la frontière avec la Malaisie, la différence est frappante, sur les 40km qui me séparent de la première ville aucun village, à peine quelque fermes isolées dans les collines. La route a doublé de largeur, la station service deux km après la douane est impeccable de propreté. Le soleil tient la pluie en respect depuis le début de la journée, je gravis un petit col dans une fournaise absolue. Chaque pore de ma peau évacue des litres de sueur. Ça ruisselle par dessus mes sourcils pour aller me piquer les yeux. En haut de la cote les arbres forment une ombre bienvenue sur le bas coté, je suffoque 5 grosses minutes à l’ombre sans même penser à descendre du vélo. Apres 20 minutes passées allongé dans l’herbe je me remets en route sous … un monstrueux orage arrivé de je ne sais ou! Climat équatorial. Le lendemain, Kuching, la grande ville du nord-ouest de Borneo se présente. On y retrouve la belle mosaïque de peuples malaisienne et plus encore.

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A propos elievadrouille

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Un commentaire pour Navigation équinoxiale

  1. Jacques dit :

    Cher Elie,
    je viens de lire ton dernier article. Il permet de vivre un peu avec toi ce voyage absolument extraordinaire. On a aussi l’impression qu’ au fur et à mesure l’écriture se fait, comme sans doute les coups de pédales, plus déliée. Je te redis toute mon admiration et te souhaite une belle et bonne continuation. Très affectueusement. Jacques

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