Des hommes et la jungle

Kuching veut dire « chat » en malais mais c’est à d’autres bêtes poilues que je vais rendre visite à une vingtaine de km du centre ville. Il s’agit de nos proches cousins, une des rares espèces avec l’homme qui effectue son devoir conjugal face à face. Ils auraient même cette étrange pratique qui consiste à se faire des bisous sur la bouche pour signifier leur affection! Les Malais ne se sont donc pas trompés en les nommant orang-utan soit littéralement « hommes de la jungle ».

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Apres une semaine passée à Kuching je reprends mon statut d’orang-basikal mais en bateau pour commencer. Je ne tiens pas du tout à passer un mois à traverser ces interminables plantations de palmiers à huile qui recouvrent toute la plaine côtière. Bornéo est une île si grande, la quatrième plus grande au monde, que l’on en oublie rapidement le monde marin en se tournant vers la jungle. C’est là que se cachent les véritables trésor de l’île. Un premier ferry part tôt le matin vers Sibu, ville située dans le delta de la rivière Rajang Batang. J’ai à peine le temps d’attraper au vol un paquet de biscuits en guise de déjeuner sur l’embarcadère, que je réembarque immédiatement à bord d’un long bateau étroit qui remonte la rivière vers la ville de Kapit. J’arrive de nuit sous une pluie battante au cœur du territoire des Iban qui peuplent la jungle. Kapit est un ilot de civilisation entouré de jungle, la rivière est la seule et unique voie qui y mène, aucune route ne va à Kapit. La petite bourgade n’est pas particulièrement palpitante.

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Dans la culture Iban on  vit dans les Longuehouses cachées au milieu de la jungle. Il s’agit en quelque sorte de villages constitués d’une unique maison construite toute en longueur sous le toit de laquelle peuvent vivre plusieurs centaines de personnes. Les longuehouses les plus isolées, protégées des influences extérieures vivent encore dans la religion animiste, subsistent des produits offerts par la jungle et des petite rizières presque invisibles au yeux du novice que je suis. Les Iban sont nombreux encore à arborer de grands tatouages traditionnels, et si la pratique a aujourd’hui disparu, je pense probable qu’il y ait encore quelques vieux qui sachent encore comment rétrécir les têtes.  Je veux remonter encore sur une centaine de km la rivière jusqu’a Belaga, village à partir duquel il y a une route mais cela va s’avérer beaucoup plus complexe que prévu.

Encore plus en amont de Belaga, un barrage hydroélectrique a été achevé il y a quelques années. Le projet avait débuté il y a plusieurs décennies, la corruption ayant fait disparaître les fond alloués, on a oublié le barrage jusqu’aux années 2000. Pour des motifs pas si éloignés de l’arrêt du projet, le gouvernement local a relancé les travaux. Le lac de retenue créé a nécessité l’expulsion de 20 000 Iban, soit la destruction de centaines de longuehouses construites souvent le long des cours d’eau. Les compensations reçues par ces populations sont ridicules. Tout dans cette histoire est absurde et consternant. L’électricité produite n’est aucunement nécessaire à la région qui en produit déjà suffisamment, elle est inexportable, Borneo est trop loin de la péninsule. Mais les autorités se sont entêtées a coup d’argument fumeux, nul doute que des histoires de gros sous entre certains responsables du gouvernement local et les entreprises liées au projet aient emporté la partie.

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Le barrage réduit le débit de la Rajang Batang, les bateaux longs ne peuvent pas rejoindre Belaga tant que les vannes ne serons pas réouvertes et ce jusqu’à… J’interroge des dizaines de personnes et obtient des dizaines de réponses différentes. En en faisant la synthèse je peux savoir que le trafic reprendra à une date située entre dans trois jours et dans un mois, personne n’est sûr et chacun est prêt à se contredire une minute plus tard. Je rencontre Quentin, un français qui marche à travers la jungle de Bornéo pour quelques mois, lui aussi tente de rejoindre Belaga en bateau, deux jours qu’il est là, il a déjà épuisé plusieurs options alternatives sans succès. Aucun sentier ne longe la berge, la jungle est trop dense, il a vérifié… Ensemble nous visitons chaque bâtiment administratif de la ville pensant y trouver une information fiable. Les fonctionnaires nous annoncent une date avec un aplomb certain . « Qui vous a donné cette information, quelle autorité décide de la reprise des bateaux ? ».  Un fonctionnaire passe un coup de fil,  annonce une nouvelle date avec le même aplomb. Bref on n’avance pas, il n’y a aucun moyen de savoir qui dit vrai. Quentin et moi refusons d’attendre, pour simplement perdre notre temps si aucun bateau ne part dans les jours à venir. Résignés, nous envisageons de faire demi tour vers Sibu. Nous sommes attablés sur une terrasse à retourner pour la énième fois notre problème quand un type engage la conversation avec nous : « Il y a une autre façons de rejoindre Belaga, il y a une route qui longe un autre bras de la rivière sur 15km, au bout de cette route une barque pourra vous faire traverser, de l’autre coté des camions qui transporte le bois rejoignent le lac du barrage, dans ce sens ils sont à vide, ils peuvent donc vous prendre. Chaque jeudi un ferry traverse le lac, de l’autre coté vous trouverez la route de Belaga ».  Le plan semble bien complexe et fortement sujet aux imprévus mais pour une fois nous avons affaire à quelqu’un qui semble sûr de ce qu’il dit, j’ai envie d’y croire. Nous sommes un mardi, il faut une journée entière aux camions pour parcourir les 100km de pistes, ce n’est pas irréalisable mais c’est pas gagné d’avance. Quentin est plus septique, il choisira de faire demi tour. Au matin je parcours donc non pas 15 mais 30km jusqu’au lieu indiqué sur une route archi-vallonnée. Arrivé là où la route s’arrête, les gens sont incapables de me renseigner, ils vivent et travaillent ici mais ignorent totalement ce qu’il y a de l’autre côté de la rivière. J’ai besoin de certitudes, sans carte des lieux ils sont ma seule source possible d’information et je me refuse à prendre le risque d’être bloqué au bout d’une piste forestière face à un lac infranchissable. Dépité je fais demi-tour interrogeant sans trop y croire chaque personne que je croise, toujours la même chose, les gens ne savent pas. Ils ne connaissent que les routes qu’ils empreintent eux- mêmes, de leur longuehouse vers Kapit la kapitale dans le meilleur des cas. Une infime minorité de cette population ira une fois dans sa vie jusqu’à la côte pourtant à moins de 100km à vol d’oiseau, leur horizon se limite à ce bout de jungle, ils font corps avec elle, rien ne les entraîne ailleurs.

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De retour en ville, je ne sais plus trop si je dois me fier au Dieu des chrétiens ou à celui des musulmans, dans les deux cas dans la région ils sont tous les deux appelés Allah. Les Iban convertis au christianisme par les colons n’avaient sûrement pas d’autre mot pour designer un dieu unique. Certains musulmans, susceptibles comme ils sont capables de l’être, ont intenté une action en justice pour faire cesser cela, un non-musulman ne peut pas invoquer le nom d’Allah selon eux. Echec, la justice malaise a donné raison aux Iban, Allah est père de Jesus.

Des fois que, et bien que complètement las, je repasse à l’embarcadère et interroge les officiers une dernière fois avant de retourner à Sibu, « bateau pour les Belaga…? » « oui, oui demain matin 9h » « Mais! Mais! Hier tu m’a dit pas avant trois semaine! » « Bien non, en fait c’est demain ». Apres avoir fait jurer trois fois sur la certitude de cette information mon interlocuteur, je vais voir une des petites marchandes qui travaille autour du lieu, elle est la femme du pilote, c’est elle qui avait raison depuis le début. Elle confirme.

Le matin, plein d’espoir, je croise un type à l’embarcadère, c’est le troisième jour que je suis à Kapit, tout le monde sait où je vais. Il me lance négligemment un « No boat Belaga », que je tente de ne pas entendre. A 10h le bateau part enfin, presque vide ! Nous remontons le rapide le pelagus, de grosses dents rocheuses sortent des eaux tumultueuses, que l’époux de la vendeuse évite avec brio. Le part et d’autre de la rivière de nombreuses longuehouses où nous faisons de courte haltes. Belaga finalement, je n’y croyais plus.

Le village est tout petit, on se sent véritablement au cœur de la jungle alors que l’océan est à 100km, j’aurais pu prendre le temps de visiter les environs du village, mais ce temps je l’ai bêtement perdu à Kapit… En reprenant la route, je me trompe, je le réalise après 30km lorsque j’arrive face à ça. Obstacle que je peux franchir, mais qui indique clairement que la route n’est pas fréquentée habituellement.

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Je mets plus une heure à trouver ne serait-ce qu’une seule personne afin de me faire confirmer ou infirmer ma direction. Il n’y a que de rares maisons de bois isolées dans les environs et leurs occupants travaillent quelque part dans la jungle à leur subsistance. Il se trouve que j’ai pris l’ancienne route, après tout pourquoi pas si elle mène au même endroit que la nouvelle. C’est juste quatre fois plus dur, je progresse a 7km/h de moyenne dans les vallons abrupts qui ne laissent aucun repit, le corps cuit par le soleil. Le paysage alterne entre jungle, jungle exploitée pour son bois et palmiers à huile. Si les palmiers à huile sont un véritable scandale écologique, il me faut un peu honteusement reconnaître qu’ils m’offrent cependant certaines facilités.  Cet arbre assèche les sols, ça m’aide grandement à trouver une place convenable où planter ma tente. De plus, il faut pour cette culture beaucoup de main d’oeuvre. Sur Borneo, les ouvriers sont en majorité des émigrés indonésiens et philippins. Ils vivent dans les baraquements basiques dispersés un peu partout dans les plantations. Ils travaillent dur, mais je n’ai entendu aucun se plaindre de quelque façon que ce soit. L’argent qu’ils gagnent est souvent renvoyé au pays où une femme et quelques enfants les attendent. Généralement ils rentrent pour un mois ou deux une fois tous les deux ans. Il arrive que certains épousent une Malaisienne et reste faire leur vie ici. Jimmi sera peut être de ceux-la, il est originaire de Bima sur les îles Flores en Indonesie comme la majorité des travailleurs qui m’ont accueilli ce soir la. Jimmi a toute une collection de téléphones portables bien qu’il n’y ait pas de réseau dans les environs et un ordinateur. C’est lui qui a clamé haut et fort à la seconde où je me suis présenté « Rumah tamoi » que l’on peut traduire par « maison publique ». Il sera aux petits soins pour moi toute la soirée et mon coéquipier lors d’un tournoi de Ping-pong endiablé sur une vieille table gondolée qui nous tiendra en haleine une bonne heure.

Avant de retrouver une route asphaltée, j’ai à faire avec ces énormes camion de bois, il semble que toute la jungle soit déménagée tellement ils sont nombreux. Ceux qui me doublent sont chargés à bloc de troncs gigantesques. Dans les côtes ils sont à peine plus rapides que moi, les moteurs hurlent, aux maximum de leur capacité et deux pots d’échappement de part et d’autre de la cabine crachent une grosse fumée noire comme des narines d’un dragon.

Je finis par atteindre la route côtière (palmier-a-huilisée de toutes parts évidemment) et le parc national de Niah où l’on conserve un bout de jungle rikiki. Tiens ! Voila Quentin le marcheur avec sa machette et son hamac ! Il a pris un peu le bus pour ne pas avoir à supporter trop longtemps les palmiers à huile depuis Sibu. Cette fois ci nous n’avons aucun casse-tête à résoudre, juste le joie d’admirer ces immenses grottes peuplées hirondelles et de chauve-souris. Certains nids hirondelle sont collectés pour l’alimentation humaine, ne me demandez pas comment ça se mange, j’ai pas poussé le sujet.

  

   

    

      

Nous rencontrons Soon, un Malaisien Chinois de Kuala Lumpur qui voyage a vélo. Son projet est de rencontrer l’ensemble des peuples qui compose la Malaisie, il aime sentir cette diversité. Il a pour cela plusieurs avantage de taille : une ouverture d’esprit, un capital culturel, et surtout il parle l’idiome local puisque c’est aussi le sien.

Je retrouverai Soon à Miri, juste avant de franchir la frontière de cet étrange petit pays qu’est le Brunei. Je vous y retrouve dans le prochain article

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A propos elievadrouille

Ami du velo et de la curiosité
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Un commentaire pour Des hommes et la jungle

  1. merci pour tous tes beaux reportages, et bonne route.

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