C’est un sultan

En quittant la ville de Miri je fais une brève halte chez un épicier chinois, en plus de mes achats habituels, biscuits, eau, jus de fruit, cigarettes, je me charge de six canettes de bière. J’entends d’ici certains esprits moqueurs, non la bière ne fait pas partie de mon alimentation quotidienne et je n’ai aucunement l’intention de me prendre une cuite, seul et en pleine jungle. Après une vingtaine de km parcourus dans un triste paysage de palmiers à huile et de raffineries qui traitent le pétrole exploité en mer, me voici rendu à la dernière frontière terrestre qui me sera donné de franchir avant l’Australie. Le Brunei-Darussalam un micro état doté d’une méga richesse. Sur une carte ce pays semble complètement anecdotique, une petite bizarrerie géographique. Mais ne vous y trompez pas, bien souvent les petits pays, afin de se donner une résonance que leur taille ne leur donne pas dans le concert des nations, développent un caractère bien prononcé et des ambitions surprenantes. 400 000 habitants, une jungle tropicale intacte, un Sultan détenant les pleins pouvoirs et des milliards de pétro-dollars sont les ingrédients de cet OVNI.

A la douane je dois déclarer les 6 bières que je transporte, l’alcool est interdit dans le pays mais en tant qu’étranger non-musulman j’ai le droit d’en importer une quantité raisonnable. Il s’est produit un scénario assez surprenant au Brunei. La richesse pétrolifère du sous-sol marin a sauvé la jungle de la destruction. La manne est si grande que la richesse produite par habitant est parmi les plus importante au monde, loin devant la France. Dans ces conditions l’exploitation de l’huile de palme serait dérisoire en terme de revenu, 80% du territoire reste une forêt primaire encore jamais exploitée par l’homme. La frontière avec la Malaisie est visible depuis l’espace.

Bien entendu l’essence ne coûte rien, quelques centimes le litre et le Brunéien moyen ne se déplace qu’en voiture pour tout trajet supérieur à 300m. Véhicules au format américain bien souvent. J’évite autant que possible de prendre l’autoroute qui traverse le pays le long de la côte. Je slalome entre les raffineries sur des chemins herbeux où je croise plein de varans, ces fameux lézards géants que j’affectionne tant et de joyeux singes qui se goinfrent de fruits. Étrange contraste.

Mais quelle mouche m’a piqué pour que je rentre dans une dictature islamiste un vendredi ! Il est 12h20, j’ai chaud, j’ai faim, je suis devant le premier supermarché qui se trouvait sur ma route et on me dit « Le vendredi, par ordre du Sultan, TOUS les commerces sont fermés entre 12 et 14h pour la grande prière ». Pendant plus d’une heure je regarde à travers la vitre de ce supermarché parfaitement agencé et climatisé une incroyable variété de sandwichs, desserts pâtissiers, boissons fruitées, salades piémontaises (au poulet), l’estomac gargouillant de frustration. C’est que j’ai pas vu ça depuis des mois. Les nombreux expatriés qui travaillent pour les groupes pétroliers ne sont certainement pas étrangers à cette profusion de produits occidentaux.

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Même petit, un pays ne se traverse pas en une journée. C’est le lendemain après un bivouac à la plage que je retrouverai Camille, une française qui vit ici depuis plusieures annees. C’est chez Malik son compagnon qui habite le centre ville de la capitale que je la retrouverai. Malik est un Brunéiein comme il en faudrait plus, vous verrez pourquoi.

Parlons un peu de cette Capitale : Bandar Seri Begawan. J’ai fini par prendre l’autoroute par facilité. Elle est d’une telle largeur que je ne risque rien, je suis simplement les panneaux, circulant sereinement sur les échangeurs et des carrefours de dimensions « mégalopole chinoise » laissant apparaître quelques groupes de bâtiments épars, une énorme mosquée, une université sans que j’arrive à déterminer dans quel type de lieu je me trouve. Cela ne ressemble ni à la campagne, ni à un village, ni à une ville. On a saupoudré du bâti sur la plaine sans en donner de structure et nommé ça faute d’autre mots : une ville. Il n’y vraiment que dans l’hyper centre qu’un groupe de rues tient une cohérence acceptable. C’est qu’il ne fallait pas chercher la ville sur la terre ferme mais sur l’eau, dans la baie qui fait face à la ville moderne.

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Le Kampong Ayer est le plus grand village sur pilotis du monde et le cœur historique du pays, il ne manque pas de prétention et d’éloquence quand il se dit être la Venise orientale. La comparaison est quelque peu exagérée, Venise a beaucoup plus de panache mais je veux être bon arbitre et signaler que les dimensions sont bien comparables et que contrairement au Kanpong Ayer occidental la Venise tropicale est animée et vivante de ses autochtones. On retrouve des mentions de ce village d’eau dans les écrits de commerçants chinois il y a plus d’un millénaire. Le village n’est pas riche en comparaison du reste du pays. Je n’ai pas eu le temps de saisir toutes les particularité du lieu mais il semble qu’il y existe une forme d’identité propre qui fait fi de la poigne de fer islamiste et monocolore du Sultan. En douceur le Sultan agit perfidement pour dépeupler le village dont le mode de vie est jugé « non-conforme ».

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Camille fête ses 28ans ce soir la. Sa maison est envahie par des dizaines expatriés, un bon nombre travaille directement ou pas dans le secteur pétroliers (Total y fait travailler bon nombre de français) et quelques-uns sont enseignants ou étudiants. Chacun ou presque a ramené sa bouteille d’alcool achetée lors d’un aller retour en Malaisie, ses cigarettes de contre-bande puisque le tabac est également prohibé à la vente et c’est parti pour une fiesta fort sympathique comme à la maison. On y bavarde de tout et de rien comme il se doit et de la vie au Brunei. Nous sommes dans un microcosme, une société bis, Malik fait figure exception en tant que Brunéien. J’en oublierais presque où je suis, et pour cause la réalité du pays est l’antithèse de cette soirée.

Je l’ai déjà dit, le Brunei-Darussalam (Demeure de paix, en arabe pour cet appendice de nom) est une dictature islamiste. Le Sultanat est un vieux royaume, il fut un temps où son emprise s’étendait sur toute l’île de Bornéo et jusqu’aux Philippines, le nom de Bornéo est d’ailleurs dérivé du mots “Brunei”. Dans l’histoire récente, le pouvoir affaibli de la famille royale, après la colonisation et après les attaques du Japon impérial qui ont valu d’immenses destructions de bâtiments historiques dans la région, a trouvé son salut dans sa manne pétrolière et dans son allégeance à la couronne Britannique. En refusant d’être intégré à la Malaisie, le pays est resté longtemps un protectorat Britannique. Fort de ses revenus financiers il a regagné son indépendance en 1984 tout en restant membre du Commonwealth. L’émirat tropical bénéficie de cette façon de la protection militaire de la couronne britannique. De quoi refroidir toutes mauvaises idées au Malais voisins qui auraient été trop heureux d’en faire une province.

Le Sultan (dont le nom est si long qu’il ne mérite pas d’être cité) et une poignée de conseillers dirigent le pays selon deux valeurs fondamentales : être le plus riche possible, le sultan a une fortune personnel de 17 milliards de dollars, et l’Islam radical : la charia sera complètement mise en place en avril prochain. Le premier pilier soutient le second. Au Brunei on ne paye pas d’impôts, tost les services publics sont gratuits, l’état offre les meilleurs études travers le monde à ses jeunes, les gens les moins favorisés recevront facilement des aides publiques à la condition de vivre dans les règles islamiques dictées par le Sultan. Une partie de la population est donc devenue des assistés d’une drôle d’espèce. »Mon devoir est de manger cinq fois par jour », vous diront-ils puisque qu’un repas leur est proposé après chaque prière. Les minorités chrétiennes, chinoises, animistes sont grandement lésées de ces avantages et subissent une forte pression à la conversion.

Camille m’apprend que dans ce pays moderne, matériellement parlant bien sûr, il est une pratique moyenâgeuse et abjecte qui perdure. L’excision est « fortement recommandée », faute d’avoir été clairement imposée dans les textes religieux. Dans les faits la quasi-totalité des femmes musulmanes subiraient cette mutilation. Cela risque de continuer encore longtemps, ce n’est qu’un exemple d’archaïsme modernisé dans la panoplie du Brunei. De plus, parler ouvertement du droit des femmes à disposer de leurs corps et de sexualité dans une telle société est hors de propos.

Malik le compagnon de Camille a fait ces études a Londres, tout frais payés par l’état. La contrepartie est qu’il doit travailler plusieurs années pour le compte de l’état. Cette situation le met dans un embarras grandissant. Il est musicien de passion dans un pays où il n’existe aucun lieu dédié à cet art. Il n’y a d’ailleurs aucun théâtre, aucun cinéma… Le loisir des Brunéiens est pitoyable, dramatique : le shopping dans les énormes centres commerciaux de la capitale. Malik peut jouer sa musique chez lui, chez ses amis au sein d’un petit groupe, mais il regrette à haute voix l’absence totale d’émulation artistique dans un pays qui a les moyens de la créer. Si il n’y avait que cela il saurait s’en accommoder. Malik et Camille sont inquiets. L’application prochaine de la charia change la donne. Leur relation va devenir illégale et punissable de lapidation. Malik veut partir du Brunei, il ne se reconnaît nullement dans son pays. Il partirait maintenant s’il n’était pas tenu par cet engagement envers l’état. « Si je romps le contrat, ils se retourneront contre mes parents. Je dois rembourser l’argent qui m’a été offert pour être délié de mes engagements. Je dois racheter ma liberté »

Je quitte le Brunei en bateau, direction Kota Kinabalu en quelque sorte la capitale est-malaisiene. Le mont Kinabalu à 150km de la ville est le point culminant de Borneo avec ces 4095m, les neiges éternelles ont disparu, bien qu’il puisse encore neiger occasionnellement sur le sommet. A n’en pas douter l’ascension est superbe, abordable physiquement parlant et prohibitif d’un point de vue financier. On a n’a pas d’autre choix que de prendre un pack « permit, guide, hébergement, repas » a 150-200euros la journée. Un flic réceptionne les intrépides solitaires au sommet avec un carnet de PV 24h/24. C’est pas là que je vais.

Je reprends la route plein sud vers la jungle. Une première chaîne de montagnes se dresse face à moi. 1400 m de dénivelé, une côte raide à plus de 20% par moment, un orage suivi d’un brouillard épais. Je pousse le vélo à coup de cris bestiaux pour me motiver, le visage battu par la pluie, le corps tremblant sous l’alternance de courant d’air chaud puis froid, observé par la jungle dansante au rythme du vent. Le tonnerre, les branches qui tombent, les feuilles qui se froissent, les oiseaux qui chantent à chaque accalmie..un moment d’intensité. Il se trouve que j’aime ça, j’aime sentir cette force de la  nature, j’aime me mesurer à cette force et j’en capte une partie.

En quelques jours j’ai dépassé la ville de Keningau et me suis engagé sur une route très solitaire. Après les orages le soleil a repris ses droits. La route est très accidentée et finit par devenir une piste. J’ai trop chaud, mon corps ne se fait pas à ces températures même après plusieurs mois. Je me jette littéralement, parfois avec le vélo, dans chaque rivière rencontrée. Je diminue la distance couverte chaque jour. Une portion de 150km est totalement inhabitée à un lieu près. Le parc national du Bassin de Maliau.

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La jungle dans son absolu, parfaitement conservée, des milliers d’espèces disparues partout ailleurs sur l’île y survivent, y compris des éléphants et des tigres pour les plus spectaculaires. Il s’agit là m’a -t-on dit d’un des parcs les plus impressionnants. Le lieu est difficile d’accès, seul des 4×4 passent par cette route. Le parc est à 25km de ma route, mais l’entrée est contrôlée à la jonction. Je peux rentrer mais je serais incapable de parcourir les 25km de piste boueuse et montagneuse à vélo. Je demande à laisser mon vélo dans les premiers bâtiment et s’il est possible d’être emmené à bord d’un 4×4. « Pas de problème, le tarif est de 160 ringgit pour l’aller soit 320 avec le retour, 60 pour l’entrée du parc, 120 ringgit pour une nuit dans le premier camp de base et 70 pour les repas, la voiture devrait arriver vers 16h :  » Je ne m’attendais pas à mieux, 130 euros la journée. Je m’étais préparé à devoir marchander un peu. J’ouvre mon portefeuille et le montre « Je n’ai que 300 ringgit avec moi, je dois en garder 50 pour la suite, j’ai une tente, j’ai à manger, cette voiture qui arrive à 16h elle ira de toute façon au bout de cette piste, ça coûtera pas moins cher au parc si je n’y suis pas, je payerais le retour.  « Pour la tente c’est seulement 40 ringgit et la voiture c’est 160 ».  Le jeune qui est en face de moi n’a pas l’air d’être un mauvais bougre, il fait son boulot simplement et ne prendra aucune initiative contraire aux directives qu’il a reçu. « Combien tu gagne pour ce job? » « 950 riggnit par mois plus le logement sur place, tous les 3 mois je passe une semaine avec ma famille a 400km d’ici ». « On me demande de payer plus d’un tiers de ton salaire pour passer une journée ici, tu trouves ça normal? Où passe tout ce fric? »

Je me refuse à payer, le transport plombe le budget et j’ai vraiment 300 ringgit en poche, pas plus. Dans le bureau d’accueil j’analyse le tableau des entrées du parc, à peine 50 visiteurs par mois. Aujourd’hui en plus de la voiture du parc qui fait un aller retour quotidien vers la ville, un seul autre visiteur est programmé. Un 4×4 avec un chauffeur, un guide et un occidental cinquantenaire arrivent. Je demande au client s’il accepterait que je prenne place avec eux, il me redirige vers son guide, le guide refuse. « Vous comprenez, je peux pas prendre cette responsabilité sans l’accord du parc… » « Non je ne comprends pas, mais allez y, filez. » Ce que j’ai bien compris par contre c’est que le type a déboursé 9000 ringgit soit plus de 2000 euros pour passer une semaine dans le bassin de Maliau.

L’exploitation de la jungle est donc totale en Malaisie, sur les rares espaces qui n’ont pas été remplacés par des palmiers à huile on exploite le bois. Si jamais il en reste encore un peu on clôture et on installe un péage de casino de luxe. Le mont Kinabalu, le bassin de Maliau et quelques autres sites, parfois classés au patrimoine mondial inaccessibles a la plupart des bourses. Quand la voiture du parc arrive, les jeunes qui y travaillent me sortent quelques petits mensonges pour pas que je tente de monter à bord. Ils ont surtout peur d’être pris en faute s’ils ne respectent pas le règlement à la lettre.

Je campe à la jonction et reprends la route au matin, je n’ai pas vu le bassin de Maliau mais j’ai vu comment on l’exploite. Ils sont rares, mais j’en ai rencontré quelques uns, ces malais qui clament avec colère : « On détruit notre bien le plus précieux, la jungle est notre bien commun, nul ne devrait la posséder, personne de devrait payer pour la voir. » Le gouvernement de Kuala Lumpur souvent montré du doigt par ces gens, accusé de ne penser qu’à l’argent.

Alors que je me rapproche à nouveau de la côte le panorama est d’une désolation totale. Des centaines de collines ont été rasées pour le bois. Il reste de malheureux troncs fantomatiques couverts comme la totalité du sol d’une plante rampante et invasive qui étouffe tout. Aucun homme ne vivra assez longtemps pour voir à nouveau une jungle sur ces collines. La foret tropicale dégage une force si envoûtante, une force à la fois effrayante et rassurante, une force qui impose l’humilité qu’il est impardonnable de l’anéantir. Il est stupéfiant de constater que l’homme est devenu une force géologique capable de tant de destruction.

Une force géologique destructrice, il en est une autre qui est passée à 500km de moi alors que j’étais au milieu des terres. Le typhon Haiyan qui a causé nous dit-on plus de 5000 morts au Philippines. Je l’ai appris par des ouvriers philippins des plantations huileuses. Ils émigrent à la recherche d’une vie meilleure, ils accepteraient n’importe quel travail pourvu que le salaire soit suffisant. Ils n’en sont pas conscients, ils ne savent pas que l’huile de palme participe au réchauffement climatique et que ce dernier favorise la formation des typhons. Il savent qu’il va falloir travailler plus dur encore pour aider leurs familles en péril sur l’archipel voisin.

Tawau, tout au bout de la Malaisie, cette fois ci ce n’est plus la mer de Chine méridionale que je contemple mais la mer de Célébés, on verra quels rivages cette nouvelle venue me réserve.

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A propos elievadrouille

Ami du velo et de la curiosité
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5 commentaires pour C’est un sultan

  1. Karnauch dit :

    article fort intéressant à lire…

  2. merci pour ce beau voyage, et bonne route.

  3. pamela dit :

    toujours plein d émotion en te lisant père élie. profite bien de bali et de ta frangine et bonne route!!

  4. louison69 dit :

    Bonjour Élie
    Je découvre ton site via celui de David Cyclonomas .
    Vraiment passionnant tes articles . J’ai appris plein de choses .
    Et j’ai hâte de te suivre sur l’australie car c’est un pays que je rêve de visiter ( a vélo bien sur )

    Christophe

  5. Kevin dit :

    Bonne et heureuse année sur les chemins de tous horizons cher vélocyclopédiste !

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