Bleu – Vert

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L’île de Sulawesi a la forme de … aïe ! Je viens de me piéger tout seul en commençant ainsi. L’île de Sulawesi a la forme d’un craquage nerveux géographique, d’un pétage de plomb géologique. Le créateur a dû la façonner sous l’emprise de psychotropes en pensant faire de l’art abstrait. C’est inqualifiable mais je vais faire de mon mieux. Voyez la chose comme un amas de péninsules aux formes et dimensions aussi nombreuses qu’il y a de crottes de chien sur un trottoir parisien. L’ensemble obtenu propose une large gamme d’éléments bleus que sont les golfes, baie, détroits, mers, chenaux, lacs et rivières, accompagnés des éléments verts que sont les golfes, caps, pointes, plaines, forêts, montagnes, presqu’îles et îles voisines et de l’élément hybride représenté par les coraux. J’ai cru un moment que l’île ressemblait a un « Y » renversé, mais non on m’a fait remarquer que c’était plutôt un « K ». Pas convaincu, je doute même qu’un idéogramme chinois s’en approche.

Depuis Pare-Pare, côté sud-ouest du machin, j’avais migré vers le nord. En quittant le Toraja j’ai rejoint Palopo, ville qui se trouve sur la côte est de la péninsule la plus à l’ouest, plus précisément au nord du flanc ouest de la baie de Bone qui sépare les deux grosses péninsules du sud. (si si, relisez c’est très clair). Je fais donc le tour de la baie de Bone pour rejoindre le sud est de l’île.

La plaine située au nord de la baie (donc au sud du lac Poso et de la baie de Tomini) est représentative de toutes les plaines indonésiennes. La route épouse les formes de la côte mais reste toujours distante du rivage d’une dizaine de km. Sur ma carte les villages sont indiqués par des points mais il en est tout autrement dans la réalité. Les villes et villages indonésiens ont la fâcheuse tendance de s’étendre tout en longueur le long des routes. Si des plans d’urbanisme existent parfois, ils ne sont jamais respectés. Phénomène courant dans un pays en développement mais qui atteint des sommets en Indonésie. La Population du pays a plus que doublé ces 50 dernières années. Ma route ressemble aujourd’hui à un village de 150km de long et de 500 mètres de large. Aucune « centralité » ne prend véritablement le dessus. Je retiens deux inconvénients de cette situation, le bâti masque de part et d’autre le paysage et la circulation de cet axe important se retrouve entravée par le trafic « inter/intra village ». A une fréquence éfreinée les villageois me saluent du fameux « Hello mister! », certain motards restent derrière moi plusieurs minutes alors que le passager dégaine son téléphone pour me prendre en photo. Les plus timides se contenteront d’un horripilant coup de klaxon. Pourtant les Indonésiens savent être « de vraies crèmes ». Quand je suis agacé par un groupe de jeunes qui discourent bruyamment à mon sujet tout en me pointant grossièrement du doigt, je m’approche avec assurance, pose quelques questions d’usage et obtient souvent pour premières réponses des bégaiements gênés. Je ris alors à mon tour de les voir s’observer les uns les autres cherchant celui d’entre eux qui est le plus capable de me répondre avant de retourner à mon coca-cola bien frais qui me fait tenir sous les 35 degrés ambiants. Bien fier de mon charisme qui a su inverser les rôles, ça rend le coca meilleur.

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A partir de la bourgade de Malili tout change. La route récupère le bord de mer là ou elle bifurque plein sud. Une imposante chaîne montagneuse plonge directement dans les eaux de la baie. La route déjà étroite s’amincit un peu plus. C’est qu’elle doit vaillamment s’agripper aux flancs des montagnes. Je longe la mer en maudissant la géologie. Il me faut gravir des centaines de mètres de dénivelé pour surplomber les falaises avant de repiquer dru sur l’embouchure d’une rivière. Je me vois contourner des dizaines de monticules rocheux couverts de la même jungle heureuse qui habille toute la Montagne. Les rares villages sont installés en bord de mer. Là où la montagne a pris un peu de recul pour observer la baie des mini-plaines côtières se sont créées. Étonnamment l’activité principale n’est pas la pêche. On cultive là encore le riz, mais aussi la noix de coco, le café et le cacao. Ces villages sont pauvres. Certains sont construit sur pilotis à même la plage ou au dessus de la mangrove. Tout ou presque est construit en bois. Je vois des lignes électriques suivre la route, mais allez savoir comment et pourquoi le courant n’arrive pas chez les gens. Le soir quelques groupes électrogènes communautaires éclairent les maisons (et allument les TV). Les gens ici comme ailleurs sont souvent d’une grande gentillesse. Après les exclamations de surprise et les présentations habituelles on m’invite amicalement a prendre place à l’ombre. Les vieux jouent beaucoup aux échecs et se tiennent toujours prêts à me lancer le défi de les battre. On se marre bien, une jolie fille passe et on me lance à la rigolade « Tu devrais la ramener en France ! Regarde comme elle est belle ! ». Et la demoiselle de rétorquer avec malice « Jamais ! Il y fait beaucoup trop froid ». Les filles sont toujours plus sérieuses à l’école que les garçons, c’est bien connu. Celle-ci parle un anglais minimaliste mais correct en plus d’avoir une idée du climat français. Mais de manière générale le niveau d’éducation et de connaissances, grande faiblesse de l’Indonésie, est très bas. Les commerçants butent parfois sur d’épineux calculs tel que 5 + 10 . Ils se réfugient immédiatement derrière leur calculette alors que je tends l’appoint avant l’annonce du résultat. Dans un restaurant il y avait un planisphère accroché au mur. Un des client se lève pointe du doigt le Kazakhstan et déclare avec assurance « Australia ». Ces trois amis me regardant avec grande interrogation quand j’explose de rire malgré mes efforts pour ne pas rendre ce grand cartographe ridicule face à tous.

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A 90km de la petite ville portuaire de Kolaka j’ai très envie d’un bivouac solitaire à la plage. C’est reposant, ressourçant et bien mérité après 6 jours de vélo sous cette chaleur étouffante. La route redescend vers la côte jusqu’à a un promontoire rocheux. La plage est en vue, à 100 mètres sur un chemin qui semble rejoindre plus loin un village. Village indonésien qui, bien entendu, s’étale en pointillé jusqu’a la plage. Je me présente aux occupants de la dernière maison, leur exprime mon souhait. Raté ! Dey, un cinquantenaire qui maîtrise convenablement l’anglais me propose immédiatement de dormir chez lui plutôt que sur la plage.

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C’est que Dey n’est pas étranger aux visiteurs. Le salon de sa maison est couvert de photos grand format prises dans les montagnes de l’ile, le figurant accompagnant des touristes du monde entier au milieu de papillons flamboyants qui colorent la jungle. Ce travail de guide occasionnel est la grande fierté de Dey. Il s’empresse de me décrire chaque photo, sans manquer de m’informer du nom et de la nationalité de chaque étranger qui parade désormais sur les murs de sa maison. Dey me presente ensuite sa famille et avant tout sa mère. Une femme de plus de 90ans qui a mis au monde 12 enfants. La matriarche vit entourée de sept de ses enfants (il faut retirer les morts et ceux qui ont tenté leur chance au delà des frontières du village) sous le toit construit pas son défunt époux. Cinq de ces derniers ont fondé une famille, ce qui représente au final, enfants compris, une bonne vingtaine de personnes. La maison faite de matériaux bon marché ne semble être retenue de l’effondrement que par quelques rafistolages d’urgence, de grandes tentures cachent tant bien que mal les dégâts du temps. Chez Dey on vivote de petits boulots occasionnels, de maraîchage et de commerce d’appoint. Pour le dîner il n’y aura pas de viande, c’est que tant que la récolte de cacao n’a pas commencé les rentrées d’argents sont presque inexistantes. Dey me propose de rester plusieurs jours, de me faire visiter les environs qu’il connaît si bien. Il a fréquenté suffisamment d’occidentaux pour savoir que je risquerais de me raidir s’il s’avance le premier dans des considération pécuniaires. Cependant il est parfaitement compréhensible que sa proposition ne soit pas désintéressée. Le désir de calme solitaire qui m’avait poussé jusqu’au pas de sa porte finira par l’emporter.

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Je file le lendemain matin sur Kolaka. C’est une petite ville laide qui ne doit son statut de ville qu’à son port qui relie les péninsule sud ouest et sud est de l’île. La ville resplendit d’ennui. Il y a peu d’hôtels, peu des restaurants, le soir les rues restent plongées dans une pénombre navrante bien que des lampadaires semble être installés depuis des lustres … (oui j’ajoute ici une légère touche d’humour lumineuse). Je suis tellement exténué par la semaine qui vient de s’écouler que je fais fi du manque d’intérêt total du lieu pour prendre une journée de repos.. C’est à Kolaka que la route quitte la côte pour rejoindre 200km à l’est Kendari sur l’autre rive de la péninsule sud-est. La route serpente entre les montagnes, me maintenant dans la chaleur des plaines. Kendari est plus vivante, plus grande et plus chaleureuse que Kolaka. Je flâne au marché, autour du port de pèche, faisant toutes sortes de petites rencontres, de l’etudiant qui cherche à pratiquer son anglais, à l’instituteur curieux en passant par les joueurs d’échec donc j’accepte les défis et la commerçante chinoise installée dans la ville depuis des générations, estomaquée que je la salue dans sa langue maternel et non en indonésien. Les quelques attractions touristiques ou les plages sont situées à des dizaines de km et la flemme l’emporte à nouveau. Je me sens encore anéanti par la chaleur et les efforts fournis précédemment. Je cherche un refuge calme et ombragé où je serais disposé à passer une semaine.

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L’île de Muna devrait faire l’affaire, située un peu plus au sud, elle s’imbrique dans les contours de Sulawesi et est séparée de sa voisine l’île Button par un mince chenal. Muna s’étire en longueur sur une bonne centaine de km, l’île est très accidentée, principalement couverte de forêt. Sa population se concentre principalement dans la petite ville de Raha sur sa côte ouest. L’île est belle et dégage un fort potentiel touristique à peine exploité (pour le moment). Il y a une dizaine d’hôtels en ville, tous dans des prix très raisonnables et d’un confort absolument acceptable. La bourgade est très aérée et même partiellement éclairée le soir. De larges rues laissent la place aux arbres de se déployer, aux enfants de batifoler, aux vieux de bavarder dans les conditions optimales du standing local. Trois rues du centre-ville concentrent tous les commerces nécessaires à ma survie. J’y trouve des épiceries tenues par des Chinois, ces derniers sont si peu nombreux qu’ils sont en train de se fondre complètement avec le reste de la population, oubliant leur langue et changeant de religion. J’y trouve une quinzaine de restaurants qui servent tous les cinq les même plats, et ceci à toute heure de la journée, un karaoké, une mosquée, une église, deux banques, des cyber cafés, des pâtisseries locales, la billetterie des ferry, un club de musculation, des boutiques de téléphones, des quincailleries, des friperies. Je suis le seul voyageur en ville et le resterai jusqu’a la fin de ma semaine. Ici j’ai le temps de répondre à chaque « hello mister », de m’arrêter discuter un brin pour satisfaire à la curiosité de chacun. J’espérais pouvoir au bout de quelques jours être partiellement libéré de mon statut de bête curieuse. J’espérais pouvoir circuler en ville simplement porté par mes pensées sans être continuellement interpellé . « Hello mister Elie! » ai-je finalement pu entendre depuis les terrasses, les cours des maison, les balcons, les moto-taxi….. Il y a très peu d’anglophones dans la ville, ce qui n’empêche pas de se faire quelque amis, notamment dans le quartier chrétien où j’étais presque chaque soir invité à boire quelque verres d’arak (alcool de riz local). Il faut bien évidement noter la présence de quelques musulmans du voisinage toujours prêts à lever le coude.

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A 15km de la ville le lagon de Napabale est l’un des plus beaux lieux de l’île. Le lagon peu profond et bien fourni en corail est une goutte de bleu azur au milieu du vert jungle qui l’entoure. Le lagon est relié a la mer par un tunnel naturel de quelques dizaines de mètres. Avec mon appareil photo sur la tête, de l’eau jusqu’au cou, je me suis engagé dans le tunnel, pousse par la marée descendante. J’en suis ressorti l’eau jusqu’aux narine, l’appareil photo miraculeusement sec, dans un second lagon plus large et plus spectaculaire encore. Les rares cabanes de pêcheurs sur les berges me montrant les chemins d’accès, j’ai passé une belle journée à barboter en compagnie de petits poissons et crabes colorés dans ce lieu parfait.

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Ma semaine s’est écoulée doucement à Raha, rythmée par l’écriture, les bavardages et les siestes. Je veux rejoindre la pointe sud de l’île juste en face de Bau-Bau, la capitale de la voisine Button. Plutôt que de suivre la seule véritable route de l’île qui slalome entre les montagnes au centre de l’île je suis la côte. A peine ai-je quitté la périphérie de Raha qu’il me semble avoir changé de lieu. La piste, très mauvaise, traverse une jungle épaisse habitée par une population qui semble appartenir à une autre ethnie que les citadins de l’île. Ces hommes vivent dans des cases montées sur pilotis sous lesquelles sèchent des fruits cueillis dans la jungle environnante. Tous ne comprennent pas l’indonésien et leur comportement vis a vis de moi et très différent. Ils m’observent avec curiosité et sympathie sans entrer dans l’état de surexcitation commun au reste du pays. A quelques kilomètres d’un monde qui a basculé dans la « modernité », un monde de télévision, d’internet, de musique pourrie, de voiture et moto omniprésente, d’argent et de consommation, je me retrouve catapulté dans une atmosphère qui relève presque du mythe.

Bau-Bau et sa citadelle fortifiées en hauteur de la ville était sur la route des commerçants hollandais qui redescendaient des îles Moluques chargés d’épices. Avec un peu de chance on devrait pouvoir trouver quelques yeux bleus ou cheveux légèrement blonds en observant la population locale. Bau-bau reste un grand port et c’est d’ici que je réembarque sur un long ferry à destination de Bali.

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Le Kilong-kabila est le Jumeau du Binaya que j’ai emprunté entre Bintan et Borneo. Je commence à être rôdé à l’exercice des grandes traversées sur ferry indonésien. L’embarquement est aussi bordélique que prévu, je gueule sur qui me bouche le passage sans complexe, entrepose mon vélo dans un coin et constate que toutes les bonnes places des dortoirs sont occupées. Je transporte mon matelas sur le pont afin de m’y établir pour les trois prochains jours. Bali étant le lieu le plus touristique du pays, je rencontre beaucoup plus d’anglophones à bord. Le Kilong-Kabila fera une première escale à Makassar à l’ouest avant de descendre plein sud sur l’archipel des îles de la sonde. Arrivé à proximité des îles komodo (ou vivent les plus gros lezards du monde, que l’on appelle dragons), il remontra d’île en île l’archipel vers l’ouest jusqu’à Bali.

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Cette petite a passé toute la traversée à me piquer mes livres!

Bali est, dans une de ces facettes, un lieu hybride entre la societe indonésiene et la société australienne. C’est que je m’en rapproche doucement…

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A propos elievadrouille

Ami du velo et de la curiosité
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2 commentaires pour Bleu – Vert

  1. Aline dit :

    Très bon anniversaire à « elievadrouille » ! Deux ans de découvertes, de rencontres, d’épreuves surmontées, d’écriture… et enfin le petit kangourou a pointé ses oreilles ! Un très grand bravo ! Fallait le faire quand-même : 30 000 km et combien de tours de pédales ? Nous sommes fiers et heureux pour toi.
    Your mam et Jacques

  2. marie dit :

    je lis toujours tes aventures avec beaucoup d’intérêt; enjoy!

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