Dialogue de sourds

Je me réveille à Kuta. J’y suis arrivé la veille en milieu de nuit, après avoir courageusement pédalé les 10km d’autoroute depuis le port. Encore sonné par les trois nuits et quatre jours de mer, je fais la grimace. Kuta est la plage la plus connu de Bali, on y trouve toute la panoplie des excès du genre. Des km de boutique souvenirs ridicules, d’agences touristiques malhonnêtes, de resto à pizzas dégeux, avec toute une population de dealers, rabatteurs pour hôtel et/ou prostituées, chauffeurs de taxi menteurs etc… Les touristes ne faisant aucun effort pour rattraper le niveau bien au contraire. On y observe une déambulation permanente de mini-shorts laissant apparaître des cuisses flasques dont la couleur évolue subitement de la blancheur virginale au douloureux rouge écarlate. Il semble être acceptable en ce lieu de porter un t-shirt de mauvaise qualité affichant en grosse lettres un message sans intérêt tel que « My life is cool », « Your mum is Ugly » ou encore « I love Kuta ». Le dit T-shirt sera bien trop souvent agrémenté d’un dessin représentant un coucher de soleil sur la mer ou un singe sur un cocotier. Pour cause de taille unique l’objet nous donne la chance d’observer l’élégance des nombreux hommes qui ne parviennent pas à faire rentrer toute leur proéminence ventrale dessous, le dernier bourrelet ballotant  joyeusement à l’air libre. Il y a heureusement les surfeurs et surfeuses, fidèles à l’image que chacun se fait d’eux, qui exposent un corps non déformé par cet hédonisme imbécile. Si cette ville vous file la migraine, il est bon de savoir qu’il faut absolument tout négocier si l’on tient à payer un prix honnête. Y compris son cachet d’aspirine.

J’envoie balader à la pelle des dizaines de taxis et autres dealer de champignons hallucinogènes. J’ai développé au fil des mois tout un répertoire de répliques cassantes, vexantes et directes mais suffisamment drôles pour refroidir efficacement mes interlocuteurs sans me faire fusiller du regard qui dit « Désolé d’essayer de gagner ma vie, sale con de riche! » Je marche dans les faubourgs de la ville jusqu’à trouver une plage calme délaissée par les touristes. Au bout de la plage la piste de l’aéroport international. A l’aéroport, je récupère Judith, ma petite sœur, pour deux bonnes semaines. Arnaud son copain arrivera quelques jours plus tard. Nous ne supportons pas Kuta plus d’une journée et nous échappons sur la presqu’île de Butik tout au sud de l’île en attendant l’arrivée d’Arnaud. Les spectaculaires falaises de cette partie de l’île offrent une série de plages étroites à leurs pieds. Le lieu est particulièrement apprecié par toute une armada de surfeurs qui animent la zone. La route sinueuse et vallonnée de la côte propose une large gamme d’auberges et restaurants sans que le paysage en pâtisse. C’est que le lieu résiste étonnamment bien au tourisme de masse visible à Kuta, les surfeurs profitent sans contrainte de cet espace sublime. La mousson bat son plein, il nous faut beaucoup de chance pour passer entre les gouttes. Le Père-Noël nous à donc offert le 24 au soir vers minuit, une plage déserte encastrée entre deux falaises, une eau de mer chaude et accueillante sous un énorme orage!

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Je laisse mon vélo à Uluwatu, le village où nous séjournions, pour partir, accompagné de Judith et Arnaud, explorer Bali, ses plages, ses temples, ses montagnes, ses villages. Première étape, Ubud, au pied des volcans. En quittant la côte nous avons changé de Bali. La culture Balinaise, ses danses et sa religion, bien qu’adroitement commercialisées, apparaissent bien mieux ici. L’identité de l’île se forge dans la religion qui y est pratiquée, l’hindouisme. Cette religion jadis dominante dans la région, des temples d’Angkor jusqu’à l’île de Java, s’est effacée au profit de l’islam et du christianisme. Deux religions arrivées dans les soutes des navires de commerçants arabes et des colons européens il y a une poignée de siècles. Les souverains se convertissant les un après les autres à l’islam sur l’île de Java, l’un d’entre eux prend la tangente et s’installe sur la petite voisine Bali. Longtemps protégée des influences extérieures, Bali reste aujourd’hui, le dernier bastion hindou de la région, la dernière survivance de cette ère révolue.

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Les Balinais, très croyants, disposent chaque matin, devant les maisons, les commerces, les temples, dans les voitures, les bus, les halls d’accueil, bref partout où cela semble nécessaire, un petit panier fort élégant, tressé dans des feuilles de bananier rempli d’offrande à l’intention de Shiva, Ganesh, Brahma ou l’un des quelques millions d’autres dieux hindous. Les temples sont construits comme des cours entourées d’un muret. Quelques petites divinités pourront avoir un autel dans le premier espace alors que plus en hauteur une autre plateforme accueillera le dieu à qui le temple est dédié ainsi que les brahmanes (prêtres). Les temples ne sont jamais couverts d’un toit, mais souvent un banian multicentenaire offre son ombre (et un habitat pour les singes).

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Le mode de transport balinais inévitable, c’est le scooter. On en trouve de bons modèles partout à la location pour l’incroyable somme de 3,5euros par jour. Nous louons donc deux engins afin de faire le tour de l’île.

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Nos premières étapes nous portent vers l’est de Bali. La journée nous serpentons entre les vallées, découvrons des panoramas sublime sur la mer, sympathisons avec quelques villageois et écoliers, admirons les rizières en terrasse, la vue sur les sommets volcaniques ou encore la visite de quelques temples. J’avoue que je ne trouve pas désagréable d’être poussé par un moteur de temps à autre, mais faudrait pas que ça dure ! Le soir il y aura toujours un petit village touristique avec plage où trouver une auberge.

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A Amed, sorte de village étalé sur 10km de route côtière, nous installons notre paresse sur les plages de galets noirs à défaut d’explorer les fonds marins. La plongée est une activité phare du secteur, mais il faut avouer que le temps pluvieux ne nous a pas vraiment appelés à sortir. Quelques jours plus tard nous sommes en 2014 et il est temps de reprendre la route. Les scooters avalent 80 km de route rectiligne jusqu’au nord de l’île bien moins touristique.

Un village, Bengkala, singulier et relativement méconnu, attire tout particulièrement Judith. Ma petite sœur étudie la langue des signes, pratiquée par les sourds et mal-entendants de France. Un gène de surdité affecte prés de 15% de la population du village de Bengkala. Ce pourcentage est considérable comparé à la moyenne habituelle. L’ensemble du village, entendants et sourds, parle donc une langue des signes propre au village. Grâce aux connaissances de Judith nous espérons réussir à communiquer en confrontant ces deux langues des signes.

Nous arrivons à Bengkala vers la fin d’après midi, le village en lui même ressemble à tout autre village du pays éloigné des circuits touristiques. Situé à quelques centaines de mètres de la route principale qui mène au cœur de l’île, là où la plaine laisse insidieusement la place à la montagne Bengkala n’est pas misérable, mais très loin de toute représentation de richesse. Les petites épiceries de rue, la basse-cour en liberté, les motos déglinguées et tous les yeux qui se tournent instinctivement vers nous. Le premier sourd que nous croisons est un petit garçon de 7 ans au regard malin avec qui Judith a déjà entamé la discussion. « Il nous invite chez lui » dit-elle. Chef (puisque c’est la signification du signe qui lui sert de nom) nous emmène promptement au seuil de sa maison au fond d’une impasse étroite. Ses parents et sa grand mère – seule entendante de la famille – nous accueille chaleureusement. Judith se débrouille assez bien pour animer la conversation L’entreprise lui est sûrement facilitée par le fait qu’elle n’est pas la première locutrice d’une langue des signes étrangère à rencontrer ces gens. La mère nous propose rapidement de passer la nuit sur place. Arnaud et moi faisons de notre mieux pour participer à la conversation. Pour des non-initiées de la langue des signes, cela demande une gymnastique intellectuelle éprouvante. Les yeux grands ouverts pour être sûrs de tout entendre et la parole hésitante avec tous nos signes tordus. La mère souhaite vivement nous faire rencontrer sa fille à quelque encablure du village. Contrairement à elle, sa fille a reçu une éducation scolaire, sait lire et écrire (chose bien plus difficile pour les sourds de naissance qui ne peuvent pas associer une lettre à un son). Nous comprendrons par la suite que la mère accepte mal son illettrisme et souffre dans sa fierté de ne pas avoir pu aller à l’école. Sa fille qui poursuit ses études dans le sud de l’île a un bon caractère et une agréable ouverture d’esprit qui lui permet de bien bavarder avec Judith. Mais la rencontre et l’hospitalité qui nous a été proposée semblait avoir été conquise trop vite et trop facilement. La mère nous propose d’assister à un spectacle de danse balinaise en précisant que nous devons participer financièrement, rien de choquant jusqu’à ce que sa fille nous écrive la somme sur un cahier. « 3 juta » Ma connaisance de l’indonésien me fait bondir à la lecture du chiffre, 3 millions de roupia soit plus de 200 euros! Je me fais confirmer plusieurs fois le chiffre, voulant croire a un quiproquo mais la mère confirme et semble s’être lancée dans une série d’arguments fumeux pour justifier ce tarif titanesque. Sa fille prend rapidement ses distances avec la position de sa mère, elle est plus apte à comprendre ce que nous sommes venu chercher dans son village et est véritablement désireuse d’échanger avec nous. L’incident a jeté un froid et face à l’insistance de la mère nous menaçons de quitter les lieux. Nous acceptons de dîner dans la maison familiale uniquement pour la fille, qui bien que compréhensive serait déçue de nous voir partir ainsi . Durant le repas les parents, mais surtout la mère, qui est le véritable chef de famille face à un un époux suiveur, exhibent face à nous tout un album photos de visiteurs australiens sous leur toit. Un couple ou un groupe de sourds qui auraient offert le frigo, payés un séjour en Australie à la mère, soutenu les frais d’hôpitaux suite à un accident de moto du père et par la suite pour un autre accident du petit Chef qui garde une grande cicatrice sur la jambe. Cette démonstration est d’une maladresse affligeante, en exposant ainsi tout ce qu’ils ont reçu ils s’affirment dans une posture d’assistés, les millions de roupiah réclamés sont considérées comme un dû et le véritable handicap de cette femme n’est plus la surdité mais la bêtise. Elle redoublera d’hypocrisie jusqu’au bout, agitant des dangers imaginaires de la nuit tombante pour nous retenir tout en gardant un sourire crispé de convenance. Cette famille a bien entendu le droit d’être aidée, à la vue de sa condition de vie, mais dans ce cas l’aide a été si mal présentée qu’elle a transformé cette femme en une boule de frustration et d’aigreur que l’on réalimente régulièrement avec quelques centaines de dollars australiens (le salaire moyen d’un villageois indonésien ne dépasse pas les 80 euros) qui lui font croire qu’elle peut devenir riche simplement en recevant.

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Le lendemain après avoir passé la nuit sur la côte à 10km du village nous repassons voir la fille, Judith lui offre son dictionnaire de langue des signes française. Nous avons aussi quelques jouets pour Chef qui dort profondément sous le regard de sa grand mère, cette dernière toujours porteuse d’un admirable sourire bienveillant. Nous quittons Bengkala a la fois déçus et heureux, en ayant appris autant sur la condition de sourds que sur la nature humaine.

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Nous repiquons droit sur Ubud poussant les scooters a travers les volcans du centre de l’île et leurs paysages vertigineux (surtout par beau temps mais nous n’avons eu que de la pluie). Quelque jours plus tard Judith et Arnaud repartent à Paris. De mon côté je retourne à Uluwatu prendre un peu de temps. Je trie, nettoie, empaquette toutes mes affaires. Je soupèse le tout, 55kg de cycliste, 35kg de remorque, 13kg de velo. Il y a une grande île au sud mais d’ici je ne la vois pas encore.

 
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A propos elievadrouille

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2 commentaires pour Dialogue de sourds

  1. Aline dit :

    Super de vous voir réunis tous les deux, le grand frérot et la petite sœur, sur le blog ! Et pas mal la bicyclette aux roues-fleurs de la dernière photo… your mum

  2. Claire Blanckaert dit :

    Merci! et toujours chapeau bas pour ton écriture et surtout pour ton regard sur ce que tu vis! pour cette confiance en l’autre qui est si vitale, cette bienveillance que tu as et en même temps cette conscience aigüe devant certains comportements minés par le pouvoir de l’argent dans les échanges! Et toutes ces belles rencontres humaines! c’est super aussi ce que tu as vécu avec Judith et son chéri, (que nous avons croisés il y a quelques semaines à la Vieille Grille!) c’est formidable qu’elle ait pu exploiter ses connaissances et intuitions de la langue des sourds pour communiquer avec ce petit « Chef »
    Je crois qu’Alain (mon chéri) va s’abonner aussi à ton blog, afin de profiter par les yeux quand il veut de tes merveilleux récits et photos! Sinon, je suis toujours à la lecture à voix haute….même s’il est vrai que ton style se prête merveilleusement bien à cette lecture orale!
    Je m’autorise à t’envoyer 2 bons gros bisous!
    Bonne route!
    Claire Blanckaert (une amie de ta mam)

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