Dollars en grappes

La vallée de la Swan s’étire sur 20km de long et 3 de large. Le lieu est absolument plat et ne doit son titre de vallée qu’à la discrète Swan qui coule en son centre. Ici le cours d’eau ressemble à une paisible rivière aux berges bucoliques tandis que 20km en aval c’est un fleuve étonnamment large qui traverse Perth et se jette dans l’océan indien. Willy loge ses travailleurs dans une maison déglinguée au milieu de la vallée. La population de Tongiens y est généralement comprise entre 10 et 30 individus.
Je me suis rarement senti autant différent que face à ces tongiens, ils ont presque tous une carrure de colosse, des masses de muscles de plus de 100kg chacun, y compris les femmes. Ce n’est pas un hasard si les îles Tonga fournissent un bon nombre de rugbymen professionnels dans tous les pays riches (et que leur équipe a vaincu l’équipe de France lors de la dernière coupe du monde, ce qu’ils ne manquent pas de me rappeler l’air moqueur).

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Dès mon arrivée je suis propulsé dans cette nouvelle ambiance. Le soir les Tongiens boivent le kava. Le kava est la racine d’une plante bien connue de la région pacifique. Cette racine est réduite en poudre avant d’être simplement mélangée avec de l’eau. Cette boisson de première importance dans de nombreuses cultures du Pacifique voit sa consommation toujours soumise à un certain rituel, bien que considérablement atténué dans le cas présent. Le kava est présenté dans un grand récipient en bois, creusé dans une seule pièce . De petites calebasses coupées en deux servent de verres. Le goût du kava est plutôt amer et a tendance à rester en bouche un peu plus longtemps que souhaité. Cette plante a de légers effets psychotropes à la fois relaxants et euphorisants. Des laboratoires pharmaceutiques en ont d’ailleurs tiré des anti-stress ou anti-dépresseurs. Si cette boisson ne provoque pas de dépendance, les Tongiens la consomment avec grande avidité plusieurs soirs par semaine. Pour accompagner le kava ils aiment à chanter, des chants d’église souvent, arrangés à leurs sonorités.
Bien sûr, ils y en aura toujours qui dans un autre coin du jardin préféreront se soûler à la biere et se raconter des blagues de cul. Tous n’ont pas la même histoire, certains restent très liés à leur île où ils ont laissés femme et enfants à qui ils envoient chaque semaine le pécule gagné. D’autres sont devenus Australiens et n’enseignent plus la langue tongienne à leurs enfants.

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Je travaille avec Willy dans ses vignes, de 6h jusqu’en début d’après midi généralement. Si plusieurs exploitations font du vin, la majorité ne produisent que du raisin de table. Ces vignes sont à hauteur d’homme, le travail consiste à cueillir les plus belles grappes, en retirer les grains pourris pour enfin bien les présenter dans les boites en cartons de 10kg. Nous avons tous un chariot où installer nos cagettes que nous poussons au fur et à mesure de notre progression dans l’allée.

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Willy est un drôle de patron, toute son organisation patauge dans un fouillis artistique dont il est le seul à savoir pourquoi ça marche. Il n’a même pas de téléphone, ou quand il en a, le perd aussitôt!
Willy vend son raisin à de petits supermarchés de la région. Avec sa bonhommie et sa déambulation nonchalante (due aux excès de kava, de fast food, de tabac et aux nuits trop courtes) il est incapable de négocier un prix de vente honorable et s’écrabouille complètement face aux gérantes chinoises des supermarchés. Willy me proposera des cigarettes une dizaine de fois par jour durant une semaine avant d’intégrer le fait je suis en train d’arrêter.

Le salaire n’est pas extravagant et le confort de mon hébergement dans cette maison surpeuplée reste très relatif (j’ai rapidement pris l’initiative de planter ma tente dans le jardin) mais Willy m’a promis après quelque semaines un meilleur boulot 200km au sud.
Les Tongiens sont des gens bruyants, parfois vulgaires, souvent assez rustres. Les voir manger est une expérience en soit, ils fourrent à pleine main des quantités hallucinantes de manioc, mouton grillé ou poulet entier dans leur bouche jusqu’à ce que l’ensemble déborde par le nez. Leur caractère n’est pas toujours des plus facile. S’ils savent souvent se montrer accueillants et généreux, ils usent d’un langage relativement brutal et aiment à jouer d’intimidation en gonflant leurs muscles. Heureusement j’ai toujours été assez kamikaze pour répondre au bon moment : « Je sais que tu es plus fort que moi, alors ne prouve pas que tu es aussi le plus bête ». Toutes ces petites agressions ne sont au fond qu’un liant dans les relations sociales auxquelles il ne faut pas donner plus d’importance. Les Tongiens ont un sens communautaire très fort, et bien que vivant parmi eux de longues semaines, il m’a fallu régulièrement m’affirmer au sein d’un groupe dont les membres sont si liés que l’étranger que je suis ne peut s’intégrer complètement. Une qualité indéniable des Tongiens est leur grande honnêteté par rapport à l’argent, je peux laisser des centaines de dollars dans un coin du salon en étant sûr le les retrouver à la même place la semaine suivante.

Ce n’est que quelques heures avant le départ, fidèle à lui même, que Willy m’annonce que nous partons enfin pour Bunbury où mon nouveau job sera de conduire un petit tracteur pour collecter toutes les boites de raisin remplies par les autres et les entreposer dans la chambre froide. Une dizaine de Tongiens et moi-même nous entassons dans un mini-bus en toute fin de vie pour rejoindre la ferme de Mario. Mario, malgré ses origines italiennes, est bien un fermier australien, j’en tiens pour preuve son usage abusif de ce fucking four letters word. Mario est un perfectionniste alors que dans les fermes précédentes une grande quantité de raisin pourrit avant même d’être mûre, celui de Mario ne subit aucune perte. Tout chez Mario est droit, propre, organisé, rien n’est laissé au hasard. Notre gaillard à moustache et casquette (non il n’est pas plombier) contrôle continuellement tout ce qui peut l’être, du niveau d’huile du tracteur jusqu’aux moindres traces suspectes sur son raisin.

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Je pensais travailler chez Mario plus d’un mois mais c’était sans prendre en compte l’organisation chaotique de Willy. Ce dernier ayant réalisé qu’il avait trop de travailleurs par rapport à la quantité de travail disponible chez l’ensemble de ses partenaires, m’annonce, bien évidement à la dernière minute, que je pars à Geraldton. « Et c’est où Geraldton? » « 650km au nord », soupirs…

Nous ne partons pas avec le minibus, ce dernier ayant définitivement rendu l’âme peu après son 450 000iem km mais dans trois « ute » comme l’on dit ici. « Ute » vient de « Utiliy vehicle » , en français on dit « pick up » (si tant est que cette dernière expression relève bien du français). Ces grosses bagnoles au coffre ouvert sont les véhicules préférés de l’Australien rural.

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Bref, nous arrivons un matin après avoir fait la route de nuit dans une immense exploitation de vignes. J’ai un brutal sentiment d’abattement à notre arrivée, il fait chaud, plus de 40 degrés durant la journée, un fort vent poussiéreux anime les rares arbres sur les rives de la rivière asséchée, des centaines de mouches nous tournent autour, les vignes masquent la vue dans toutes les directions et la ville est à plus de 30km. Willy m’annonce qu’il y a du travail à longueur d’année dans cette exploitation, repart presque aussitôt en m’abandonnant à mon nouveau patron.

Sur place je rencontre en plus de quelques Tongiens, des Salomonais (des îles Salomon), des Fidjiens, un Papou et un gars des îles Vanuatu. Nous ne sommes pas payés à l’heure mais à la boîte de raisin remplie. De ce fait chacun travaille quand bon lui semble, tous les jours de la semaine si vous voulez. La bonne nouvelle est que nous sommes logés gratuitement sur la ferme. Étant donné le peu d’attrait de l’environnement immédiat, je ne fait que travailler durant un mois, accumulant mille dollars chaque semaine.

Je prends à peine le temps de contempler mon nouveau microcosme. Les propriétaires ne sont quasiment jamais présents, la gestion de l’exploitation est assumée par un couple de Tongiens, Sita et Nani. Ils logent avec leurs compatriotes dans un même bâtiment de la ferme.

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Les Mélanésiens, à l’exception des Fidjiens, (La Mélanésie est une subdivision des peuples du pacifique, dans notre cas seuls les Tongiens n’en font pas partie) partagent une caravane au fond de l’exploitation. Alfred du Vanuatu m’explique que chez lui il y a 83 îles et 106 langues, Albert le Papou, amicalement surnommé par ces amis « l’homme de la grande île » estime que dans son pays près de 800 langues sont pratiquées. Ces deux pays encadrent les îles Salomon à l’ouest et au sud et partagent pour des raisons évidentes de communication une langue commune dérivée de l’anglais à laquelle je ne comprends rien (ne vous inquiétez pas ils parlent aussi très bien l’anglais standard). Les Fidjiens eux vivent en ville où ils forment une petite communauté, ils se covoiturent chaque matin pour venir travailler. Quand à moi j’ai planté ma tente à l’abri du vent, loin de tous ronfleurs.

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Tout allait pour le mieux, le raisin de mauvaise qualité, sans goût et imbibé de produit chimique nous rapporte à tous un bon salaire, mes collègues peuvent se permettre d’envoyer de belles sommes à leurs familles restées sur les îles. Tout allait pour le mieux jusqu’à ce que lors d’un banal contrôle routier Nani et Peterson des Salomons se fassent attrapés par les services de l’émigration. Mele, la grosse tongienne que « l’homme de la grande île » tente désespérément de séduire, échappe de justesse au centre de retention en mentant sur son nom.

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Panique générale! Un coup de fil d’Alfred avertit Sita que la police a trouvé l’adresse de la ferme. En quelques dizaine de minutes, tous ceux en situation irrégulière et même ceux qui sont en règle ont déguerpi. La majorité part dans une autre ferme de la société qui nous emploie, les autre se planquent chez les fidjiens en ville. Je reste seul sur place à assumer les quelques opérations de routine. Les jours suivants constatant qu’aucun policier n’est venu, certains réapparaissent. La peur qui a envahi ces gens m’a semblé quelque peu irrationnelle mais aussi fort compréhensible, leurs choix de vie est en jeu. Sita habituellement si fanfaronnante est complètement déboussolée. Elle doit continuer d’assumer ses responsabilitées, avec la crainte d’être arrêtée elle aussi et privée subitement de son époux. Durant une semaine elle lâche prise, elle se concentre à cuisiner des énormes marmites de bouffe pour les trois ou quatre que nous sommes désormais sur la ferme, ou toute autre tache qui lui vide l’esprit de ses soucis. Mécaniquement je me retrouve à assumer son rôle de manager avant quelle se reprenne. Les patrons tentent de sortir Nani et Peterson du centre de rétention, le risque est bien sûr qu’ils soient expulsés vers leurs îles respectives.

Peterson est un type qui approche de la soixantaine mais qui assume encore une belle silhouette d’adolescent, souriant, discret et malin il était l’un de ceux pour lesquels j’avais le plus de sympathie. Tant qu’il peut aller à l’église chaque samedi et aider sa famille, il est heureux (oui, l’église le samedi car comme vous le savez, bon nombre de chrétiens de la région pacifique sont fidèles de « l’église du septième jour », qui visiblement voit ses semaines débuter chaque dimanche).
Nani avait un rôle important dans la ferme, il était celui qui entretenait toute les installations et le seul capable de manipuler correctement toutes les grosses machines de la ferme.

En fin de compte le temps nous pousse vers la fin de la récolte, le raisin aura pourri avant que nous puissions tout ramasser. A vrai dire ce produit est si mauvais que je considère cela comme une chance pour les consommateurs australiens.

La société qui dirige la ferme possède des exploitations agricoles en tout genre tout autour de l’Australie, son fondateur c’est Tonny, je l’ai aperçu une seule fois en deux mois, il n’a pas adressé un mot aux travailleurs. Du staff dirigeant nous voyons Franck, il me fait penser à un italien du sud, il a cette pointe de violence au fond du regard qui vous invite à tenir une distance respectable avec lui. Je lui ai demandé si je pouvais travailler dans l’exploitation de mangues 3000km au nord. « Pas de problème, je te garde un boulot la haut » a -t-il dit, quand je lui ai dit que ferai la route en vélo, il a immédiatement agité le risque des « noirs ». « Pardon !? » ai-je sursauté. « Oui les aborigènes, des alcooliques… » Je l’ai rassuré en lui disant que dans la majorité des pays que j’ai traversés on m’a mis en garde contre des montagnes de dangers fantasmés, mais je n’ai pas eu le cran de lui dire comment j’appelle ceux qui ont la peur de l’autre.

Bref, vous vous attendiez à ce que je vous conte l’Australie et voila que je vous parle du Pacifique. J’ai voyagé à travers la petite fenêtre offerte par mes collègues, coincé dans ces fermes qui me masquaient la vue. Il est grand temps de partir à la découverte du pays dans lequel je me trouve.

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A propos elievadrouille

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4 commentaires pour Dollars en grappes

  1. Karnauch dit :

    Fort intéressant, et le changement de statut du voyageur renouvelle l’intérêt…

  2. Tartine, Hamster, ta reum, et ta reus. dit :

    Un coucou depuis Naples. Le quartier où nous sommes, bordélique et plein de scooters fait penser à l’Asie. Les tomates sont vachement bonnes. Et celles que tu ramasses?
    Bonne récolte.
    Bisous
    Tartine, Hamster, ta reum et ta reus.

  3. pierre géo dit :

    Hey Elie ! Long time no see mais je suis toujours tes aventures au pays des rednecks avec grand plaisir !
    petit aparté pour te dire que mon petit frère est en Australie pour quelques mois et je me demandais si tu avais un téléphone australien pour qu’il puisse te demander deux/trois conseils au vu de ta longue expérience de traveller !
    Tu peux me répondre par mail (j’ai pas le tien…) et si je n’ai pas de nouvelles et ben comme d’hab’, bon vent et pense à rentrer en France un de ces quatres !

  4. zwierzinski dit :

    Bonjour Que deviens tu certes tu es en australie au bout du voyage mais vas tu y rester?J espere que tu vas bien Peut etre prendras tu la nationalité australienne bien que cela ne doit pas etre facileBon courage pour cette nouvelle année et à bientot

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