Le petit prince

Geraldton est la ville la plus importante entre Perth et Darwin, deux centres majeurs espacés de plus de 4000km. Geraldton est peuplée de 40 000 âmes soit l’équivalent d’une sous-préfecture française. Peu d’autres ville de cette longue côte aride ouest-australienne peuvent se prévaloir d’une populations à cinq chiffres. La ville est agréable, en ce début d’hiver une brise fraîche adoucit le bord de mer sans pour autant refroidir l’océan. Les plus anciens bâtiments visibles dans le centre ville, à savoir l’ancienne gare et la cathédrale, fêtent à peine leur premier siècle d’existence. La petite cité ayant été fondée en 1850.

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Je passe ici une semaine de repos plus ou moins subi. Dans mes derniers jours de travail dans l’exploitation de raisin, je me suis donné un coup au tibia avec le manche d’un outil. J’aurais pu m’en sortir avec un simple bleu mais les parasites s’en sont mêlés et mon hématome devenait dangereusement douloureux et augmentait de taille. J’ai compris le phénomène un samedi matin et me suis ainsi rendu aux urgences de l’hôpital public. Le lieu était presque vide et très calme, une infirmière m’examine brièvement  : « Oh la la, oui c’est infecté vous avez bien fait de venir » Une secrétaire m’enregistre dans les fichiers de l’hôpital et m’annonce tout sourire. « C’est 200$ pour voir le médecin » pas d’argent, pas de toubib ici. Bon, la situation était surtout due au fait que je ne fais pas parti du système de santé australien.

Une fois rétabli je m’élance enfin sur les routes Australiennes, voila des mois que je n’ai pas passé une bonne journée de vélo. Je retrouve mes petit rituels, fermer le sac de la remorque, accrocher les tendeurs, remplir les bouteilles d’eau, remettre le compteur à zéro, placer lunettes de soleil, biscuits boussole, téléphone dans la sacoche de guidon, vérifier une dernière fois la route à suivre, faire tourner le pédalier afin d’avoir la pédale gauche en bas et le pied droit au sol, regarder autour de soi, sourire, prendre un instant, partir.

Il n’y a qu’une seule route qui part vers le nord, elle s’appelle « North-west costal highways » La route n’est pas très large pour une « autoroute », une voie dans chaque direction, avec parfois une voie de dépassement, la circulation est légère, certains « road-trains » passent un peu près, leurs souffles me poussent parfois dans le bas-côté mais que faire? Ce sont les maîtres de la route. Pour rappel les road-trains sont d’énormes semi remorques qui peuvent tirer jusqu’à quatre remorques, quand ils sont lancés à vitesse maximum ils leur faut un bon kilomètre pour s’arrêter. Je traverse la petite ville de Northampton après 60km et quitte la route principale pour camper à quelques encablures de la frontière.

Un groupe d’une dizaine de kangourous sautillent la nuit autour de la tente mais déguerpit dès que je pointe le bout de mon nez (la frontière!?)… Je continue au matin sur des pistes de terre rouge qui séparent les grandes exploitations d’élevage et de céréales. Les champs font des km et des km de long, tout entourés de clôtures pour éviter les ravages commis par les kangourous. J’aperçois une comme petite vallée encaissée emplie de verdure, c’est là que coule la rivière Hutt qui donna son nom au pays. La piste prend (le pays!?)… la courbe de la rivière jusqu’à l’endroit ou l’effondrement du ravin lui permet de la traverser, légèrement en surplomb sur l’autre rive se trouve la capitale (!?)…

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Je m’explique : Il y a plus de 40 ans un agriculteur, Léonard Casley, s’est vigoureusement opposé aux quotas de production que l’on tentait de lui imposer. Plutôt que de se mettre hors la loi, cet homme parmi les plus malins a fait sécession du Commonwealth d’Australie et déclaré ses terres comme état indépendant. L’action était fort bien préparée et s’appuie sur des arguments juridiques recevables, notamment le fait que la région dans laquelle il vit n’a jamais été formellement revendiquée par la couronne britannique. Pour une subtilité juridique qui m’a échappé il a jugé plus sûr de s’ériger en principauté. Le paysan Léonard Casley est devenu Sa Majesté Le Prince Léonard I souverain de la principauté de Hutt river. La famille de Léonard et les travailleurs qui vivaient sur sa ferme représentaient une population d’une vingtaine de personnes. Les autorités australiennes ont sans doute à l’époque sous estimé la détermination du prince à acquérir son indépendance, considérant l’événement avec légèreté. Ils ont d’ailleurs frôlé un arrêt cardiaque par hilarité le jour ou ils ont reçu par courrier une déclaration de guerre du prince Léonard. Quelques jours plus tard, la guerre n’ayant donné lieu à aucun combat d’aucune sorte, les Australiens reçoivent une nouvelle lettre exprimant le souhait de paix du prince entre les deux nations. Futé ce prince! Un pays qui n’a pas perdu la guerre voit son indépendance renforcé. La principauté depuis ce temps se construit une légitimité, se dotant de tout les attributs nécessaire à un état, une constitution, un drapeau, une devise, une monnaie, un hymne etc. Le pays émet des timbres poste, et bien sûr des passeports. Il est possible pour la somme de 500$ de devenir citoyens de Hutt River, il y aurait entre 10 000 et 15 000 hutt-riveriens et hutt-riverienes à travers le monde.

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J’avais entendu parler pour la première fois de ce lieu en lisant un article de « Courrier international » alors que j’étais encore un jeune ado qui ne voyageait que par les rêves. A la fin de l’article l’auteur s’interrogeait sur le risque que Hutt River ne devienne qu’un vulgaire paradis fiscal dépourvu de morale, il était question de l’influence d’un homme qui poussait le prince en se sens. Léonard était décrit comme vieillissant et l’auteur s’interrogeait encore sur la capacité des héritiers à maintenir l’indépendance de la principauté sans le génie de son fondateur. Plus de 10 ans après avoir lu cet article je me rappelais de ce qu’était Hutt River, j’avais en tête la situation approximative du pays sur la carte de l’Australie, mon souvenir donnait un accès à la mer, cela aurait donné plus de charme au lieu. Ce dernier souvenir relevait plutôt d’un fantasme de lieu idyllique, le pays est a une bonne 30taine de km de la cote. Je me souvenais également que, comme à chaque fois que je lisais ou regardais à la TV un reportage sur un lieu, quel qu’il soit, pourvu qu’il soit loin et exotique j’avais très envie d’y aller. J’avais oublié le nom et l’existence de la principauté m’est revenu à l’esprit quelques semaines après être arrivé en Australie . J’ai interroger le web – micro-etat -micro-pays – micro-nation – avec soulagement je l’ai retrouvé.

Je suis chaleureusement accueilli à mon arrivé par deux des fils du prince Leonard, alors que l’un part tondre les moutons l’autre me fait la visite des lieux. Il avait autant que questions sur mon voyage que j’en avais sur la principauté. Il y a un petit musée qui rassemble à la manière d’un bric à brac tout objet ou document qui tend à démontrer le statut d’état souverain du lieu. Une bonne partie du musée est un curieux assemblage d’objets laissés par des visiteur de passage. Certains sont totalement loufoques et leur présence presque inexplicable, un allemand nommé Hütt a laisser sa carte d’identité lors de son passage, une mappmonde d’un club espérantiste polonais est mise en évidence car elle situe la principauté, des insignes de police de divers pays et époque, un morceau du mur de Berlin, des vieux outils de fermes. On peut y admirer quelques passeports de Hutt River dûment tamponnés par de véritable pays, dont celui du consule honoraire d’Hutt River en Côte d’Ivoire, à lire son nom manifestement d’origine française, mais aussi des lettres de diplomates étrangé adressées au Prince, souvent pour lui souhaiter bon anniversaire si ce n’est pas pour la date d’indépendance.

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En face, sur la droite, à l’ombre des arbres, la chapelle du pays fait la fierté de ses habitants. L’apparence extérieure est assez classique, le bâtiment de bois ressemble a une petite grange de ferme surmontée d’une croix. Sur la droite du bâtiment, la stèle en hommage à la princesse Shierley, femme de Léonard décédée l’an passé à été fleurie le matin même. Pour la fête des mères, célébrée début mai en Australie, me rappelle son fils, dans un mélange d’émotion et de retenue. Lorsque l’on rentre dans la chapelle, une lumière légèrement bleutée inonde les murs blancs et fait ressortir la couleur sombre des bancs de bois massif. De chaque côté de l’autel, faisant face à l’auditoire deux imposantes chaises sont réservée au souverain et à sa femme. De grands tableaux très réussis ornent les murs, ils représentent autant des scènes de la vie quotidienne de la principauté que les traditionnel scènes de la vie du Christ. En cherchant bien l’on devrait pouvoir reconnaître certains des membres de la famille princière sous les trait des personnages dessinés.

Pile en face du musée le bureau de poste est un petit bâtiment de briques surélevé de deux marches et devancé d’un perron couvert. Le prince Léonard se tient justement à l’ombre du perron, protégé par la fraîcheur des briques. C’est un vieux monsieur de 88 ans, le dos légèrement voûté par une vie de labeur et 40 années de règne que je salue respectueusement. Son âge n’a pas effacé le regard malicieux et le sourire de farceur érudit qu’il porte avec tant de … majesté! Il raconte, aux quelques visiteurs que nous sommes ce matin là, pour une einieme fois, les anecdotes, les faits de gloire de la principauté sans cacher son plaisir et sa fierté avec une certaine simplicité. Léonard Ier parle avec un fort accent de paysans australien, il m’est très difficile de saisir toutes ses paroles et je n’ose faire répéter un prince à chaque phrase. Mais à la différence de nombreux autres fermiers il parle sans vulgarité. Le bureau de poste est aussi le poste de douane et le bureau gouvernemental. Les philatélistes se précipiteront sur les timbres de la principauté, la plus part dessinés par les filles ou petites filles du Prince, représentent les nombreuses espèces d’oiseau colorés qui peuplent la principauté. Outre les timbres, il est possible d’acheter des pièces et billets en dollar de Hutt river à parité égale avec le dollar australien. Les murs arborent le même habillage fouillis que ceux du musée. Billet de banque de contrées et d’époque variés s’affiche sur un mur, tandit que sur un autre on retrouve à nouveau un fourre tout de documents officiels ou personnel, jauni ou photocopié et d’intérêts variables.

Je dois, me dit on, présenter mon passeport et payer le visa d’entrée de la principauté. La chose est présentée de façon qui me laisse comprendre qu’il est acceptable de refuser. Je joue le jeu, le visa ne coûte que deux dollars, une dépense plus qu’acceptable à la vue du temps passer par le fils pour me faire la visite guidée des lieux. Mais au lieu de présenter mon passeport, je sors de mon sac mon ancien passeport, quasiment plein et estampillé de la mention « annulé » depuis que le consulat de France au Laos m’en a délivré un nouveau. C’est le fils qui se charge des formalités, il feuillette mon passeport, marque un temps d’interrogation, en effet le tampons d’entrée australien n’y est pas et applique sur la toute dernière page vierge de mon ancien passeport deux tampons, entrée et sortie.

En quittant la principauté je m’interroge sur la nature du lieu. Est- ce un état-nation et une famille princière menée par un fondateur au talent génial ou es ce une simple ferme familiale australienne qui suit sur plusieurs génération une idée délirante ? Peu importe à vrai dire ce qu’est Hutt River, les gens qui y vivent croient sincèrement en leur droit à la souveraineté. De part leur détermination Hutt River existe en tant d’entité concrète depuis plus de quatre décennies. Ces gens simples diffusent des valeurs humanistes, de tolérance et d’accueil. Ils ont mis de l’utopie dans la recette de leur aventure et c’est peut être cela que viennent chercher les 20 000 visiteurs annuels. Hutt River fonctionne et existe encore aujourd’hui car il est la concrétisation du rêve de chaque petit prince endormi.

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A propos elievadrouille

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4 commentaires pour Le petit prince

  1. louison69 dit :

    Encore un magnifique article . Merci
    Mais trop rare ! on en redemande 😉

  2. Aline dit :

    Tu pourrais postuler pour le poste d’ambassadeur ? Contente d’avoir une belle photo (de mon petit prince…). Take care ! Your mum

  3. Elena dit :

    Bonne chance pour la suite. Je viens de passer un mois en Australie, sans regarder un ordinateur de trop près. J’étais allée rendre visite à mon frère qui habite Sydney et ensuite je me suis payé le voyage jusqu’à Uluru. Après, à nouveau avion d’Alice Springs (que j’aime bien) jsuqu’à Adelaide et ensuite voiture d’Adelaide à Melbourne.
    Si tu as l’occasion de faire la route entre Adelaide et Melbourne, il y a un bel endroit qui s’appelle Coorong, une sorte de lagune en bord de mer. Moi je me suis arrêtée dans un pub un cra cra, the Meningie hôtel, tenu par un gars très sympatique, Chris. Ensuite ce que j’ai aimé c’était le Cap Otway. Après la route qui borde la côte est un peu dure, bien que belle. Et Apollo Bay est très couru par les surfers. Bonne chance, ne te fait pas mal ! Courage.

  4. Elena dit :

    Et cette histoire du prince dans le bush est absolument géniale ! Bravo

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