Codes de travail

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Au nord d’Hutt River, Kalbari est un agréable village touristique à l’embouchure de la rivière Murchison. Au sud du village on admire d’imposantes falaises de cette couleur rouge orange qui inonde  nos représentations de l’Australie. L’océan s’y fracasse dans une débauche d’écume tandis que le bush du bord de mer est balayé par un vent  puissant. En face du bourg la rivière a formé une presqu’île de sable, territoire d’une colonie de pélicans. Drôles d’oiseaux, un peu ridicules quand ils se déplacent au sol avec une démarche de gros poulet de ferme, équipés d’un bec extraordinairement long, ils n’en restent pas moins impressionnant quand ils déploient leurs larges ailes, souples et puissantes qui les soulèvent au-dessus des flots. Au nord l’attraction est le canyon creusé par la rivière et cette surprenante fenêtre de pierre. J’y  fais étape quelques nuits avant de retrouver la « North west costal  hightway »

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400 km rectilignes et monotones vers le nord. Il n’y a rien ou presque, le terrain est plat, le bush semble s’étaler sans fin dans toutes les directions. Les arbres secs, aux troncs noueux et aux branches cassantes peinent à faire suffisamment d’ombre avec leurs petites feuilles éparses. En retrait de la route il y a de rares « cattle stations ». Deux roadhouses pour me ravitailler en eau. Il y a, comme partout où j’ai été à ce jour en Australie, beaucoup d’oiseaux, de très beaux perroquets jaunes et verts, d’autres gris au ventre rose que l’on voit très souvent, de plus petits mais pas moins bavards, bleus, gris, noirs, jaunes. Les corbeaux sont aussi de la partie, ces derniers émettant une sorte de râle plaintif fort peu mélodieux. Plusieurs fois j’ai aperçu des aigles effectuant de grands cercles dans les airs, scrutant le sol à la recherche d’une proie. Les oiseaux sont encore plus nombreux aux abords d’une rivière en eau. J’ai été agréablement surpris un matin de me retrouver à quelques mètres d’un cygne noir.

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On voit beaucoup de kangourous, la plupart morts, écrasés sur le bord de la route. Les kangourous ne sont franchement pas réputés pour leur intelligence, la nuit ils sont incapables de détacher leurs regards des phares des voitures et sont la cause de nombreux accidents. Les « road train » n’essayent même pas de les éviter. La plupart des véhicules sont équipés d’un “pare-kangourou”. Pour limiter le problème une clôture encadre la route de part et d’autre. Cette clôture m’empêche de camper suffisamment loin de la route pour ne plus l’entendre la nuit. A intervalles réguliers des aires de stationnement où il est autorisé de camper sont aménagées. J’y croise une population qui risque fort bien de m’accompagner partout en Australie. Les «gray nomades ». Ce sont les retraités australiens qui vivent dans d’énormes caravanes, de véritables maisons roulantes, tirées par des 4×4 puissants. Souvent un petit bateau est installé sur le toit du 4×4 : la pêche est un loisir excessivement populaire en Australie. Le climat et la taille de l’Australie se prêtent particulièrement à ce genre de vie. L’hiver arrivant, les nomades gris migrent vers le nord où il fait bon et beau. Certains voyagent ainsi depuis des années et n’ont plus de véritable maison, d’autres partent régulièrement pour des périodes de plusieurs mois.

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En cinq jours j’ai rejoint la petite ville de Carnarvon à l’embouchure de la rivière Gascoyne. La ville accueille de très nombreuses exploitations de tomates, courgettes, bananes, mangues et autre fruits et légumes. La saison commence à peine et les backpackers sont nombreux à tenter leur chance dans les fermes.

Vocabulary

Backpacker : Les backpackers sont des gens comme moi qui disposent d’un visa « vacances-travail » d’une durée d’un an, renouvelable une fois. Ce visa est ouvert aux jeunes de moins de 30 ans de la plupart des pays riches. Le gouvernement australien a mis en place ce visa pour combler le déficit de travailleurs non qualifiés dans le pays. Ce système est très populaire, notamment en cette période de crise européenne. La population de backpacker est de plusieurs centaines de milliers de jeunes à travers le pays, les français étant parmi les plus représentés. Littéralement, le terme est traduisible par « sac-à-dos-iste ». Appellation fort trompeuse de nos jours puisqu’en grande majorité les backpackers s’achètent une voiture ou un van aménagé pour faire le tour du pays. Un backpacker désigne aussi les auberges bon marché ou peuvent dormir les backpackers des villes.

Bush : Savane semi-aride qui couvre une bonne partie de l’Australie. Par extension on comprend souvent « zone non transformée ou exploitée par l’homme »

Cattle station : exploitation d’élevage bovin et ovin extensive et souvent très isolée. Certaines de ces exploitations s’étirent sur des centaines de km, les plus grandes avoisinent la taille de petits pays tels que l’Albanie.

Road trains : Plus gros camions du monde, ils transportent principalement le minerai issu des mines La cabine fait la taille d’un bus et ils peuvent tracter jusqu’à quatre remorques.

Roadhouse : Stations-services le long des grand itinéraires, souvent le seul lieu habité a des centaine de km a la ronde. Le prix des choses y est bien évidement exorbitant.

Le bourg de Carnarvon s’organise autour de la Robinson Street. La rue commence en face de l’océan indien et file, parallèle à la rivière, côté  sud sur une dizaine de km. Dans les 500 premiers mètres de la rue on trouve tous les commerces nécessaires. Les fermes s’étalent de part et d’autre de la rivière jusqu’à une vingtaine de kilomètres dans les terres. La rivière est en eau, c’est la première fois depuis 3 ans me dit un fermier. L’année passée il n’y a eu que 50 mm de pluie (contre 200 mm en moyenne), le gouvernement a dû réduire le débit pompé dans la rivière qui s’écoule en fait sous son lit de sable. Conséquence :  de nombreuses plantations, surtout de bananes, plante gourmande en eau (bon, faire pousser des bananes dans le désert n’était sûrement pas l’idée du siècle… Que voulez-vous, ça se vend bien…), ont été mises en difficulté.

Il y a plusieurs populations d’agriculteurs, j’apprendrai plus tard à mieux comprendre leurs différentes façons de faire. Tous ont la citoyenneté australienne mais on les identifie encore facilement à l’accent de leurs pays d’origine. Les plus visibles, et les plus critiqués sont les Vietnamiens, il y a bon nombre de Croates (ils détenaient 70% des fermes il y a 40 ans), quelques familles portugaises et bien sûr il reste encore des agriculteurs australiens descendants des premiers colons. Les Vietnamiens, qui possèdent aujourd’hui une quarantaine de fermes, veulent gagner de l’argent vite et facilement. Pour cela ils cultivent intensivement des tomates qu’ils vendent à prix cassés. Ils travaillent dur de l’aube au crépuscule, ils embauchent aux besoins des backpackers qu’ils payent mal et qu’ils ne déclarent pas. Mais la plus grande critique que je leur ferais est leur incapacité à parler un anglais compréhensible bien qu’ils soient tous des citoyens australiens depuis plus de dix ans. Leur vie est encore entièrement dirigée vers le Vietnam où ils passent deux mois une fois la saison terminée avec l’argent durement gagné.

Après un essai non concluant chez des Vietnamiens, je suis pris dans la ferme de Bibi et Risa, des Philippins. Nous sommes huit backpackers français à travailler dans cette exploitation maraîchère, nous logeons dans une petite maison sur la propriété. Nous récoltons des courgettes, poivrons, piments, haricots, paprikas, tomates, aubergines à longueur de journées dans la bonne humeur qui s’est rapidement créée dans le groupe. Bibi et Risa sont des gens bien. Il est agréable de bavarder avec eux, ils ont un sens de l’humour développé, ils s’inquiètent du confort et du bien-être de leurs travailleurs, ont deux filles charmantes et un petit garçon discret. Malheureusement ils entretiennent un rapport quelque peu « gollumien » avec l’argent. Conséquence directe de cette dernière constatation, nous sommes très mal payés. Risa dirige la boutique avec énergie à côté d’un Bibi plus volontiers rêveur, et bien heureux de se décharger des taches décisionnelles. Risa donc, nous paye exclusivement par « contract », c’est à dire en fonction de la quantité de légumes ramassés et conditionnés, et non à l’heure.  Avec les tarifs appliqués, en travaillant à un bon rythme il est impossible d’obtenir un salaire correct.

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Malgré tout, je resterai travailler dans cette ferme un mois et demi. Travailler ici m’aidera à renouveler mon visa. En effet, je dois pour cela prouver le moment venu avoir travaillé un minimum de 3 mois dans le secteur agricole, et, argument suprême de Risa pour justifier la modestie des salaires, toute la paperasse à cet effet est correctement faite. Notre groupe trouve rapidement une joyeuse cohérence. Je retrouve une certaine routine, une stabilité au quotidien, finalement assez bienvenue après ce long vagabondage.

Les semaines passent durant lesquelles nous travaillons beaucoup. Lentement notre cadence de travail s’effrite. A quoi bon nous épuiser si notre paye n’est pas à la hauteur. Nous gardons notre énergie pour nous et ne faisons plus que le minimum du travail demandé. Notre groupe renforce son unité alors que la relation avec Risa se dégrade. Ses tentatives pour nous remotiver sont vaines et mal orientées. J’ai plusieurs fois exprimé à Risa notre mécontentement sur le sujet, à chaque fois ses réactions ont été froides et dures. Elle se justifie en arguant que le grossiste lui impose des prix trop bas.  Je n’espérais pas réussir un miracle de négociation, mais un geste même petit de sa part aurait apaisé notre frustration et nous aurait remotivés. Bien au contraire Risa reste plus ferme que jamais et embauche de nouveaux travailleurs en prévision du départ de mes camarades déjà programmé. Une semaine avant ce départ j’ai une dernière conversation avec Risa, nous devons  éclaircir le feuillage des pieds de tomates cerises, chaque allée représente 4 heures de travail au bas mot et nous est payée 20 dollars, soit le quart du salaire horaire normalement pratiqué. Je conçois facilement que Bibi et Risa puissent être écartelés entre les prix imposés par le grossiste et les travailleurs. Je les observe travailler tout les deux, 7 jours par semaine de l’aube au crépuscule. Ils ne déméritent pas mais moi non plus : mon travail vaut plus de 5 dollars de l’heure. Il est incorrect de nous payer de la sorte. Une fois encore la discussion est un échec, le ton monte sans que nous nous comprenions. Quelques  jours plus tard, je suis viré. Risa sait qu’elle trouvera toujours de nouveaux backpackers qui accepteront, pour un temps, de travailler chez elle. Aucune raison de s’encombrer d’un contestataire. Je n’ai pas de rancune contre elle, parce qu’au fond de moi je me sais plus chanceux qu’elle. Elle est devenue sa propre esclave, aveuglée par une conception de la réussite tronquée par le capitalisme.

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Finalement Risa a pris la décision que j’aurais dû prendre des semaines plus tôt. Je reste une petite semaine à Carnarvon, je ne trouve pas dans l’immédiat de travail intéressant, il vaut mieux reprendre la route.

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A propos elievadrouille

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4 commentaires pour Codes de travail

  1. Marie Pennetier dit :

    Bonjour Elie, j’ai entendu dire que tu étais revenu en France. J’espère que tout va bien pour toi.

    Grosses bises !
    Ta cousine Marie

  2. Francois dit :

    well done ! Tres interessant ton blog.

  3. prevalet dit :

    pas bon pour le tiroir caisse, mais le ventre appréciait peut être non??

  4. Elena dit :

    Très intéressant. Tous les patrons devraient lire ça. Risa préfère renouveller une main d’oeuvre non qualifiée à laquelle elle devra à chaque fois expliquer ce qu’elle doit faire plutôt que de fidéliser des ouvriers qui travaillent bien. Quand tu dis qu’elle est elle-même tombée esclave de ce capitalisme sauvage tu as parfaitement raison. Mais tant que cette main d’oeuvre peut partir quand elle veut… Elle continuera ainsi !
    Imagines, au Mexique, en Californie, voire même en espagne et en Italie, les milliers de migrants clandestins qui font ce travail que toi tu as fait pendant un mois. Bref. Il y a des révolutions qui se perdent ! Ton analyse est très pertinente.

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