Back to C.

J’ai dû adapter un porte-bagages qui supporte deux gros bidons d’eau, 20 litres en tout. J’ai également libéré un peu de place dans la remorque pour y caler plusieurs kilos de pâtes, soupe en poudre, gâteaux secs, conserves et café pour une dizaine de jours. Je laisse derrière moi Carnarvon et file vers l’est dans les terres. On dit « l’ outback » en australien, l’arrière-pays. Des lieux parmi les moins peuplés au monde, me voilà encore bien loin de l’opéra de Sydney.

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Une petite route bifurque à droite juste avant le pont de la « north west costale highway » qui enjambe la rivière. Les panneaux indiquent Gascoyne Jonction à 180km, une petite oasis d’une centaine d’habitants. Il me faudra presque trois jours pour atteindre cette étape, le vent est contre moi. Les cattle stations sont indiquées à une vingtaine de km de la route principale. Le bétail par contre est partout, les vaches évoluent par petits troupeaux dans l’immensité du bush. Elles se regroupent principalement autour des puits surmontés d’une éolienne, dispersés à leur intention. Une ou deux fois par jour, je traverse une nouvelle propriété. Une clôture vient jusqu’au bord de la route ou un passage canadien a été aménagé. Un panneau blanchi par le soleil, déformé par le vent, rouillé par le temps me donne parfois le nom de la ferme. L’ensemble du pays semble avoir été découpé en rectangles, carrés, triangles et autre polygones puis inlassablement clôturé sur des millions de km, dans l’espoir absurde de mettre d’un cote les kangourous, d’un autre les vaches de monsieur untel, de l’autre celles de madame bidule, par ici les aborigènes, là-bas un parc national et que sais-je encore.

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Il y a encore une légère circulation sur cette route, parfois les gens s’arrêtent et s’inquiètent déjà de savoir si j’ai suffisamment d’eau.. Je mobilise toutes mes capacités de concentration pour décoder le langage de certains habitants qui me parlent non seulement avec un accent rigoureusement corsé mais aussi dans un argot local.

A partir de Gascoyne Jonction la route devient une piste, je découvre les joies de la « red dust » cette poussière rouge et fine qui s’infiltre partout et ne repart jamais. Le quatrième jour, en fin de journée j’atteins le parc national du Kennedy range. Je suis sur une piste sableuse jaune et rouge pastel, je passe une rivière asséchée où je surprends une dizaine de vaches qui se mettent à galoper devant moi. Lorsqu’en sortant du creux créé par le cours d’eau je redécouvre l’horizon, il se dresse face à moi une douce muraille orange et ces avancées rocheuses comme les caps d’une île. Je m’avance dans un de ces bras de plaine protégée par l’ombre géante de la falaise. Au pied du « range » un petit campement a été aménagé. Il n’y a pas d’eau dans le camp mais une quinzaine de « nomades gris » qui se sont tous empressés de me proposer un litre ou deux en plus de quelques saucisses.

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En repartant après une journée de repos je m’arrête dans la première ferme pour remplir mes bidons avant une longue portion sans ravitaillement. Je rencontre un couple d’une petite cinquantaine d’années. Ils sont très éloignés du cliché des fermiers vivant au fin fond du bush. D’ailleurs «  Nous ne sommes pas si loin de la ville, en 5 heures à peine en voiture nous sommes à  Carnarvon » me fait remarquer l’homme. Ce sont des gens curieux, cultivés, qui ont voyagé notamment à Paris et attentifs au voyageur que je suis. Une question me brûle la langue « C’est dur de vivre ici, vous ne souffrez pas de solitude ? » « Regarde la vue.» me répond simplement le fermier. Nous sommes sur la terrasse de la maison, elle-même posée au sommet d’une petite colline et faisons face à une vue remarquable des falaises du Kennedy range. Nous prenons le thé, les cookies maison (so british ces Australiens) et bavardons un bon moment avant que la route ne me rappelle.

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Les trois jours suivants ont été très calmes, la piste change souvent de couleur et de style, parfois blanche et pierreuse, puis subitement rouge foncé et lisse, je l’ai vue violette saupoudrée de petits cailloux blancs ou encore jaune au milieu et grise au niveau des traces laissées par les roues. Quand la végétation se raréfie, elle semble presque s’effacer alors qu’à l’inverse, son empreinte semble avoir profondément marqué le paysage en d’autres endroits. Il y a de nombreuses rivières asséchées, mais elles ne le sont qu’en apparence. La nature est nettement plus vigoureuse autour de ces oueds, on y trouve de véritables arbres, de l’herbe, des fleurs et des oiseaux en pagaille. Parfois il suffit de creuser sur quelques dizaines de cm dans le lit de la rivière pour trouver de l’eau. C’est toujours à proximité de ces rivières que je campe, protégé du vent par les arbres, rassuré par l’eau, si précieuse,  et bercé par les chants des oiseaux.

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Finalement en un début d’après-midi, ben… merde ! Pour la toute dernière fois, soyez en certain, des mesures radicales sont d’ores et déjà planifiées, ce rogntudjuu de battant de remorque casse, encore. Pas de panique, j’ai l’habitude. Je suis à une vingtaine de km de « Cobra Station ». Je laisse la remorque sur le bord de la piste, et file avec la pièce cassée vers la station. Il y a si peu de monde ici et les gens sont si honnêtes que je ne prends aucun risque à laisser mes affaires ainsi. Cobra Station est une Cattle Station mais aussi et surtout un hôtel pour les voyageurs depuis plus d’un siècle. Un siècle c’est rien, mais ici c’est énorme, cela nous ramène au temps des premiers explorateurs européens de la région. Le long des routes on trouve des panneaux informatifs à la gloire des courageux pionniers qui ont « découvert », « ouvert » ces nouvelles voies. Les difficultés étaient réelles, les pistes s’ensablaient, l’eau venait à manquer, les véhicules tombaient en panne et ils sont nombreux à n’être jamais revenus, égarés pour toujours dans l’immensité. Pour ne pas les vexer on ne rappellera pas qu’ils avaient 50 000 ans de retard sur les aborigènes.

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Ce lieu, dit historique, ne diffère pas vraiment des autres cattle stations. Une grande maison de pierre et de bois construite sur un niveau et sa terrasse. Un petit bout de pelouse verte quotidiennement arrosé. Plusieurs grands hangars de tôle où l’on trouve au milieu du fatras d’outillage et de matériel toute une collection de tracteurs, camions et 4×4 auxquels il manque toujours a minima une porte, une roue, le pare-brise, le moteur … A l’extérieur des hangars, une montagne de vieux pneus, les carcasses de voitures, rouleaux de fil de fer…. Une allure de faillite imminente, ou pour les plus optimistes, la trace d’un âge d’or déjà révolu.

Je vais directement voir le type occupé par une étrange machine sous les hangars.  Il est très grand, mince avec un gros nez et une barbe blanche bien taillée. Il me fait penser à un personnage de Lucky Luke. «  Me parle pas à moi, chui sourd ! » me braille-t-il en guise de bienvenue. C’est John, il est de passage ici, avec une de ses amies, elle-même amie de Jim qui gère le lieu. Pendant qu’un dernier type, à la dentition dévastée, ce qui gâche son regard doux, soude des bouts d’acier pour sauver ma remorque, je pars dans un vieux 4×4 sans portes récupérer mes affaires sur le bord de la route. Je campe à Cobra station. Le soir Jim et les autres m’invitent à partager une bière. Nous ne sommes que trois clients à occuper le terrain de camping et personne dans l’hôtel. Jim a des problèmes financiers, le mont Augustus à seulement 50km, énorme monolithe rouge de 800m de haut draine tous les touristes. Il n’y a plus de bétail depuis des années et l’hypothétique mine d’or sur le territoire de la station ne semble pas se révéler malgré les efforts de John. Le caractère historique du lieu permettait jusqu’à il y a peu des subventions gouvernementales. La décision a été prise depuis longtemps, dans dix jours Jim mettra la clef sous la porte. Alors que John, qui est habituellement producteur de vin, a l’alcool joyeux, Jim, tourmenté, a le visage fermé. C’est un néo-zélandais arrivé ici, je ne sais comment. Il a une élégante moustache blonde et de petits yeux bleus, avec sa large carrure il semble être un autoritaire sympathique. Mais dans le contexte, il est devenu un grognon déprimé et taiseux. Les déceptions et les frustrations, conséquences de la faillite du lieu sont comme chaque soir péniblement occultées par la bière et le vin dans une ambiance faussement festive.

Les 50km vers le mont Augustus devraient être faciles mais un gros vent de face me scotche à la piste. Je dois descendre les vitesses jusqu’à la plus petite et appuyer de toute ma puissance sur les pédales pour rester à la vitesse de 15 ou même 10km/h. Le dérailleur a du se dérégler, voilà des dizaines de mois qu’il est tordu et que je le redresse régulièrement, sous la tension il s’accroche aux rayons. Un unique coup de pédale le met en pièces. J’ai cassé la patte de dérailleur. C’est un petit bout d’aluminium qui diffère pour chaque  modèle de vélo. Irréparable et introuvable en plein désert. L’avantage d’être en panne à 400km du village le plus proche c’est que la première voiture qui passe vous aidera. Et je ne l’ai pas attendue plus de 15 minutes. Il faut bien que j’aie un peu de chance dans mes emmerdements. C’est l’infirmier des communautés aborigènes, il vient chercher John pour l’emmener au Mont Augustus. En effet la veille Jim aurait donné un coup de poing à John, ce dernier fâché au plus haut point ne souhaite plus rester une minute de plus à Cobra Station. Et puis il ne lui restait qu’une seule bouteille de vin.

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Je reste six longs jours au pied du  mont Augustus pour, vainement, faire venir par la poste hebdomadaire la pièce nécessaire. Il y a juste une simple cabine téléphonique comme lien avec l’extérieur, Cathy la patronne du lieu est la seule à avoir une connexion internet. Elle m’aide en envoyant quelques e-mail ou en recevant les appels des magasins de vélo mais sans jamais oublier de me réclamer les 11$ quotidiens pour le camping.

Il y toujours environ une vingtaine de retraités australiens accompagnés de leurs énormes caravanes. Comme toujours ils se sont précipités pour m’assister,  dans ce cas pour pallier l’amenuisement de mon stock de nourriture. J’ai pu explorer les différents sentiers qui parcourent le mont Augustus en leur compagnie. Si beaucoup des personnes que j’ai rencontrées sont des gens bien sous tous rapports, d’autres sont effroyablement racistes. Me présentant presque des condoléances pour mon continent submergé d’émigrés musulmans, et considérant leur chance d’être né sur une île difficilement accessible par les migrants. Le mépris obsessionnel des aborigènes dont la culture a été annihilée en moins de 200 ans de colonialisme, résonne comme un outrage à l’intelligence humaine.

Les aborigènes, justement, il y a une communauté quelques dizaines de km au sud du Mont Augustus. Ils passent parfois en famille dans la boutique du camping, achètent des sucreries et autres sodas à des tarifs exorbitants. Ils remplissent quelques bidons d’essence et repartent rapidement. Il est interdit de leur vendre de l’alcool. Ils préfèrent rester entre eux, ou du moins limitent les échanges avec les non-aborigènes. Le drame de ces peuples, puisqu’il s’agit de plus de 200 « pays », est un sujet grave que je souhaite pouvoir mieux approfondir à l’avenir.

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Je me résigne, il sera bien trop compliqué de réparer mon vélo là où je me trouve. Je sollicite les campeurs un par un, peu importe la direction où ils vont, du moment qu’ils acceptent de m’emmener en ville. Beaucoup ont tant de matériel qu’ils sont incapables de trouver une place pour mon petit vélo et moi-même. Finalement se sera Dave et sa femme Sandra, des Anglais sur le point de devenir citoyens australiens qui me ramèneront à Carnarvon. Dave est un genre d’hyper-actif- super-enthousiaste. Il bondit avec des bières fraîches  tout en me bombardant de questions ponctuées du fameux « Amazzzing ! ». Juste après avoir obtenu leurs visas permanents Sandra et Dave se sont acheté une caravane tout terrain qui ressemble à un module spatial et entreprennent un voyage de plusieurs années autour du pays. Leur sympathie et leur originalité me redonnent un peu de tonus et me sortent de l’ennui dans lequel je m’installais les derniers jours, isolé dans un bout de désert.

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A propos elievadrouille

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4 commentaires pour Back to C.

  1. Marie dit :

    superbe aventure! toujours contente de te lire!
    Marie

  2. Elena dit :

    Cher Elie,
    Vos photos sont très belles, je suppose que vous descendez vers Perth ? Vous être arrivé en Australie depuis le nord, après votre passage en Indonesie ? Il parait que les Kimberley sont encore très sauvages, mais vous êtes bien avancé dans le Western Australia. C’est un coin où je ne suis pas allée, mais le Centre Rouge reste mon meilleur souvenir.
    Oui, les Austaliens sont très racistes. Ce qui est chouettes c’est que tous ceux qu’on croise sur ces routes sont prêts à vous donner un coup de main.
    Vous devez absolument lire « Le chant des pistes » de Bruce Chatwin. certaines des choses que vous décrivez sont ressenties un peu de la même façon par C.
    Bonne continuation !
    Elena
    PS / j’ai un couple de très bons amis italien à Perth si vous avez besoin. Faites-mois savoir que je les prévienne.

  3. Aline dit :

    Oui je suis d’accord avec Elena, mais « Le Chant des pistes  » se trouvait sous le sapin de Noël, me semble-t-il , où j’ai d’ailleurs eu le très grand bonheur de trouver mon fiston !

  4. Merci pour ce moment de partage. Je me répète doucement avec la mécanique, et bonne route.
    Christian.

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