Etre Chez soi

Je suis un peu vexé de me retrouver à nouveau à Carnarvon, j’avais tout entrepris pour quitter définitivement la ville. Je me sens ridiculisé par mes problèmes mécaniques. Ah si seulement j’étais riche j’aurais un vélo incassable ! Le temps que je reçoive les pièces de remplacement autant travailler. Je retrouve Loïc et Mimi avec qui je travaillais chez Bibi et Risa. Mimi à un bon job dans un café. Je trouve avec Loïc un boulot au port. L’activité du petit port de pêche de Carnarvon tourne presque exclusivement autour de la crevette et du crabe. Durant la saison de pêche, les chalutiers partent avec de petits équipages (six personnes en général) pour trois semaines. A chaque période de pleine lune les crustacés se cachent plus profondément dans l’océan, là où les filets ne peuvent plus les atteindre. Les bateaux en profitent pour revenir à quai, décharger la marchandise et entretenir le bateau. Notre boulot, à Loïc et moi, consiste à transbahuter des dizaines de tonnes de crevettes et crabes congelés conditionnés en boite de 5kg, des cales vers une grande chambre froide. L’équipe est constituée pour moitié de backpackers, l’autre moitié étant un échantillon de la mixité de la société australienne prolétaire. Grâce à ces collègues australiens j’ai considérablement « affiné » mon maniement de la vulgarité et de la grossièreté en anglais. J’ai un moment eu envie de partir en mer sur l’un de ces chalutiers, le salaire y est très intéressant mais les conditions de travail très dures. Il faut travailler parfois vingt heures d’affilées dans cette ambiance graveleuse, enfermé sur un petit bateau balloté par les vagues.

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L’une des rares attractions de la ville sont ces « blowholes », 60 km au nord. Les vagues puissantes s’infiltrent sous la roche et ressortent tel des geysers par des trous quelque secondes plus tard.

Au lieu de cela je reprends le chemin des fermes. Je trouve un travail chez Chris et Paquita. Ce sont des fermiers qui sortent du lot dans la ville, originaux par plusieurs côtés. Chris, 79 ans, est anglais, il a quitté sa terre a l’âge de 20 ans. C’est en Papouasie qu’il passera avec Paquita plus de 30 ans de sa vie. Tout comme leurs parents respectifs, en Angleterre et en Australie, ils se lancent dans une grande aventure agricole. Ils achètent des terres et créent une exploitation de café. Ils aiment parler de cette époque, Paquita dit qu’elle se sentait responsable d’une grande famille. « Bien sûr il y avait un coté colonial, mais la confiance était totale entre les travailleurs et nous. Ils vivaient dans la ferme, nous financions l’école, prenions en charge leurs santé et ils prenaient soin de nos propre enfants. » En 1975 la Papouasie Nouvelle Guinée accède à l’indépendance, les fermiers blancs sont doucement poussés vers la sortie et le pays s’effondre : guérilla, corruptions, putsch et indifférence internationale. A contre cœur ils quittent le pays qui était devenu le leur.

Chris et Paquita s’installent à Carnarvon et tentent l’expérience de la culture des asperges. Ils sont les seuls à 1000 km aux alentours à cultiver cette plante. Aujourd’hui la production est très réduite, Chris, à l’instar de Paquita, fait partie de ce genre d’hommes qui semble vaincre l’âge à la condition unique qu’on le laisse poursuivre l’activité qui toute sa vie a été sa passion et son métier. Tous les jours à 6h il est le premier au travail.

Je suis logé dans une reconstitution de maison papoue traditionnelle à coté de laquelle j’ai même une petite piscine. C’est une grande et haute hutte ronde au toit de paille. Sur un coté deux chambres et une salle de bain sont aménagés, les cloisons sont construites avec toute une variété de planches et vieux volets de récupération. La cuisine et le salon sont complètement ouverts sur l’extérieur. Cette maison est particulièrement agréable à vivre ; dans ce climat chaud et sec, la « round-house » comme on l’appelle dispense toujours un agréable courant d’air rafraîchie par l’eau de la piscine. Dans mon salon ouvert, j’observe souvent de sympathiques oiseaux, lézards, lapins, grenouilles et de moins sympathiques, aux yeux de certains, cafards, araignées, moustiques et scolopendres. Je travaille assez peu, principalement le matin, et la récolte des asperges touche à sa fin.

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Je vends ma remorque à Vangelis, mon voisin français et cycliste tout comme moi. J’ai prévu d’acquerir un nouveau modèle .

Je trouve un autre boulot dans une ferme voisine, je garde ma chambre dans la « rond-house » et verse un petit loyer à Paquita. Mon travail consiste à emballer des tomates dans des barquettes de 500g ou 1kg. Mon employeur est un regroupement de fermiers qui organisent leur production ensemble et vendent le produit conditionné à la principale chaîne de supermarché du pays. Ce seul client a donc un pouvoir énorme sur les prix et sur son exigence de « qualité ». Les tomates sont cueillies à partir du moment où la couleur passe légèrement du vert au jaune. Le temps qu’elles soient conditionnées et expédiées elles auront rougi. Problème : elles n’ont aucun goût. Ce qui importe c’est l’aspect, il faut conditionner uniquement des tomates sans écorchures, à la couleur homogène et rigoureusement contrôler le poids de chaque barquette.

Mes deux collègues backpackers sont assez différents de moi. Cally est une londonienne, archétype de la citadine terrorisée par le moindre animal à six pattes. Elle ne pense qu’à une seule chose : retourner le plus vite possible en ville. (Pour rappel Carnarvon accueille 6 000 habitants et la ville voisine de taille comparable est à 500km) A son grand désespoir elle doit comme chaque backpacker travailler un minimum de 88 jours dans une ferme pour obtenir un second visa d’un an. Elle travaille avec une énergie et une efficacité remarquable jusqu’au matin du 89ième jour où elle se précipitera dans le bus pour Perth. Ryan, lui est taïwanais. C’est un original dans son genre. Il a une silhouette frêle, grand et mince avec la démarche de Jarjar de la Planète Naboo. Il est doué d’un grand talent d’observation et d’imitation, d’un sens de l’humour réussi mais manifestement, il est complètement inapte à l’emballage des tomates ou tout autre travail vaguement physique. Bien qu’il ait 25 ans il s’agit de son tout premier emploi. Il est incapable de prendre la moindre initiative et est d’une lenteur déconcertante. Rêveur, lunaire et poétique, Cally et moi nous interrogions régulièrement sur sa présence parmi nous. Autant d’un point de vue spirituel :  « Ryan, es-tu vraiment là ? » et d’un point de vue plus terrestre  : « Qu’est-ce  que tu fais dans une ferme ?! » Comme chaque jeune voyageur, il confronte son inexpérience au réel avec, je pense, une dimension plus intime dans son cas. Son homosexualité, qu’il cache à sa famille, se révèle, certes avec beaucoup de pudeur ; il se sent  libéré par notre compréhension et l’acceptation naturelle « de son cas ».

Nous travaillons énormément, entre 50 et 70 heures par semaine, mais le salaire est au rendez-vous. Je resterai jusqu’à la fin de la saison mi-decembre. Cally et Ryan serons remplacés par Roxi, une charmante tawainaise pour les dernières semaines de travail.

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Le peu de temps qu’il me reste en dehors du boulot, je le passe chez moi, à me reposer dans ma maison papoue. A Propos de Papou, je vous avais rapidement parlé d’Albert avec qui je travaillais à Geralton dans les vignes. Un plaisant hasard nous a permis de nous retrouver. Il vient de trouver un travail dans une ferme voisine. Il loue avec enthousiasme la seconde chambre de la « round-house ». Paquita et Chris son ravis de pouvoir parler à nouveau le pijin, la langue commune de la Papouasie et des îles voisines (la Papouasie Nouvelle Guinée est le pays le plus riche au monde d’un point de vue linguistique, plus de 800 langues sont pratiquées)

J’ai de l’attachement et beaucoup de sympathie pour Albert. Son parcours est étonnant et sa personnalité atypique. Il est arrivé en Australie grâce à un vieux fermier australien qui l’a pris sous son aile, lui a permis d’avoir un premier visa temporaire. Malheureusement l’administration lui refusera la prolongation de ce visa et Albert devient un immigrant en situation irrégulière. Il travaille au noir dans les fermes, comme de nombreux autres personnes dans son cas, évite de se faire remarquer pour ne pas être pris un jour par la police et expulsé. Albert n’est pratiquement jamais allé à l’école, il sait a peine lire et écrire à cette époque. La vie d’un clandestin est difficile, stressante et ne saurait durer éternellement. Il va faire quelque chose de totalement surprenant, preuve de son intelligence et de sa détermination. Fatigué de joué au chat et a la souris, il se rend. Il appelle lui-même la police : « Venez me chercher, ça fait trois ans que je travaille illégalement, maintenant je veux un visa »

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Ju-Bao, le fils de la famille vietnamienne qui occupe une maison voisine. Un peu dodu pour son age mais incroyablement futé, il sert souvent d’interprète entre à ces parents qui peine avec l’anglais.

Il est emmené dans un centre de détention, où il restera 6 mois. Dans les premiers temps on lui présente toute une série de documents à signer. Le piège est un peu grossier et Albert ne tombe pas dedans. Ces documents stipulent qu’il accepte d’être renvoyé en Papouasie « Je ne sais pas lire, alors je signe pas ! ». La procédure d’expulsion vers la Papouasie est difficile, la violence, les meurtres entre clans ennemis qui ravagent le pays sont autant de freins juridiques à son expulsion. Son corps porte la marque de cette violence, une cicatrice de 10cm sur l’épaule, un coup de machette. Albert se serait fait trancher la gorge s’il n’avait pas eu le bon réflexe à cet instant. Il profite de sa détention pour apprendre les rudiments de l’informatique, perfectionner son anglais oral et écrit. Il se comporte aussi bien qu’il puisse le faire en tant que candidat à un titre de séjour permanent en Australie. Sa persévérance sera récompensée, on lui octroie un visa de quatre ans, au terme duquel il pourra demander la nationalité australienne.

Albert est petit, trapu et musclé, il a la capacité d’être un bon travailleur. Il l’était quand nous travaillions ensemble dans les vignes, son rendement était deux fois supérieur au mien. Mais Albert ne vit pas pour le travail ni même pour l’argent. Il accepte le travail comme un mal nécessaire «  Si je ne travaille pas je deviens gros » observe-t-il. Paresseux ou hédoniste, Albert préfère se lever tard. Il passe beaucoup de temps sur son smartphone à chatter avec ces nombreuses conquêtes amoureuses, passées, présentes et futures. « Tu as combien de copines Albert ? » « En Australie ? hummm… cinq! Non, quatre ! Et trois mariages en Papouasie. » Malgré tout cela Albert ne trouve pas sa place dans la société australienne, il a un fond de tristesse ou de mélancolie chez lui. Il se convainc du contraire en répétant à qui veut l’entendre qu’il ne retournera jamais en Papouasie, que sa vie est en Australie. Souvent, il s’ennuie et quand il s’ennuie trop il boit. Une à deux fois par semaine je le trouve complètement ivre. Il boit parfois une vingtaine de bières en quelques heures.

La violence qui l’a écarté de son pays perdure encore. Deux fois, en trois mois de cohabitation, Albert m’annoncera l’assassina de deux des membres de sa famille. La seconde fois ses frères ou cousins on attrapé, torturé et tué un homme du clan adverse désigné comme étant le coupable. Albert me raconte les événements presqu’en direct au fur et à mesure des appels qu’il reçoit de Papouasie. Il est préoccupé du sort de sa famille bien sûr, mais il me relate les événements sans laisser paraître la moindre émotion ou indignation. Il ne nourrit plus aucun espoir sur le sort de son île. Incapable de trouver sa place en Australie, perdu et seul dans une société qui ne lui correspond pas et fuyant son chez lui, Albert vit dans une errance attentiste.

Dans mon cas c’est différent, j’aime mon chez moi et je ne l’ai pas fui par désespoir. « Chez moi » ce n’est plus un lieu, mais des personnes, famille et amis. Je suis parti il y trois ans, trois années durant lesquelles les gens on évolué, changé. Trois années durant lesquelles, malgré les liens technologiques actuels, j’ai pu me sentir éloigné. Et inversement, j’ai indiscutablement changé. Ma famille et mes amis ont ressenti mon absence prolongé. J’ai eu la crainte parfois de perdre mon « chez moi » de laisser s’effilocher une partie de mon identité. Pour éviter cela je prends des vacances « chez moi ».

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Centre ville de Perth

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A propos elievadrouille

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Un commentaire pour Etre Chez soi

  1. Luc dit :

    Salut Elie! Je n’avais pas encore eu le temps de lire ton blog! Mais voila c’est fait! Cest pas terrible pour quelqu’un qui a des parents enseignants! Non je rigole! C’est fabuleux, J’ADORE, cest bien écrit, intéressant, touchant et plein plein d’humour! Ca ne m’étonne pas de toi! Cest un véritable plaisir de lire tes lignes! Ca change des blog de hippies ou bobos de m#¥! $@!!!!! Ca va en plus nous aider pour le reste de notre tour du monde! Et on pourra te donner des conseils pour les Etats Unis dans quelque mois! Bon quand est ce que tu le mets a jour! il faut absolument qu’on se revoit mon ami ! Je t’appelle des que j’ai une nouvelle carte sim! Bonne année mon cher et à tres bientôt!
    Luc du Pedicab!

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