Des plaies vers la plage

Je suis forcé de reconnaître que j’ai pris un peu de retard dans la rédaction du blog, je sais c’est inexcusable …

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Paquita m’avait prévenu par e-mail. Un important cyclone a touché Carnarvon. Le hangar sous lequel se trouvait mon vélo a été soufflé. Les poutres métalliques sont tombées sur la voiture de Paquita qui a miraculeusement protégé mon vélo. En été les cyclones sont fréquents au nord ouest de l’Australie dans la zone tropicale. Il arrive qu’un de ces cyclones se déplace suffisamment au sud pour atteindre Carnarvon. Le cyclone Olwyn  a été particulièrement violent, aucune victime mais de gros dégâts. Des dizaines d’arbres ont été déracinés ou ont perdu la moitié de leur branchage. Des hangars et toits des maisons envolés un peu partout autour de la ville. Le plus impressionnant est la destruction totale des plantations de bananes. Les fermiers qui en faisaient la culture exclusive seront sans revenu pour un minimum de neuf mois, le temps nécessaire aux bananiers de repousser et de donner des fruits.

L’Australie est un pays envahi de mouches. Ce sont de petites mouches qui ont l’exaspérante habitude de venir dans le coin des yeux vous chatouiller. Elles se nourrissent sur les lèvres, rentrent dans les narines et les oreilles. A certaines périodes, dans certains lieux elles rendent la vie insupportable par leur nombre. On a beau les chasser en agitant les main devant le visage elles reviennent instantanément. Le plus calme des hommes finira lui aussi par les mitrailler d’une pluie de jurons, abattu par son impuissance à se débarrasser, même pour une minute, du phénomène. Les vents du cyclone ont ramené vers la côte les mouches depuis l’intérieur des terres. Par ailleurs la pluie a favorisé leur multiplication. « C’est le pire que nous ayons jamais eu » me confie un fermier. Il faut porter sur la tête une petite moustiquaire dès que le soleil se lève. Les mouches sont partout, dans les maisons, voitures, supermarchés, banques … Les commerces sont en rupture de stock de tout produit susceptible de les repousser ou tuer. Les deux tiers nord de la cote ouest sont affectés par cette plaie.

Je quitte Carnarvon pour le nord avec une nouvelle remorque achetée en France. De fabrication artisanale elle est bien plus solide que la précédente. Plus grande aussi, elle a la contenance suffisante pour les 20 a 25 litres d’eau et les deux semaines de nourriture nécessaires à la traversée des régions désertiques qui m’attendent. Mon premier objectif est le parc National de Karijini à 750km. Les 400 premiers km sont longs et monotones sur la « North West Costal highway » que je suis depuis Geraldton. Je dois rouler avec ma moustiquaire de tête. Les mouches voyagent avec moi, elles se posent sur le vélo ou sur mon dos et dés que je m’arrête se précipitent pour m’emmerder. Le troisième jour, sur une aire de repos un type m’informe de l’approche d’un nouveau cyclone.

Je prends l’information très au sérieux, ayant vu les dégâts du précédent à Carnarvon, et à la simple évocation du mot cyclone, il est raisonnable que j’élabore une stratégie. Le cyclone atteindra la région dans deux jours, j’ai tout le temps d’agir. Le lendemain en fin de matinée j’arrive à Nanutarra Roadhouse. Station service qui se trouve à des centaines de km de tout autre bâtiment. Je suis en lieu sûr et pourrais simplement attendre deux ou trois jours que l’événement passe. Je demande à voir les images des prévisions météo. Si je continue ma route comme prévu, c’est a dire vers l’intérieur des terres je devrais éviter la trajectoire du cyclone et ne subirais que les pluies en périphérie du système. Le 1er Mai au matin (la saison des cyclones se termine fin avril me disait-on) une petite pluie discontinue annonce les réjouissances. Je roule autant que possible, sachant que plus j’avance plus je m’écarte du danger.

La pluie gagne sérieusement en intensité en début d’après midi. Je suis épuisé d’avoir roulé sans pause toute la matinée. Je plante la tente en haut d’une butte. Je m’attends à voir les cours d’eau habituellement asséchés sortir de leurs lits. La pluie reste forte et continue toute l’après midi sans véritablement m’inquiéter. La tente jusque là me protège bien et le vent n’est pas trop violent. Je suppose que l’accalmie viendra en début de soirée et suis plutôt satisfait d’avoir choisi de poursuivre ma route.

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Ça ne s’est pas du tout passé comme je le pensais. Alors que le soleil se couche, la pluie redouble à nouveau en intensité, accompagné par de fortes bourrasques de vents. L’eau forme des petits ruisseaux qui encerclent la tente. Les fermetures éclair de la porte ne retiennent plus l’eau, l’abside devant la tente est arrosée. Les rafales de vent projette de véritables vagues de pluie qui fouettent bruyamment la toile. Je dois sortir plusieurs fois pour replanter les sardines qui ne sont plus maintenues dans le sol détrempé. Je commence à douter que malgré sa qualité la tente puisse me protéger encore longtemps. La soirée avance et le déluge ne s’essouffle pas. Je réalise soudainement que l’eau ruisselle sous la tente. La toile de sol, supposée étanche, commence à subir des infiltrations. Je sors nu comme un ver (pour garder des vêtements secs, dans la tente) armé de ma cuillère. Je creuse à la hâte des tranchées pour détourer l’eau qui menace de m’inonder. En quinze minutes d’effort j’obtiens un résultat satisfaisant. Un ruisseau suffisamment large pour recevoir un nom traverse l’abside, longe la tente sur sa longueur et aidé par la pente du terrain évacue toute menace d’inondation imminente . Il n’y a plus rien d’autre à faire, si se n’est d’attendre la fin de la tempête. Je m’endors sans avoir pu me faire à manger, épuisé par la tension. La fatigue emporte mon inquiétude : « ce n’est jamais que de l’eau, demain il fera à nouveau beau et toute cette eau sera vite séchée par le puissant soleil australien».

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En effet, au matin il ne pleut plus, les flaques d’eau et les rivières reflètent timidement les quelques rayons de soleil qui passent aux travers des nuages. Je suis amusé en remarquant que la tente s’est enfoncée par endroits de plusieurs centimètre dans la boue. Tout ce qui a pris l’eau sera sec avant le début de l’après-midi. Je rentre dans une région plus vallonnée, Tom Price, la première ville que je traverse est à 700m d’altitude. Les températures sont plus douces dans la région et ce n’est pas pour me déplaire. Les mouches se sont visiblement noyées ou alors elles on le mal des montagnes, dans tous les cas elles ont disparu.

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Tom Price est qualifié de ville minière. Tout autour, et au grand dam des aborigènes, on a creusé de gigantesques trous pour exploiter toutes sortes de minerais tel que le fer ou le cuivre. Le minerai est transporté dans des trains de plusieurs kilomètres de long vers les ville portuaire de Karatha et Port Hedland. Destination finale : la Chine. Les mines de la région du Pilbara on longtemps été le moteur économique de l’état de L’Australie Occidentale. La plupart des villes de la région leur doivent leur existence ou à minima leur survivance. Les salaires des nombreux travailleurs des mines sont très élevés et cette population dépense beaucoup d’argent dans l’économie locale. Seulement depuis peu la croissance chinoise a ralenti et la demande de minerai avec. Les chinois parviennent à satisfaire leur besoin en matière première auprès de fournisseurs moins onéreux. L’économie minière est en crise et toute la région en subit les conséquences. Le second secteur économique de la région est le tourisme. Le Parc National de Karijini, à 80km de Tom Price, attire des masses de visiteurs chaque année. Réputé comme étant l’un des plus beaux du pays je m’étais promis de ne pas passer à coté.

Sur se petit plateau situé entre 600 et 800m d’altitudes les rivières ont creusé au fil des millions d’années de spectaculaires gorges dans la roche. Je passe cinq jours dans le parc, les différentes gorges étant à plusieurs dizaines de km les unes des autres, souvent reliées par des pistes pierreuses.

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Je poursuis ma route plein nord une fois sorti du parc. J’arrive sans trop d’efforts, poussé par le vent, dans l’une de ces villes qui ne doit son existence qu’aux mines : Port Hedland. Le paysage autour de la ville est réduit à néant. Désespérément plat, le bush est balayé par le vent et la poussière et terrassé par un soleil de plomb en « hiver », les lieux sont ravagés chaque été par de multiples cyclones. Les arbres n’existent pratiquement pas dans le bush, et quand bien même ils tentent de grandir, les incendies fréquents les détruisent. L’entrée de la ville présente d’énormes complexes industriels alimenté par les trains en provenances des mines. Les nombreux road-trains à trois ou quatre remorques complètent le décor. En face de Port Hedland, de l’autre côté de l’autoroute, il y a une sorte de ville jumelle : South Hedland. Cette ville ou ce quartier détaché de Port hedland à été construit il y a une décennie à peine au moment ou l’industrie minière était flamboyante. Il fallait des logements pour les travailleurs et leurs familles ainsi que toute les infrastructures et services nécessaires à leur bien-être. La ville de 7000 habitants s’étale sur un territoire qui représente la moitié de Paris. Tout a été construit à une échelle disproportionnée, les axes principaux sont larges comme nos autoroute, reliés entre eux par d’énormes rond-points qui me semblent interminables à franchir à vélo. Les écoles, les centres commerciaux, hôpitaux, bureaux de poste tout y est, pourtant la ville ne semble pas exister en tant que telle. Une proportion stupéfiante de maisons neuves sont vides, les grands projets de développement de la ville sont mis en sommeil jusqu’au redémarrage espéré de l’industrie minière.

J’ai parcouru une distance respectable depuis Carnarvon et il me semble que je devrais commencer à chercher un nouveau job. Les salaire restent très attractifs dans la région, mais pas suffisamment pour me retenir dans une ville semi fantôme à l’impact environnemental catastrophique.

Broome 600km à l’est a bien meilleur réputation. L’unique route entre les deux villes longe au sud le « grand désert de sable », qui comme son nom le laisse penser, est infranchissable. Au nord de la route à distance de 10 ou 20km la côte offre de grandes plages de sable blanc ponctuées de rares stations balnéaires ou campings. Je savais que la route serait pénible car terriblement monotone et sans ravitaillement possible à l’exception de deux station services pour remplir mes bidons d’eau. La route s’est avérée impossible. Un vent de face souffle à 40km/h de l’aube au crépuscule. J’ai l’impression d’avoir de la glu sous les pneus. Je lutte de tout mon être pour parcourir chaque jours 60 ridicules km, à ce rythme je vais épuiser mes provisions plusieurs centaines de km avant d’arriver à Broome. La solution serait de rouler la nuit quand le vent tombe. Solution qui implique d’autres défi. Il est impossible de dormir de jour, il fait trop chaud et il n’y a aucun arbre qui puisse me donner un peu d’ombre. La lune qui pourrait suppléer à la lumière de ma lampe frontale termine son dernier quartier et les road-trains ont des phares si puissants qu’ils m’éblouissent complètement.

Je fais du stop, seulement sur 250km. Je me sens toujours un peu honteux et faible d’en arriver à cette solution, de ne pas respecter le principe que je me suis fixé. Je me rassure en me disant que n’importe qui de sensé affirmera qu’il est complètement débile de s’éreinter des jours durant sur une route où je sais pertinemment qu’il n’y rien à voir ni personne à rencontrer. Un couple de touristes allemands me dépose à Barn Hill, 150 km avant Broome. C’est une plage typique de la région, mer turquoise, sable blanc, falaises rouges, plaine ou plateau vert. Les couchers de soleils sont splendides et si l’on est suffisamment attentif on verra quelques baleines au large.

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A propos elievadrouille

Ami du velo et de la curiosité
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5 commentaires pour Des plaies vers la plage

  1. Marie dit :

    toujours passionnant! ça fait plaisir d’avoir de tes nouvelles!

  2. Luc dit :

    Ah, il est de retour!
    Donc tes mains n’ont pas fusionné avec ton guidon!
    Ça aurait pu etre cool non? Un genre de nouveau transformers français!
    La prochaine fois peut etre…
    Il me tarde la suite de tes aventures, à bientot crazy crab!!!! La bise au vélo

  3. Si on comprend bien, question météo c’est pas idéal : Pluie, vent (contraire évidemment)…
    On passera par là, mais en sens inverse et pas avant cinq mois, et tes indications sont précieuses. Cependant on ne se croisera pas puisqu’on « fait le tour » en sens inverse des aiguilles d’une montre, et tu seras en NZ bien avant qu’on y mette les roues.
    C’est un plaisir de te lire !

  4. Aline dit :

    Heureuse de ce nouvel article et toujours émerveillée par ton courage et ton sang-froid. La scène de la tranchée creusée à la petite cuillère est à la fois comique et impressionnante. Les photos sont superbes, en particulier l’arbre fier et solitaire au crépuscule… Bonne route et mets de la crème solaire, ton cache-nez et ta moustiquaire pour rassurer your little mum !

  5. Pierre dit :

    Inexcusable, en effet, on voudrait bien un article par mois, ça peut se gérer ça ! Je suis toujours friand de connaître la suite de tes aventures.
    Cet été je teste le tandem en couple ! (avec Christine), 1 mois, Norvège ou Irlande ou qqch de pas trop loin de chez nous comme ça.
    Bise
    Pierre

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