Alors, Yasur bien?

Les difficultés pour obtenir mon visa néo-zélandais semblaient inextricables depuis les Fidji. Au bout de deux mois, je suis toujours dans l’impossibilité de savoir si je suis oui ou non porteur de la tuberculose, les différents tests sont mal réalisés et donnent des résultats contradictoires. Je choisis d’aller coûte que coûte en Nouvelle Zélande et pour cela il me faudra rentrer provisoirement en France. Pour me consoler de ce contre-temps, je m’offre une dernière découverte dans la région.

Les Fidji en tant que « gros » pays du pacifique sont un nœud régional important, j’ai donc l’embarras du choix. A l’ouest, il y a la France, avec la Nouvelle Calédonie. La France est aussi au nord-est avec les deux petites îles de Wallis et Futuna. Je ne vais pas en France immédiatement. Au sud-est se trouvent les Tonga, dont je connais déjà le bon caractère des habitants et que j’aurais adoré visiter également. Les îles Samoa sont plus loin encore a l’est, de l’autre coté de la ligne de changement de date. Le Tuvalu, un tout petit état de 8 atolls et 12 000 habitant, se trouve plein nord. Les seuls liaison maritimes ou ariennes vers ce pays se font depuis les Fidji, tant que ces îles surnagent face à la montée des eaux. Il y a même Nauru encore plus au nord, micro état à l’histoire aussi navrante que dramatique. Finalement le Vanuatu sera ma destination, il se trouve dans le prolongement sud des îles Salomon qui forment comme une queue de comète au sud est de la Papouasie. J’ignorais tout de ce pays, ce qui est une excellente raison d’y aller.

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Je laisse mon vélo en pension aux Fidji, il ne serait qu’un fardeau inutile dans cet archipel où les routes sont rarissimes. J’arrive à l’aéroport de Port Villa, la capitale et seule véritable ville, sur l’île d’Efaté. Je grimpe dans l’un de ces minis bus colorés qui sillonnent la ville à la manière des taxis brousses africains pour rejoindre le centre ville. La ville est petite et aérée, sans prétention mais agréable à parcourir, construite autour d’une très belle baie. C’est déjà une bonne surprise. Ce jour là l’affluence et même, par Toutatis, les embouteillages sont au rendez-vous du fait de la présence d’un énorme paquebot de croisière. Des milliers de touristes déferlent pour le plus grand plaisir des vendeurs de souvenirs qui forment une cohue à l’entrée du port. Les croisiéristes repartiront le soir même, sans même voir autre chose que cette ville. Port Villa étant le seul port du pays à pouvoir accueillir de tels monstres flottants.

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Les Vanuatais sont d’une gentillesse et d’une générosité déconcertante, en quelques minutes je suis orienté vers l’extrémité du port, d’où partent les petits cargos qui desservent la plupart des 83 îles de l’archipel. Je souhaite aller sur l’île de Tanna au sud du pays. L’ambiance du port me rappelle celle du Mali. Les équipages chargent les embarcations bien au delà de leurs capacité théorique sous le regard d’une petite foule souriante de passagers qui semblent ignorer le sentiment d’impatience malgré les retards systémiques de plusieurs heures.

Mon cargo fait une quinzaine de mètres de long , la ligne de flottaison est en partie sous l’eau et le générateur vient d’être bricolé quelques minutes avant le départ. Ce même générateur s’arrêtera plusieurs fois durant la traversé, privant notre cargo de tous ses systèmes de navigation et communication ainsi que de son éclairage durant de looooongues minutes en plein Pacifique. Nous sommes 20 passagers à nous partager 10 mètres carrés sur une plate-forme à l’arrière du bateau. La mer est très forte, le moteur gueule comme un dragon blessé, les vagues et la pluie inondent par moments notre refuge. Les Vanuatais ne sont pas un peuple de marin mais bel et bien des agriculteurs, et plusieurs passagers supportent très mal la traversée.

Nous faisons escale sur l’île d’Erommango, l’une des plus grande du pays mais seulement peuplée de quelques centaines d’habitants répartis dans trois villages côtiers complètement isolés les uns des autres. Isolé cela veut dire vraiment isolé, il n’existe aucun chemin, aucun sentier à l’intérieur de l’île. Ceux qui se sont risqués à l’intérieur des terres dans l’histoire récente se sont perdus, pour toujours. L’île était autrefois bien plus peuplée et des villages existaient dans chaque recoin de l’île. Les habitants ont dans leur mémoire collective le souvenir d’événements dramatiques, datant « d’avant le père de mon grand-père », « les gens mouraient comme des mouches », « une grande catastrophe » me dit-on. Mais que s’est il passé exactement ? Durant cette escale qui s’éternise, car le cargo s’est arrêté directement sur la plage et qu’il nous faut attendre maintenant que la marée remonte pour repartir, je ne parviendrais pas à en savoir plus. J’ai lu plus tard l’histoire du cataclysme d’Erromango. Les colons ont introduit à la fin du XIX siècles malgré eux une maladie contre laquelle les autochtones n’avait pas de résistance naturelle, 95% de la population a succombé à l’épidémie en quelques mois. Pour conjuré le sort les survivants on tué et mangé trois missionnaires européens qui tentaient sûrement de « sauver leurs âmes » grâce à la foi de Dieu.

Le cannibalisme était pratiqué dans la région entre clans rivaux. Le fait de manger son ennemi était une façon de l’humilier et de le supprimer pour toujours. Aux Fidji j’ai eu vent de pratiques antiques d’une cruauté et d’une horreur absolues. La victime étant par exemple maintenue vivante le plus longtemps possible afin qu’elle puisse assister de visu à la dégustation de ses membres. Des pratiques qui sont aujourd’hui tellement incompatibles avec la gentillesse et l’hospitalité de ces peuples qu’il semble aberrant de les y associer.

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Tanna est une île de 10km de long assez densément peuplée. 10 000 habitants dont plus de 3 000 à Lennakel, la capitale de l’île, une mégalopole dans le coin. Tanna se distingue par une forte identité, sa culture est originale par bien aspect du reste du pays. A Lennakel je suis hébergé par la famille de Robert, un instituteur francophone.

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Ah oui, avant de poursuivre, un aparté sur les langues au Vanuatu est nécessaire. Le Vanuatu est le pays qui à la plus haute densité de langues, plus d’une centaine de langues pour 280 000 habitants, soit une langue par groupe de 2500 habitants en moyenne. Les Vanuatais en tant qu’agriculteurs voyagent peu au sein de leur île, et encore moins entre îles, deux villages espacés d’un kilomètre peuvent très bien ne plus se comprendre dans leur langue réciproque. Pour complexifier la situation la colonisation du Vanuatu à été menée conjointement par la France et l’Angleterre. Il en a résulté une administration complètement bicéphale ou tout était en double. Il y a encore aujourd’hui deux systèmes scolaire, l’un francophone, l’autre Anglophone que je découvre alternativement d’un village à l’autre sans aucune logique de répartition. Heureusement, il y une langue compréhensible dans tout le pays, le bichelamar qui est un mélange de toute ces langues avec une bonne base d’anglais, du français bien sur, une grammaire plutôt germanique et du vocabulaire issu de tout le pacifique. Souvent les vieux s’adressaient à moi en bichelamar, je comprenais l’essentiel et je leur répondais en anglais.

Robert l’instituteur est content de pouvoir parler français avec un Français, depuis l’indépendance en 1980 la France se fait très discrète et l’immense majorité des touristes sont Australien et Néo-zélandais. Son village natal est à une journée de marche sur le flan de montagne vers le centre de l’île. C’est un village catholique et francophone, l’église fait bonne figure au milieu du village. Un prêtre fidjien de passage animera la messe le lendemain, mais mon intérêt se porte plus spontanément vers un autre lieu central pour la communauté, le nakamal.

Le nakamal, c’est l’agora du Vanuatu, le lieu ou les hommes, les vieux, les chefs discutent et résolvent tous les problèmes de la vie communautaire. C’est ici qu’un jeune homme cherchera l’assentiment de son futur beau père, c’est ici que les condoléances faites à une famille endeuillée seront formellement présentées et c’est aussi ici que l’on consomme le kava. Tanna est la seule île ou les nakamal ne sont pas des bâtiments en tant que tel mais une sorte de petite clairière entourée de grands banians. Ces arbres à la démarche onirique, ont toujours été mythifiés partout où ils poussent et il aurait été surprenant que les Vanuatais y fassent exceptions. A Tanna comme partout ailleurs, les femmes ne sont ni autorisées à boire du kava ni acceptées dans les nakamals.

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Comme je ne suis pas une femme, je suis convié en fin d’après midi au nakamal. Les vieux ont palabré toute une partie de la journée et il est temps pour eux d’aborder un moment un peu plus récréatif, s’il en faut. Les jeunes garçons apportent quelques friandises préparées par les femmes et s’activent à la préparation du kava. La racine fraîche est minutieusement nettoyée de toute la terre résiduelle à l’aide des fibres qui entourent les noix de coco avant d’être coupée en morceaux grossiers. Jusque là tout va bien. L’étape suivante était exclusivement exécutée par des garçons de 12 ou 13 ans me dit-on mais j’ai surtout vu des jeunes adultes la réaliser. C’est là que les occidentaux un peu timorés commencent à paniquer. Un type enfourne dans sa bouche une quantité conséquente de kava et mâche la chose sans l’avaler une bonne dizaines de minutes avant de tout recracher sur une feuille de bananier. La bouillie ainsi obtenue est passée dans l’eau, essorée plusieurs fois dans un genre de feuille que l’on trouve en haut des troncs des cocotiers pour en extraire le maximum de substance et enfin, s’il l’accepte, offerte au voyageur. Ce processus rend le kava 10 fois plus fort, en goût et en effet psychoactif qu’aux Fidji.

Alors que la nuit tombe subrepticement sur le nakamal, avec les premiers bols de kava distribués l’ambiance du lieu se métamorphose. Le silence s’insinue sans prévenir entre les hommes, nous sommes transportés chacun de notre coté par notre esprit libéré de son corps qui lui ne désire plus rien que le repos. Ceux qui parlent encore, murmurent et chuchotent comme s’ils avait peur de couvrir le bruit du vent dans les arbres. La pénombre fait place aux étoiles, les hommes se reconnaissent à nouveau pour un deuxième bol de kava si jamais le sommeil ne vous a pas déjà conquis.

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Je marchais depuis le matin sur des sentiers sinueux au centre de l’île, interrogeant chaque personne rencontrée sur ma direction, étant incapable de m’orienter seul dans ces petites montagnes raides et couverte de jungle. J’ai interrompu bien malgré moi, une réunion, semblait-il importante, en surgissant depuis le sous-bois au beau milieu d’un nakamal. Je passais donc une bonne journée, très aventurière et romanesque. Je marchais sur un étroit sentier, où les arbres fermaient le ciel comme dans un tunnel quand soudainement une petite clairière m’offrit un panorama sans égal sur le Mont Yasur. C’est un petit volcan de 300m seulement sur la pointe de l’île. Sa particularité est d’être le volcan en éruption le plus accessible du monde. Éruption douce et lente qui dure depuis environ 800 ans. J’observe un cône très régulier, un panache de fumée sort du cratère et à intervalles rapprochés de puissants grondements résonnent. Je fais face à la « plaine des cendres », le nom du lieu parle de lui même. Le vent poussent toujours les cendres volcaniques dans la même direction, créant dans cette île tropicale un mini désert grisâtre traversé par une petite rivière. Sur l’autre versant une végétation frêle se développe courageusement. Le fond du tableau, c’est l’océan pacifique dans lequel le cracheur de feu trempe les pieds.

Le volcan est l’une des principales attractions touristiques du pays, chaque jour une cinquantaine de personnes sont transportées en 4 x 4 jusqu’à son cratère par une piste aménagée. Une société étrange gère le site. La visite coûte près de 70 euros. J’ai lourdement insisté pour avoir des informations sur la justification de ce prix, interrogé les villages aux alentours, sur l’existence ou non d’une redistribution de cette manne. J’ai interrogé les employés de la société sur leurs salaires, dérisoires, semble t-il. J’ai également interrogé les personnes qui gravitent autour de ce phénomène touristique en louant tant bien que mal des hébergement aux alentours immédiats du volcan. Conclusion de mon enquête, quelqu’un exploite le volcan pour son unique profit, du coup je ne payerai pas.

La solution m’a de toutes façons rapidement été indiquée par les jeunes du coin, il y a un sentier sur le flanc végétalisé du volcan au bout de la plaine des cendres. Je m’y attaque l’après midi, quand la majorité des gens font la sieste. Le chemin est un peu confus au départ, finalement le seul but est de grimper à l’abri des regards caché dans les herbes. Je me retrouve en 40 minutes sur un petit replat ou la végétation s’arrête net, il ne reste plus que quelques dizaines de mètres de dénivelé avant le sommet. le sol vibre à chaque éternuement de la montagne, ce drôle de sol sableux gris foncé, parsemé de pierre noire patatoïde de toute tailles. Ce volcan, à ce moment là, me semble tellement correspondre à une image de livre d’enfant qu’il ne m’effraie pas. Cette forme si parfaite, cette taille raisonnable, ce petit panache de fumée, c’est juste une mignonne petite colline qui grogne. Le petit prince ne va pas tarder à arriver pour son ramonage. Je devine enfin le bord du cratère quand une détonation nettement plus forte que les autres, me pétrifie sur place. J’entends ensuite des genres de sifflement dans l’air et observe comme un nigaud, l’atterrissage sans grâce d’une pierre rougeoyante de 50cm à 10m de moi. Pof ! On m’avait dit « t’inquiète, en dix ans seulement deux personnes on été tuées par le volcan. » Cool. J’arrive au sur le cratère, ça fout les chocottes. Dans le cratère il y a en fait deux cratères comme les narines d’un dragon. Au fond c’est l’enfer sur terre, la lave s’agite comme l’eau d’un jacuzzi. De petites explosions propulsent des grosse gouttes de lave qui retombent au fond, puis le volcan semble se calmer, le bruit de la lave liquide sur les parois s’estompent mais c’est une feinte. Quand le silence va naître, la bête le tue dans un fracas sec et musclé, la cendre et parfois la lave sont expulsées sans ménagement avant qu’à nouveau le ciel s’éclaircisse et que ce cycle reprenne. Je reste quelques dizaines de minutes sur place le temps de prendre le tempo de cette respiration tellurique.

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Bon, voilà qui fut, sans exagération, une expérience unique dans ma vie mais c’est bien mieux de nuit me dit-on. Je réitère mon ascension le lendemain à 3h du matin, j’évite d’utiliser ma lampe pour le pas être repéré par les soi-disant gardes de cette fumeuse société qui exploite le volcan. Du coup, je manque le sentier végétalisé. Je grimpe directement dans la pente sableuse, créant de nombreux mini glissements de terrain qui me font reculer d’un mètre quand j’en parcours deux. J’escalade frénétiquement le monument géologique dans un mélange d’excitation et de panique quand un gag me traverse l’esprit. A cette allure je risque d’arriver comme un fou au bord du cratère et de tomber dedans comme un toon. Sauf que les toons sont invincibles et pas moi. Je m’arrête, je me marre, je repars, tranquillement. La nuit la lave se révèle partout à mes yeux et le lieu est encore plus flippant. Toute une partie de l’intérieur du cratère brille, la lave est projetée en l’air dans un spectacle de son et lumière du feu de Dieu, un feu d’artifice qui me file des mini arrêts cardiaques à chaque pétarade. Les pierres brûlantes en retombant sur les parois se brisent en petits cailloux incandescents qui résonnent dans la nuit.

Je me dresse au bord du gouffre de feu, et fais pipi dedans.

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A propos elievadrouille

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5 commentaires pour Alors, Yasur bien?

  1. pierre qui roule dit :

    « cette fumeuse societe qui exploite le volcan »

    Bravo !

  2. Aline dit :

    Tu rentres tout de suite à la maison ! maman (un peu fière je dois avouer, malgré les palpitations cardiaques)

  3. Et je fais pipi dedans ! Ah la la la la…. c’est bien les hommes ça, comme dirait ma grand-mère.
    Bon, ça m’a bien fait rigoler tout de même…Bonne année !

  4. Sylvain dit :

    Excellent récit à graver dans la roche (granitique)

  5. Clément dit :

    Salut Elie, c’est Clément (un ancien collègue de la fac de géo à Tours), c’est toujours passionnant de lire tes récits et de voir tes photos. Si jamais il te prend l’envie un jour de faire un livre regroupant les deux, sois assuré que je me ferai un plaisir de l’acquérir au plus vite, pour moi, mais aussi pour le faire découvrir aux lecteurs de la bibliothèque où je travaille. Les récits de voyage d’une telle qualité, avec d’aussi belles photos ne sont pas légion.
    Porte toi bien.
    Ciao

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