Trêve hivernale

Nous sommes fin mai et c’est à cette époque de l’année que le pays entre en hibernation. Les touristes si nombreux tout l’été se sont raréfiés, de nombreux campings , auberges et agences touristiques ferment boutique pour les trois mois à venir. Seules les stations de ski maintiennent un peu d’animation dans l’arrière pays.

La froideur de l’hiver m’a poussé vers la ville. Avec ses 300 000 habitants Christchurch est la seconde ville du pays et la plus grande de l’île du sud. Située sur la côte est, à l’entrée de la péninsule de Banks, la ville s’est développée comme une tache d’huile dans une grande plaine marécageuse. Son climat tempéré et peu pluvieux est un atout appréciable dans le pays.

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Le centre ville est enceint dans un rectangle parfait, judicieusement surnommé, « the four avenues ». Mais ce centre ville en a surtout le nom et assez peu l’aspect, l’histoire récente aggravant le phénomène. En 2011 la ville fut touchée par le pire séisme de son histoire, tuant 185 personnes et détruisant ou rendant trop dangereux des milliers de bâtiments dont l’emblématique cathédrale au centre du centre ville. Sept ans plus tard les stigmates de l’événement sont encore très visibles et toujours très présents dans les conversations des habitants de Christchurch.

Aujourd’hui dans le centre ville, l’on  trouve encore de grandes esplanades de graviers à la place des bâtiments détruits, parfois transformées en parking, encadrées de vieux immeubles condamnés recouverts de tags. D’autres zones ont été reconstruites avec des immeubles modernes sans charme. La structure en quadrillage très aérée n’as pas été modifiée par la reconstruction, ce que je trouve dommage. Je pense que Christchuch avait là une opportunité fabuleuse pour créer un concept urbanistique qui tranche avec la fadeur des villes du nouveau monde, une page blanche inespérée pour transformer un désastre en chance mais qui n’a pas su être complètement saisie par les décideurs de la ville.

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Symbole de la cité et de l’attachement des habitants à un certain conservatisme, la cathédrale anglicane du XIX siècle, complètement éventrée, sera après des années de palabre, démontée pierre par pierre pour être reconstruite à l’identique, malgré le coût faramineux d’une telle solution.

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Autour du centre, les nombreux « suburbs » s’étalent sur plus de 15km dans toutes les directions. Je les arpenterais tous à vélo dans toutes les directions en faisant des livraisons de repas avec cette étrange impression d’être constamment en train de rouler dans la même rue sans fin. Des pavillons sans étages avec leur bout de jardin et leur clôture fatiguée tout du long, puis à l’intersection, une épicerie, peut être un fish and chips et un coiffeur, un peu plus loin une école à coté d’un grand parc et enfin à la frontière de deux quartiers un grand centre commercial qui fait office de centralité.

Linwood est une banlieue assez pauvre mais adjacente au centre. C’est ici que Mike et Erika, un couple du genre « hippies septuagénaire et militants actifs pour la légalisation du cannabis », gèrent cette petite auberge. C’est un lieu convivial qui échappe miraculeusement à l’hyper réglementation néo-zélandaise. Les backpackers comme les touristes fuient l’hiver austral tant est si bien que quelques semaines après mon arrivée nous ne sommes plus que deux occupants. Daniel, un allemand mélomane au caractère discret et agréable sera mon coloc pendant deux mois. Mike qui est un grand bavard passe de temps a autre, presque plus pour discuter que pour récupérer nos loyers hebdomadaires.

Je travaille de l’autre côté de la ville à décharger des conteneurs. Je mets en palette des meuble made in China, des chaussures made in India, des pièces détachées de tracteur made in USA, de la poudre de coco made in Thailande, des chauffe-eau made in France, de l’huile de canola made in Malaysia, des tests de grossesse made in Jesaispas-où, des vélos électriques made in Taiwan, des raisins secs produced in Turkey et bien d’autres choses encore. C’est beau la mondialisation, je voyage à travers les conteneurs … Ce travail est en fait très peu enthousiasmant, mais bon, faut bien je paye mes «  éternelles » vacances. Les livraisons à vélo que je fais le soir et week-end me permettent de me détendre tout en complétant mes revenus.

Il faut dire que Christchurch est certainement la ville la plus favorable au vélo du pays et même de la région sud pacifique. Les politiciens de la ville partant du constat que la ville offre des conditions optimales aux cyclistes urbains à savoir un climat clément et aucune dénivellation ont mis les moyen pour développer la pratique du vélo. Des millions de dollars ont été investis dans des pistes cyclables souvent très bien conçues. (c’est assez rare pour le dire) Les bus de ville sont équipés de porte-vélo, un système de location en libre service à été créé (bien que très limité), des bornes de réparation (quelques outils et une pompe à vélo accroché à une base fixe) ont été installés dans différents lieux stratégiques et enfin il existe un atelier associatif d’auto-réparation qui se trouve être largement subventionné par la ville.

L’effort et la prise de conscience de la part des politiques locaux sont donc réels et il faut le souligner. Seulement voilà, une fois n’est pas coutume, les politiciens sont en avance sur leurs administrés.

La mentalité du « que bagnole » peinent encore à évoluer. Le vélo n’est toujours pas considéré comme un moyen de transport normal, même en ville. Beaucoup d’offres d’emplois en ville portent la mention « Vous devez avoir une voiture », quand bien même les distances restent raisonnables. J’ai d’ailleurs toujours affirmé avoir mon propre véhicule sans que cela pose problème in fine ! Lors de mes livraisons à vélo plusieurs personnes étaient surprises de voir arriver un cycliste, car ici beaucoup de livreurs font ce travail en voiture… Quand à cet atelier associatif auquel j’ai apporté mon aide il m’a laissé un drôle de sentiment. En France ce genre de lieux, que je kiff grave, sont, disons le sans complexe et en toute amitié, des gros repère de gauchistes écolos qui s’échangent des graines bio et fabriquent eux même leur shampoing. J’appartiens peut être à cette caste, mais c’est pas à moi de le dire ! En Nouvelle Zélande la dimension militante est totalement absente des motivations des principaux acteurs de cet atelier. Leur vision de la place à donner au vélo dans la société actuelle est à peine plus élaborée que chez la plupart de Kiwis. En fait ce qui les motive chaque semaine à donner de leur temps, c’est cet esprit civique et communautaire qui est une qualité appréciable des cultures anglo-saxonnes.

En effet si les Français devaient s’inspirer d’une valeur néo-zélandaise cela serait sans hésiter leur honnêteté et leur sens civique du quotidien. Grâce à ces préceptes la confiance entre les gens peut s’établir beaucoup plus naturellement. La bonne confiance entre les citoyens et les institutions permet par exemple au DOC (Departement of conservation, équivalent du ministère de l’environnement et du tourisme) de créer des campings dans des endroits magnifiques où les usagers s’auto-enregistrent et payent leur nuitée en laissant l’argent dans un genre de tronc d’église. Tout le monde joue le jeu et les installations ne sont que très rarement vandalisées, même en ville. Impensable en France ..

Très scrupuleux quant au respect de chaque réglementations, obsédés par la mise en sécurité de toutes les activités les Kiwis ont choisi de vivre cette valeur dans l’excès. C’est, semble-il, un excès un peu flippant mais très souvent inoffensif .

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Avant de quitter la ville, je vais faire un tour sur la péninsule de la Banks où il y a un faux-vrai village français. Akaroa fut le lieu d’une tentative de colonisation française au 19ème siècle. L’expédition d’une quarantaine de colons aurait pu faire basculer l’histoire du pays. Mais manque de chance les Français arrivèrent trois semaines après la signature du traité de Waitangi entre les chefs Maoris et les Anglais ruinant les espoirs de revendication des Français. Ils s’installèrent pourtant, créant le village d’Akaroa. La petite communauté française finit au fil du temps par se dissoudre dans la population anglophone et l’histoire fut lentement oubliée jusqu’au début des années 60. C’est à cette époque que le maire du village recréa de toute pièce l’identité française du village, ressuscitant toute une collection d’anecdotes francophiles, renommant toute la voirie en préférant le mot « rue » au mot « street » et « gendarmerie » en lieu et place de « police station ». Toute cette comédie ayant pour objectif de redynamiser le tourisme du lieu. Ça a marché, aujourd’hui en plus des quelques descendants directs des colons français (mais qui ne parlent plus le français) une dizaine de nos compatriotes se sont installés à Akaroa faisant vivre à nouveau un peu la francité du lieu en animant notamment la boucherie, la boulangerie, la crêperie du village…

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Autour du village, la péninsule de la Banks offre de très beaux paysages.Il s’agit en fait d’un vieux volcan éteint au pentes érodées et au cratère immergé dans la mer qui crée aujourd’hui la baie d’Akaroa. Des petites collines ardues qui me remettent en jambes pour le prochain épisode.

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A propos elievadrouille

Ami du velo et de la curiosité
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Un commentaire pour Trêve hivernale

  1. Marie dit :

    Merci Elie, de continuer à nous faire voyager avec toi, dans des récits détaillés que j’attends toujours avec impatience !

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