Back to C.

J’ai dû adapter un porte-bagages qui supporte deux gros bidons d’eau, 20 litres en tout. J’ai également libéré un peu de place dans la remorque pour y caler plusieurs kilos de pâtes, soupe en poudre, gâteaux secs, conserves et café pour une dizaine de jours. Je laisse derrière moi Carnarvon et file vers l’est dans les terres. On dit « l’ outback » en australien, l’arrière-pays. Des lieux parmi les moins peuplés au monde, me voilà encore bien loin de l’opéra de Sydney.

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Une petite route bifurque à droite juste avant le pont de la « north west costale highway » qui enjambe la rivière. Les panneaux indiquent Gascoyne Jonction à 180km, une petite oasis d’une centaine d’habitants. Il me faudra presque trois jours pour atteindre cette étape, le vent est contre moi. Les cattle stations sont indiquées à une vingtaine de km de la route principale. Le bétail par contre est partout, les vaches évoluent par petits troupeaux dans l’immensité du bush. Elles se regroupent principalement autour des puits surmontés d’une éolienne, dispersés à leur intention. Une ou deux fois par jour, je traverse une nouvelle propriété. Une clôture vient jusqu’au bord de la route ou un passage canadien a été aménagé. Un panneau blanchi par le soleil, déformé par le vent, rouillé par le temps me donne parfois le nom de la ferme. L’ensemble du pays semble avoir été découpé en rectangles, carrés, triangles et autre polygones puis inlassablement clôturé sur des millions de km, dans l’espoir absurde de mettre d’un cote les kangourous, d’un autre les vaches de monsieur untel, de l’autre celles de madame bidule, par ici les aborigènes, là-bas un parc national et que sais-je encore.

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Il y a encore une légère circulation sur cette route, parfois les gens s’arrêtent et s’inquiètent déjà de savoir si j’ai suffisamment d’eau.. Je mobilise toutes mes capacités de concentration pour décoder le langage de certains habitants qui me parlent non seulement avec un accent rigoureusement corsé mais aussi dans un argot local.

A partir de Gascoyne Jonction la route devient une piste, je découvre les joies de la « red dust » cette poussière rouge et fine qui s’infiltre partout et ne repart jamais. Le quatrième jour, en fin de journée j’atteins le parc national du Kennedy range. Je suis sur une piste sableuse jaune et rouge pastel, je passe une rivière asséchée où je surprends une dizaine de vaches qui se mettent à galoper devant moi. Lorsqu’en sortant du creux créé par le cours d’eau je redécouvre l’horizon, il se dresse face à moi une douce muraille orange et ces avancées rocheuses comme les caps d’une île. Je m’avance dans un de ces bras de plaine protégée par l’ombre géante de la falaise. Au pied du « range » un petit campement a été aménagé. Il n’y a pas d’eau dans le camp mais une quinzaine de « nomades gris » qui se sont tous empressés de me proposer un litre ou deux en plus de quelques saucisses.

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En repartant après une journée de repos je m’arrête dans la première ferme pour remplir mes bidons avant une longue portion sans ravitaillement. Je rencontre un couple d’une petite cinquantaine d’années. Ils sont très éloignés du cliché des fermiers vivant au fin fond du bush. D’ailleurs «  Nous ne sommes pas si loin de la ville, en 5 heures à peine en voiture nous sommes à  Carnarvon » me fait remarquer l’homme. Ce sont des gens curieux, cultivés, qui ont voyagé notamment à Paris et attentifs au voyageur que je suis. Une question me brûle la langue « C’est dur de vivre ici, vous ne souffrez pas de solitude ? » « Regarde la vue.» me répond simplement le fermier. Nous sommes sur la terrasse de la maison, elle-même posée au sommet d’une petite colline et faisons face à une vue remarquable des falaises du Kennedy range. Nous prenons le thé, les cookies maison (so british ces Australiens) et bavardons un bon moment avant que la route ne me rappelle.

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Les trois jours suivants ont été très calmes, la piste change souvent de couleur et de style, parfois blanche et pierreuse, puis subitement rouge foncé et lisse, je l’ai vue violette saupoudrée de petits cailloux blancs ou encore jaune au milieu et grise au niveau des traces laissées par les roues. Quand la végétation se raréfie, elle semble presque s’effacer alors qu’à l’inverse, son empreinte semble avoir profondément marqué le paysage en d’autres endroits. Il y a de nombreuses rivières asséchées, mais elles ne le sont qu’en apparence. La nature est nettement plus vigoureuse autour de ces oueds, on y trouve de véritables arbres, de l’herbe, des fleurs et des oiseaux en pagaille. Parfois il suffit de creuser sur quelques dizaines de cm dans le lit de la rivière pour trouver de l’eau. C’est toujours à proximité de ces rivières que je campe, protégé du vent par les arbres, rassuré par l’eau, si précieuse,  et bercé par les chants des oiseaux.

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Finalement en un début d’après-midi, ben… merde ! Pour la toute dernière fois, soyez en certain, des mesures radicales sont d’ores et déjà planifiées, ce rogntudjuu de battant de remorque casse, encore. Pas de panique, j’ai l’habitude. Je suis à une vingtaine de km de « Cobra Station ». Je laisse la remorque sur le bord de la piste, et file avec la pièce cassée vers la station. Il y a si peu de monde ici et les gens sont si honnêtes que je ne prends aucun risque à laisser mes affaires ainsi. Cobra Station est une Cattle Station mais aussi et surtout un hôtel pour les voyageurs depuis plus d’un siècle. Un siècle c’est rien, mais ici c’est énorme, cela nous ramène au temps des premiers explorateurs européens de la région. Le long des routes on trouve des panneaux informatifs à la gloire des courageux pionniers qui ont « découvert », « ouvert » ces nouvelles voies. Les difficultés étaient réelles, les pistes s’ensablaient, l’eau venait à manquer, les véhicules tombaient en panne et ils sont nombreux à n’être jamais revenus, égarés pour toujours dans l’immensité. Pour ne pas les vexer on ne rappellera pas qu’ils avaient 50 000 ans de retard sur les aborigènes.

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Ce lieu, dit historique, ne diffère pas vraiment des autres cattle stations. Une grande maison de pierre et de bois construite sur un niveau et sa terrasse. Un petit bout de pelouse verte quotidiennement arrosé. Plusieurs grands hangars de tôle où l’on trouve au milieu du fatras d’outillage et de matériel toute une collection de tracteurs, camions et 4×4 auxquels il manque toujours a minima une porte, une roue, le pare-brise, le moteur … A l’extérieur des hangars, une montagne de vieux pneus, les carcasses de voitures, rouleaux de fil de fer…. Une allure de faillite imminente, ou pour les plus optimistes, la trace d’un âge d’or déjà révolu.

Je vais directement voir le type occupé par une étrange machine sous les hangars.  Il est très grand, mince avec un gros nez et une barbe blanche bien taillée. Il me fait penser à un personnage de Lucky Luke. «  Me parle pas à moi, chui sourd ! » me braille-t-il en guise de bienvenue. C’est John, il est de passage ici, avec une de ses amies, elle-même amie de Jim qui gère le lieu. Pendant qu’un dernier type, à la dentition dévastée, ce qui gâche son regard doux, soude des bouts d’acier pour sauver ma remorque, je pars dans un vieux 4×4 sans portes récupérer mes affaires sur le bord de la route. Je campe à Cobra station. Le soir Jim et les autres m’invitent à partager une bière. Nous ne sommes que trois clients à occuper le terrain de camping et personne dans l’hôtel. Jim a des problèmes financiers, le mont Augustus à seulement 50km, énorme monolithe rouge de 800m de haut draine tous les touristes. Il n’y a plus de bétail depuis des années et l’hypothétique mine d’or sur le territoire de la station ne semble pas se révéler malgré les efforts de John. Le caractère historique du lieu permettait jusqu’à il y a peu des subventions gouvernementales. La décision a été prise depuis longtemps, dans dix jours Jim mettra la clef sous la porte. Alors que John, qui est habituellement producteur de vin, a l’alcool joyeux, Jim, tourmenté, a le visage fermé. C’est un néo-zélandais arrivé ici, je ne sais comment. Il a une élégante moustache blonde et de petits yeux bleus, avec sa large carrure il semble être un autoritaire sympathique. Mais dans le contexte, il est devenu un grognon déprimé et taiseux. Les déceptions et les frustrations, conséquences de la faillite du lieu sont comme chaque soir péniblement occultées par la bière et le vin dans une ambiance faussement festive.

Les 50km vers le mont Augustus devraient être faciles mais un gros vent de face me scotche à la piste. Je dois descendre les vitesses jusqu’à la plus petite et appuyer de toute ma puissance sur les pédales pour rester à la vitesse de 15 ou même 10km/h. Le dérailleur a du se dérégler, voilà des dizaines de mois qu’il est tordu et que je le redresse régulièrement, sous la tension il s’accroche aux rayons. Un unique coup de pédale le met en pièces. J’ai cassé la patte de dérailleur. C’est un petit bout d’aluminium qui diffère pour chaque  modèle de vélo. Irréparable et introuvable en plein désert. L’avantage d’être en panne à 400km du village le plus proche c’est que la première voiture qui passe vous aidera. Et je ne l’ai pas attendue plus de 15 minutes. Il faut bien que j’aie un peu de chance dans mes emmerdements. C’est l’infirmier des communautés aborigènes, il vient chercher John pour l’emmener au Mont Augustus. En effet la veille Jim aurait donné un coup de poing à John, ce dernier fâché au plus haut point ne souhaite plus rester une minute de plus à Cobra Station. Et puis il ne lui restait qu’une seule bouteille de vin.

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Je reste six longs jours au pied du  mont Augustus pour, vainement, faire venir par la poste hebdomadaire la pièce nécessaire. Il y a juste une simple cabine téléphonique comme lien avec l’extérieur, Cathy la patronne du lieu est la seule à avoir une connexion internet. Elle m’aide en envoyant quelques e-mail ou en recevant les appels des magasins de vélo mais sans jamais oublier de me réclamer les 11$ quotidiens pour le camping.

Il y toujours environ une vingtaine de retraités australiens accompagnés de leurs énormes caravanes. Comme toujours ils se sont précipités pour m’assister,  dans ce cas pour pallier l’amenuisement de mon stock de nourriture. J’ai pu explorer les différents sentiers qui parcourent le mont Augustus en leur compagnie. Si beaucoup des personnes que j’ai rencontrées sont des gens bien sous tous rapports, d’autres sont effroyablement racistes. Me présentant presque des condoléances pour mon continent submergé d’émigrés musulmans, et considérant leur chance d’être né sur une île difficilement accessible par les migrants. Le mépris obsessionnel des aborigènes dont la culture a été annihilée en moins de 200 ans de colonialisme, résonne comme un outrage à l’intelligence humaine.

Les aborigènes, justement, il y a une communauté quelques dizaines de km au sud du Mont Augustus. Ils passent parfois en famille dans la boutique du camping, achètent des sucreries et autres sodas à des tarifs exorbitants. Ils remplissent quelques bidons d’essence et repartent rapidement. Il est interdit de leur vendre de l’alcool. Ils préfèrent rester entre eux, ou du moins limitent les échanges avec les non-aborigènes. Le drame de ces peuples, puisqu’il s’agit de plus de 200 « pays », est un sujet grave que je souhaite pouvoir mieux approfondir à l’avenir.

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Je me résigne, il sera bien trop compliqué de réparer mon vélo là où je me trouve. Je sollicite les campeurs un par un, peu importe la direction où ils vont, du moment qu’ils acceptent de m’emmener en ville. Beaucoup ont tant de matériel qu’ils sont incapables de trouver une place pour mon petit vélo et moi-même. Finalement se sera Dave et sa femme Sandra, des Anglais sur le point de devenir citoyens australiens qui me ramèneront à Carnarvon. Dave est un genre d’hyper-actif- super-enthousiaste. Il bondit avec des bières fraîches  tout en me bombardant de questions ponctuées du fameux « Amazzzing ! ». Juste après avoir obtenu leurs visas permanents Sandra et Dave se sont acheté une caravane tout terrain qui ressemble à un module spatial et entreprennent un voyage de plusieurs années autour du pays. Leur sympathie et leur originalité me redonnent un peu de tonus et me sortent de l’ennui dans lequel je m’installais les derniers jours, isolé dans un bout de désert.

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Codes de travail

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Au nord d’Hutt River, Kalbari est un agréable village touristique à l’embouchure de la rivière Murchison. Au sud du village on admire d’imposantes falaises de cette couleur rouge orange qui inonde  nos représentations de l’Australie. L’océan s’y fracasse dans une débauche d’écume tandis que le bush du bord de mer est balayé par un vent  puissant. En face du bourg la rivière a formé une presqu’île de sable, territoire d’une colonie de pélicans. Drôles d’oiseaux, un peu ridicules quand ils se déplacent au sol avec une démarche de gros poulet de ferme, équipés d’un bec extraordinairement long, ils n’en restent pas moins impressionnant quand ils déploient leurs larges ailes, souples et puissantes qui les soulèvent au-dessus des flots. Au nord l’attraction est le canyon creusé par la rivière et cette surprenante fenêtre de pierre. J’y  fais étape quelques nuits avant de retrouver la « North west costal  hightway »

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400 km rectilignes et monotones vers le nord. Il n’y a rien ou presque, le terrain est plat, le bush semble s’étaler sans fin dans toutes les directions. Les arbres secs, aux troncs noueux et aux branches cassantes peinent à faire suffisamment d’ombre avec leurs petites feuilles éparses. En retrait de la route il y a de rares « cattle stations ». Deux roadhouses pour me ravitailler en eau. Il y a, comme partout où j’ai été à ce jour en Australie, beaucoup d’oiseaux, de très beaux perroquets jaunes et verts, d’autres gris au ventre rose que l’on voit très souvent, de plus petits mais pas moins bavards, bleus, gris, noirs, jaunes. Les corbeaux sont aussi de la partie, ces derniers émettant une sorte de râle plaintif fort peu mélodieux. Plusieurs fois j’ai aperçu des aigles effectuant de grands cercles dans les airs, scrutant le sol à la recherche d’une proie. Les oiseaux sont encore plus nombreux aux abords d’une rivière en eau. J’ai été agréablement surpris un matin de me retrouver à quelques mètres d’un cygne noir.

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On voit beaucoup de kangourous, la plupart morts, écrasés sur le bord de la route. Les kangourous ne sont franchement pas réputés pour leur intelligence, la nuit ils sont incapables de détacher leurs regards des phares des voitures et sont la cause de nombreux accidents. Les « road train » n’essayent même pas de les éviter. La plupart des véhicules sont équipés d’un “pare-kangourou”. Pour limiter le problème une clôture encadre la route de part et d’autre. Cette clôture m’empêche de camper suffisamment loin de la route pour ne plus l’entendre la nuit. A intervalles réguliers des aires de stationnement où il est autorisé de camper sont aménagées. J’y croise une population qui risque fort bien de m’accompagner partout en Australie. Les «gray nomades ». Ce sont les retraités australiens qui vivent dans d’énormes caravanes, de véritables maisons roulantes, tirées par des 4×4 puissants. Souvent un petit bateau est installé sur le toit du 4×4 : la pêche est un loisir excessivement populaire en Australie. Le climat et la taille de l’Australie se prêtent particulièrement à ce genre de vie. L’hiver arrivant, les nomades gris migrent vers le nord où il fait bon et beau. Certains voyagent ainsi depuis des années et n’ont plus de véritable maison, d’autres partent régulièrement pour des périodes de plusieurs mois.

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En cinq jours j’ai rejoint la petite ville de Carnarvon à l’embouchure de la rivière Gascoyne. La ville accueille de très nombreuses exploitations de tomates, courgettes, bananes, mangues et autre fruits et légumes. La saison commence à peine et les backpackers sont nombreux à tenter leur chance dans les fermes.

Vocabulary

Backpacker : Les backpackers sont des gens comme moi qui disposent d’un visa « vacances-travail » d’une durée d’un an, renouvelable une fois. Ce visa est ouvert aux jeunes de moins de 30 ans de la plupart des pays riches. Le gouvernement australien a mis en place ce visa pour combler le déficit de travailleurs non qualifiés dans le pays. Ce système est très populaire, notamment en cette période de crise européenne. La population de backpacker est de plusieurs centaines de milliers de jeunes à travers le pays, les français étant parmi les plus représentés. Littéralement, le terme est traduisible par « sac-à-dos-iste ». Appellation fort trompeuse de nos jours puisqu’en grande majorité les backpackers s’achètent une voiture ou un van aménagé pour faire le tour du pays. Un backpacker désigne aussi les auberges bon marché ou peuvent dormir les backpackers des villes.

Bush : Savane semi-aride qui couvre une bonne partie de l’Australie. Par extension on comprend souvent « zone non transformée ou exploitée par l’homme »

Cattle station : exploitation d’élevage bovin et ovin extensive et souvent très isolée. Certaines de ces exploitations s’étirent sur des centaines de km, les plus grandes avoisinent la taille de petits pays tels que l’Albanie.

Road trains : Plus gros camions du monde, ils transportent principalement le minerai issu des mines La cabine fait la taille d’un bus et ils peuvent tracter jusqu’à quatre remorques.

Roadhouse : Stations-services le long des grand itinéraires, souvent le seul lieu habité a des centaine de km a la ronde. Le prix des choses y est bien évidement exorbitant.

Le bourg de Carnarvon s’organise autour de la Robinson Street. La rue commence en face de l’océan indien et file, parallèle à la rivière, côté  sud sur une dizaine de km. Dans les 500 premiers mètres de la rue on trouve tous les commerces nécessaires. Les fermes s’étalent de part et d’autre de la rivière jusqu’à une vingtaine de kilomètres dans les terres. La rivière est en eau, c’est la première fois depuis 3 ans me dit un fermier. L’année passée il n’y a eu que 50 mm de pluie (contre 200 mm en moyenne), le gouvernement a dû réduire le débit pompé dans la rivière qui s’écoule en fait sous son lit de sable. Conséquence :  de nombreuses plantations, surtout de bananes, plante gourmande en eau (bon, faire pousser des bananes dans le désert n’était sûrement pas l’idée du siècle… Que voulez-vous, ça se vend bien…), ont été mises en difficulté.

Il y a plusieurs populations d’agriculteurs, j’apprendrai plus tard à mieux comprendre leurs différentes façons de faire. Tous ont la citoyenneté australienne mais on les identifie encore facilement à l’accent de leurs pays d’origine. Les plus visibles, et les plus critiqués sont les Vietnamiens, il y a bon nombre de Croates (ils détenaient 70% des fermes il y a 40 ans), quelques familles portugaises et bien sûr il reste encore des agriculteurs australiens descendants des premiers colons. Les Vietnamiens, qui possèdent aujourd’hui une quarantaine de fermes, veulent gagner de l’argent vite et facilement. Pour cela ils cultivent intensivement des tomates qu’ils vendent à prix cassés. Ils travaillent dur de l’aube au crépuscule, ils embauchent aux besoins des backpackers qu’ils payent mal et qu’ils ne déclarent pas. Mais la plus grande critique que je leur ferais est leur incapacité à parler un anglais compréhensible bien qu’ils soient tous des citoyens australiens depuis plus de dix ans. Leur vie est encore entièrement dirigée vers le Vietnam où ils passent deux mois une fois la saison terminée avec l’argent durement gagné.

Après un essai non concluant chez des Vietnamiens, je suis pris dans la ferme de Bibi et Risa, des Philippins. Nous sommes huit backpackers français à travailler dans cette exploitation maraîchère, nous logeons dans une petite maison sur la propriété. Nous récoltons des courgettes, poivrons, piments, haricots, paprikas, tomates, aubergines à longueur de journées dans la bonne humeur qui s’est rapidement créée dans le groupe. Bibi et Risa sont des gens bien. Il est agréable de bavarder avec eux, ils ont un sens de l’humour développé, ils s’inquiètent du confort et du bien-être de leurs travailleurs, ont deux filles charmantes et un petit garçon discret. Malheureusement ils entretiennent un rapport quelque peu « gollumien » avec l’argent. Conséquence directe de cette dernière constatation, nous sommes très mal payés. Risa dirige la boutique avec énergie à côté d’un Bibi plus volontiers rêveur, et bien heureux de se décharger des taches décisionnelles. Risa donc, nous paye exclusivement par « contract », c’est à dire en fonction de la quantité de légumes ramassés et conditionnés, et non à l’heure.  Avec les tarifs appliqués, en travaillant à un bon rythme il est impossible d’obtenir un salaire correct.

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Malgré tout, je resterai travailler dans cette ferme un mois et demi. Travailler ici m’aidera à renouveler mon visa. En effet, je dois pour cela prouver le moment venu avoir travaillé un minimum de 3 mois dans le secteur agricole, et, argument suprême de Risa pour justifier la modestie des salaires, toute la paperasse à cet effet est correctement faite. Notre groupe trouve rapidement une joyeuse cohérence. Je retrouve une certaine routine, une stabilité au quotidien, finalement assez bienvenue après ce long vagabondage.

Les semaines passent durant lesquelles nous travaillons beaucoup. Lentement notre cadence de travail s’effrite. A quoi bon nous épuiser si notre paye n’est pas à la hauteur. Nous gardons notre énergie pour nous et ne faisons plus que le minimum du travail demandé. Notre groupe renforce son unité alors que la relation avec Risa se dégrade. Ses tentatives pour nous remotiver sont vaines et mal orientées. J’ai plusieurs fois exprimé à Risa notre mécontentement sur le sujet, à chaque fois ses réactions ont été froides et dures. Elle se justifie en arguant que le grossiste lui impose des prix trop bas.  Je n’espérais pas réussir un miracle de négociation, mais un geste même petit de sa part aurait apaisé notre frustration et nous aurait remotivés. Bien au contraire Risa reste plus ferme que jamais et embauche de nouveaux travailleurs en prévision du départ de mes camarades déjà programmé. Une semaine avant ce départ j’ai une dernière conversation avec Risa, nous devons  éclaircir le feuillage des pieds de tomates cerises, chaque allée représente 4 heures de travail au bas mot et nous est payée 20 dollars, soit le quart du salaire horaire normalement pratiqué. Je conçois facilement que Bibi et Risa puissent être écartelés entre les prix imposés par le grossiste et les travailleurs. Je les observe travailler tout les deux, 7 jours par semaine de l’aube au crépuscule. Ils ne déméritent pas mais moi non plus : mon travail vaut plus de 5 dollars de l’heure. Il est incorrect de nous payer de la sorte. Une fois encore la discussion est un échec, le ton monte sans que nous nous comprenions. Quelques  jours plus tard, je suis viré. Risa sait qu’elle trouvera toujours de nouveaux backpackers qui accepteront, pour un temps, de travailler chez elle. Aucune raison de s’encombrer d’un contestataire. Je n’ai pas de rancune contre elle, parce qu’au fond de moi je me sais plus chanceux qu’elle. Elle est devenue sa propre esclave, aveuglée par une conception de la réussite tronquée par le capitalisme.

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Finalement Risa a pris la décision que j’aurais dû prendre des semaines plus tôt. Je reste une petite semaine à Carnarvon, je ne trouve pas dans l’immédiat de travail intéressant, il vaut mieux reprendre la route.

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Je suis Charlie

charlie

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Ceci n’est pas …

… un article.

Juste un petit coucou pour vous dire que tout va bien. Je vous raconterais mes aventures prochainement, (disons vers noël) pour le moment je suis encore très occupé à gagner des sous.

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Le petit prince

Geraldton est la ville la plus importante entre Perth et Darwin, deux centres majeurs espacés de plus de 4000km. Geraldton est peuplée de 40 000 âmes soit l’équivalent d’une sous-préfecture française. Peu d’autres ville de cette longue côte aride ouest-australienne peuvent se prévaloir d’une populations à cinq chiffres. La ville est agréable, en ce début d’hiver une brise fraîche adoucit le bord de mer sans pour autant refroidir l’océan. Les plus anciens bâtiments visibles dans le centre ville, à savoir l’ancienne gare et la cathédrale, fêtent à peine leur premier siècle d’existence. La petite cité ayant été fondée en 1850.

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Je passe ici une semaine de repos plus ou moins subi. Dans mes derniers jours de travail dans l’exploitation de raisin, je me suis donné un coup au tibia avec le manche d’un outil. J’aurais pu m’en sortir avec un simple bleu mais les parasites s’en sont mêlés et mon hématome devenait dangereusement douloureux et augmentait de taille. J’ai compris le phénomène un samedi matin et me suis ainsi rendu aux urgences de l’hôpital public. Le lieu était presque vide et très calme, une infirmière m’examine brièvement  : « Oh la la, oui c’est infecté vous avez bien fait de venir » Une secrétaire m’enregistre dans les fichiers de l’hôpital et m’annonce tout sourire. « C’est 200$ pour voir le médecin » pas d’argent, pas de toubib ici. Bon, la situation était surtout due au fait que je ne fais pas parti du système de santé australien.

Une fois rétabli je m’élance enfin sur les routes Australiennes, voila des mois que je n’ai pas passé une bonne journée de vélo. Je retrouve mes petit rituels, fermer le sac de la remorque, accrocher les tendeurs, remplir les bouteilles d’eau, remettre le compteur à zéro, placer lunettes de soleil, biscuits boussole, téléphone dans la sacoche de guidon, vérifier une dernière fois la route à suivre, faire tourner le pédalier afin d’avoir la pédale gauche en bas et le pied droit au sol, regarder autour de soi, sourire, prendre un instant, partir.

Il n’y a qu’une seule route qui part vers le nord, elle s’appelle « North-west costal highways » La route n’est pas très large pour une « autoroute », une voie dans chaque direction, avec parfois une voie de dépassement, la circulation est légère, certains « road-trains » passent un peu près, leurs souffles me poussent parfois dans le bas-côté mais que faire? Ce sont les maîtres de la route. Pour rappel les road-trains sont d’énormes semi remorques qui peuvent tirer jusqu’à quatre remorques, quand ils sont lancés à vitesse maximum ils leur faut un bon kilomètre pour s’arrêter. Je traverse la petite ville de Northampton après 60km et quitte la route principale pour camper à quelques encablures de la frontière.

Un groupe d’une dizaine de kangourous sautillent la nuit autour de la tente mais déguerpit dès que je pointe le bout de mon nez (la frontière!?)… Je continue au matin sur des pistes de terre rouge qui séparent les grandes exploitations d’élevage et de céréales. Les champs font des km et des km de long, tout entourés de clôtures pour éviter les ravages commis par les kangourous. J’aperçois une comme petite vallée encaissée emplie de verdure, c’est là que coule la rivière Hutt qui donna son nom au pays. La piste prend (le pays!?)… la courbe de la rivière jusqu’à l’endroit ou l’effondrement du ravin lui permet de la traverser, légèrement en surplomb sur l’autre rive se trouve la capitale (!?)…

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Je m’explique : Il y a plus de 40 ans un agriculteur, Léonard Casley, s’est vigoureusement opposé aux quotas de production que l’on tentait de lui imposer. Plutôt que de se mettre hors la loi, cet homme parmi les plus malins a fait sécession du Commonwealth d’Australie et déclaré ses terres comme état indépendant. L’action était fort bien préparée et s’appuie sur des arguments juridiques recevables, notamment le fait que la région dans laquelle il vit n’a jamais été formellement revendiquée par la couronne britannique. Pour une subtilité juridique qui m’a échappé il a jugé plus sûr de s’ériger en principauté. Le paysan Léonard Casley est devenu Sa Majesté Le Prince Léonard I souverain de la principauté de Hutt river. La famille de Léonard et les travailleurs qui vivaient sur sa ferme représentaient une population d’une vingtaine de personnes. Les autorités australiennes ont sans doute à l’époque sous estimé la détermination du prince à acquérir son indépendance, considérant l’événement avec légèreté. Ils ont d’ailleurs frôlé un arrêt cardiaque par hilarité le jour ou ils ont reçu par courrier une déclaration de guerre du prince Léonard. Quelques jours plus tard, la guerre n’ayant donné lieu à aucun combat d’aucune sorte, les Australiens reçoivent une nouvelle lettre exprimant le souhait de paix du prince entre les deux nations. Futé ce prince! Un pays qui n’a pas perdu la guerre voit son indépendance renforcé. La principauté depuis ce temps se construit une légitimité, se dotant de tout les attributs nécessaire à un état, une constitution, un drapeau, une devise, une monnaie, un hymne etc. Le pays émet des timbres poste, et bien sûr des passeports. Il est possible pour la somme de 500$ de devenir citoyens de Hutt River, il y aurait entre 10 000 et 15 000 hutt-riveriens et hutt-riverienes à travers le monde.

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J’avais entendu parler pour la première fois de ce lieu en lisant un article de « Courrier international » alors que j’étais encore un jeune ado qui ne voyageait que par les rêves. A la fin de l’article l’auteur s’interrogeait sur le risque que Hutt River ne devienne qu’un vulgaire paradis fiscal dépourvu de morale, il était question de l’influence d’un homme qui poussait le prince en se sens. Léonard était décrit comme vieillissant et l’auteur s’interrogeait encore sur la capacité des héritiers à maintenir l’indépendance de la principauté sans le génie de son fondateur. Plus de 10 ans après avoir lu cet article je me rappelais de ce qu’était Hutt River, j’avais en tête la situation approximative du pays sur la carte de l’Australie, mon souvenir donnait un accès à la mer, cela aurait donné plus de charme au lieu. Ce dernier souvenir relevait plutôt d’un fantasme de lieu idyllique, le pays est a une bonne 30taine de km de la cote. Je me souvenais également que, comme à chaque fois que je lisais ou regardais à la TV un reportage sur un lieu, quel qu’il soit, pourvu qu’il soit loin et exotique j’avais très envie d’y aller. J’avais oublié le nom et l’existence de la principauté m’est revenu à l’esprit quelques semaines après être arrivé en Australie . J’ai interroger le web – micro-etat -micro-pays – micro-nation – avec soulagement je l’ai retrouvé.

Je suis chaleureusement accueilli à mon arrivé par deux des fils du prince Leonard, alors que l’un part tondre les moutons l’autre me fait la visite des lieux. Il avait autant que questions sur mon voyage que j’en avais sur la principauté. Il y a un petit musée qui rassemble à la manière d’un bric à brac tout objet ou document qui tend à démontrer le statut d’état souverain du lieu. Une bonne partie du musée est un curieux assemblage d’objets laissés par des visiteur de passage. Certains sont totalement loufoques et leur présence presque inexplicable, un allemand nommé Hütt a laisser sa carte d’identité lors de son passage, une mappmonde d’un club espérantiste polonais est mise en évidence car elle situe la principauté, des insignes de police de divers pays et époque, un morceau du mur de Berlin, des vieux outils de fermes. On peut y admirer quelques passeports de Hutt River dûment tamponnés par de véritable pays, dont celui du consule honoraire d’Hutt River en Côte d’Ivoire, à lire son nom manifestement d’origine française, mais aussi des lettres de diplomates étrangé adressées au Prince, souvent pour lui souhaiter bon anniversaire si ce n’est pas pour la date d’indépendance.

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En face, sur la droite, à l’ombre des arbres, la chapelle du pays fait la fierté de ses habitants. L’apparence extérieure est assez classique, le bâtiment de bois ressemble a une petite grange de ferme surmontée d’une croix. Sur la droite du bâtiment, la stèle en hommage à la princesse Shierley, femme de Léonard décédée l’an passé à été fleurie le matin même. Pour la fête des mères, célébrée début mai en Australie, me rappelle son fils, dans un mélange d’émotion et de retenue. Lorsque l’on rentre dans la chapelle, une lumière légèrement bleutée inonde les murs blancs et fait ressortir la couleur sombre des bancs de bois massif. De chaque côté de l’autel, faisant face à l’auditoire deux imposantes chaises sont réservée au souverain et à sa femme. De grands tableaux très réussis ornent les murs, ils représentent autant des scènes de la vie quotidienne de la principauté que les traditionnel scènes de la vie du Christ. En cherchant bien l’on devrait pouvoir reconnaître certains des membres de la famille princière sous les trait des personnages dessinés.

Pile en face du musée le bureau de poste est un petit bâtiment de briques surélevé de deux marches et devancé d’un perron couvert. Le prince Léonard se tient justement à l’ombre du perron, protégé par la fraîcheur des briques. C’est un vieux monsieur de 88 ans, le dos légèrement voûté par une vie de labeur et 40 années de règne que je salue respectueusement. Son âge n’a pas effacé le regard malicieux et le sourire de farceur érudit qu’il porte avec tant de … majesté! Il raconte, aux quelques visiteurs que nous sommes ce matin là, pour une einieme fois, les anecdotes, les faits de gloire de la principauté sans cacher son plaisir et sa fierté avec une certaine simplicité. Léonard Ier parle avec un fort accent de paysans australien, il m’est très difficile de saisir toutes ses paroles et je n’ose faire répéter un prince à chaque phrase. Mais à la différence de nombreux autres fermiers il parle sans vulgarité. Le bureau de poste est aussi le poste de douane et le bureau gouvernemental. Les philatélistes se précipiteront sur les timbres de la principauté, la plus part dessinés par les filles ou petites filles du Prince, représentent les nombreuses espèces d’oiseau colorés qui peuplent la principauté. Outre les timbres, il est possible d’acheter des pièces et billets en dollar de Hutt river à parité égale avec le dollar australien. Les murs arborent le même habillage fouillis que ceux du musée. Billet de banque de contrées et d’époque variés s’affiche sur un mur, tandit que sur un autre on retrouve à nouveau un fourre tout de documents officiels ou personnel, jauni ou photocopié et d’intérêts variables.

Je dois, me dit on, présenter mon passeport et payer le visa d’entrée de la principauté. La chose est présentée de façon qui me laisse comprendre qu’il est acceptable de refuser. Je joue le jeu, le visa ne coûte que deux dollars, une dépense plus qu’acceptable à la vue du temps passer par le fils pour me faire la visite guidée des lieux. Mais au lieu de présenter mon passeport, je sors de mon sac mon ancien passeport, quasiment plein et estampillé de la mention « annulé » depuis que le consulat de France au Laos m’en a délivré un nouveau. C’est le fils qui se charge des formalités, il feuillette mon passeport, marque un temps d’interrogation, en effet le tampons d’entrée australien n’y est pas et applique sur la toute dernière page vierge de mon ancien passeport deux tampons, entrée et sortie.

En quittant la principauté je m’interroge sur la nature du lieu. Est- ce un état-nation et une famille princière menée par un fondateur au talent génial ou es ce une simple ferme familiale australienne qui suit sur plusieurs génération une idée délirante ? Peu importe à vrai dire ce qu’est Hutt River, les gens qui y vivent croient sincèrement en leur droit à la souveraineté. De part leur détermination Hutt River existe en tant d’entité concrète depuis plus de quatre décennies. Ces gens simples diffusent des valeurs humanistes, de tolérance et d’accueil. Ils ont mis de l’utopie dans la recette de leur aventure et c’est peut être cela que viennent chercher les 20 000 visiteurs annuels. Hutt River fonctionne et existe encore aujourd’hui car il est la concrétisation du rêve de chaque petit prince endormi.

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Dollars en grappes

La vallée de la Swan s’étire sur 20km de long et 3 de large. Le lieu est absolument plat et ne doit son titre de vallée qu’à la discrète Swan qui coule en son centre. Ici le cours d’eau ressemble à une paisible rivière aux berges bucoliques tandis que 20km en aval c’est un fleuve étonnamment large qui traverse Perth et se jette dans l’océan indien. Willy loge ses travailleurs dans une maison déglinguée au milieu de la vallée. La population de Tongiens y est généralement comprise entre 10 et 30 individus.
Je me suis rarement senti autant différent que face à ces tongiens, ils ont presque tous une carrure de colosse, des masses de muscles de plus de 100kg chacun, y compris les femmes. Ce n’est pas un hasard si les îles Tonga fournissent un bon nombre de rugbymen professionnels dans tous les pays riches (et que leur équipe a vaincu l’équipe de France lors de la dernière coupe du monde, ce qu’ils ne manquent pas de me rappeler l’air moqueur).

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Dès mon arrivée je suis propulsé dans cette nouvelle ambiance. Le soir les Tongiens boivent le kava. Le kava est la racine d’une plante bien connue de la région pacifique. Cette racine est réduite en poudre avant d’être simplement mélangée avec de l’eau. Cette boisson de première importance dans de nombreuses cultures du Pacifique voit sa consommation toujours soumise à un certain rituel, bien que considérablement atténué dans le cas présent. Le kava est présenté dans un grand récipient en bois, creusé dans une seule pièce . De petites calebasses coupées en deux servent de verres. Le goût du kava est plutôt amer et a tendance à rester en bouche un peu plus longtemps que souhaité. Cette plante a de légers effets psychotropes à la fois relaxants et euphorisants. Des laboratoires pharmaceutiques en ont d’ailleurs tiré des anti-stress ou anti-dépresseurs. Si cette boisson ne provoque pas de dépendance, les Tongiens la consomment avec grande avidité plusieurs soirs par semaine. Pour accompagner le kava ils aiment à chanter, des chants d’église souvent, arrangés à leurs sonorités.
Bien sûr, ils y en aura toujours qui dans un autre coin du jardin préféreront se soûler à la biere et se raconter des blagues de cul. Tous n’ont pas la même histoire, certains restent très liés à leur île où ils ont laissés femme et enfants à qui ils envoient chaque semaine le pécule gagné. D’autres sont devenus Australiens et n’enseignent plus la langue tongienne à leurs enfants.

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Je travaille avec Willy dans ses vignes, de 6h jusqu’en début d’après midi généralement. Si plusieurs exploitations font du vin, la majorité ne produisent que du raisin de table. Ces vignes sont à hauteur d’homme, le travail consiste à cueillir les plus belles grappes, en retirer les grains pourris pour enfin bien les présenter dans les boites en cartons de 10kg. Nous avons tous un chariot où installer nos cagettes que nous poussons au fur et à mesure de notre progression dans l’allée.

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Willy est un drôle de patron, toute son organisation patauge dans un fouillis artistique dont il est le seul à savoir pourquoi ça marche. Il n’a même pas de téléphone, ou quand il en a, le perd aussitôt!
Willy vend son raisin à de petits supermarchés de la région. Avec sa bonhommie et sa déambulation nonchalante (due aux excès de kava, de fast food, de tabac et aux nuits trop courtes) il est incapable de négocier un prix de vente honorable et s’écrabouille complètement face aux gérantes chinoises des supermarchés. Willy me proposera des cigarettes une dizaine de fois par jour durant une semaine avant d’intégrer le fait je suis en train d’arrêter.

Le salaire n’est pas extravagant et le confort de mon hébergement dans cette maison surpeuplée reste très relatif (j’ai rapidement pris l’initiative de planter ma tente dans le jardin) mais Willy m’a promis après quelque semaines un meilleur boulot 200km au sud.
Les Tongiens sont des gens bruyants, parfois vulgaires, souvent assez rustres. Les voir manger est une expérience en soit, ils fourrent à pleine main des quantités hallucinantes de manioc, mouton grillé ou poulet entier dans leur bouche jusqu’à ce que l’ensemble déborde par le nez. Leur caractère n’est pas toujours des plus facile. S’ils savent souvent se montrer accueillants et généreux, ils usent d’un langage relativement brutal et aiment à jouer d’intimidation en gonflant leurs muscles. Heureusement j’ai toujours été assez kamikaze pour répondre au bon moment : « Je sais que tu es plus fort que moi, alors ne prouve pas que tu es aussi le plus bête ». Toutes ces petites agressions ne sont au fond qu’un liant dans les relations sociales auxquelles il ne faut pas donner plus d’importance. Les Tongiens ont un sens communautaire très fort, et bien que vivant parmi eux de longues semaines, il m’a fallu régulièrement m’affirmer au sein d’un groupe dont les membres sont si liés que l’étranger que je suis ne peut s’intégrer complètement. Une qualité indéniable des Tongiens est leur grande honnêteté par rapport à l’argent, je peux laisser des centaines de dollars dans un coin du salon en étant sûr le les retrouver à la même place la semaine suivante.

Ce n’est que quelques heures avant le départ, fidèle à lui même, que Willy m’annonce que nous partons enfin pour Bunbury où mon nouveau job sera de conduire un petit tracteur pour collecter toutes les boites de raisin remplies par les autres et les entreposer dans la chambre froide. Une dizaine de Tongiens et moi-même nous entassons dans un mini-bus en toute fin de vie pour rejoindre la ferme de Mario. Mario, malgré ses origines italiennes, est bien un fermier australien, j’en tiens pour preuve son usage abusif de ce fucking four letters word. Mario est un perfectionniste alors que dans les fermes précédentes une grande quantité de raisin pourrit avant même d’être mûre, celui de Mario ne subit aucune perte. Tout chez Mario est droit, propre, organisé, rien n’est laissé au hasard. Notre gaillard à moustache et casquette (non il n’est pas plombier) contrôle continuellement tout ce qui peut l’être, du niveau d’huile du tracteur jusqu’aux moindres traces suspectes sur son raisin.

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Je pensais travailler chez Mario plus d’un mois mais c’était sans prendre en compte l’organisation chaotique de Willy. Ce dernier ayant réalisé qu’il avait trop de travailleurs par rapport à la quantité de travail disponible chez l’ensemble de ses partenaires, m’annonce, bien évidement à la dernière minute, que je pars à Geraldton. « Et c’est où Geraldton? » « 650km au nord », soupirs…

Nous ne partons pas avec le minibus, ce dernier ayant définitivement rendu l’âme peu après son 450 000iem km mais dans trois « ute » comme l’on dit ici. « Ute » vient de « Utiliy vehicle » , en français on dit « pick up » (si tant est que cette dernière expression relève bien du français). Ces grosses bagnoles au coffre ouvert sont les véhicules préférés de l’Australien rural.

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Bref, nous arrivons un matin après avoir fait la route de nuit dans une immense exploitation de vignes. J’ai un brutal sentiment d’abattement à notre arrivée, il fait chaud, plus de 40 degrés durant la journée, un fort vent poussiéreux anime les rares arbres sur les rives de la rivière asséchée, des centaines de mouches nous tournent autour, les vignes masquent la vue dans toutes les directions et la ville est à plus de 30km. Willy m’annonce qu’il y a du travail à longueur d’année dans cette exploitation, repart presque aussitôt en m’abandonnant à mon nouveau patron.

Sur place je rencontre en plus de quelques Tongiens, des Salomonais (des îles Salomon), des Fidjiens, un Papou et un gars des îles Vanuatu. Nous ne sommes pas payés à l’heure mais à la boîte de raisin remplie. De ce fait chacun travaille quand bon lui semble, tous les jours de la semaine si vous voulez. La bonne nouvelle est que nous sommes logés gratuitement sur la ferme. Étant donné le peu d’attrait de l’environnement immédiat, je ne fait que travailler durant un mois, accumulant mille dollars chaque semaine.

Je prends à peine le temps de contempler mon nouveau microcosme. Les propriétaires ne sont quasiment jamais présents, la gestion de l’exploitation est assumée par un couple de Tongiens, Sita et Nani. Ils logent avec leurs compatriotes dans un même bâtiment de la ferme.

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Les Mélanésiens, à l’exception des Fidjiens, (La Mélanésie est une subdivision des peuples du pacifique, dans notre cas seuls les Tongiens n’en font pas partie) partagent une caravane au fond de l’exploitation. Alfred du Vanuatu m’explique que chez lui il y a 83 îles et 106 langues, Albert le Papou, amicalement surnommé par ces amis « l’homme de la grande île » estime que dans son pays près de 800 langues sont pratiquées. Ces deux pays encadrent les îles Salomon à l’ouest et au sud et partagent pour des raisons évidentes de communication une langue commune dérivée de l’anglais à laquelle je ne comprends rien (ne vous inquiétez pas ils parlent aussi très bien l’anglais standard). Les Fidjiens eux vivent en ville où ils forment une petite communauté, ils se covoiturent chaque matin pour venir travailler. Quand à moi j’ai planté ma tente à l’abri du vent, loin de tous ronfleurs.

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Tout allait pour le mieux, le raisin de mauvaise qualité, sans goût et imbibé de produit chimique nous rapporte à tous un bon salaire, mes collègues peuvent se permettre d’envoyer de belles sommes à leurs familles restées sur les îles. Tout allait pour le mieux jusqu’à ce que lors d’un banal contrôle routier Nani et Peterson des Salomons se fassent attrapés par les services de l’émigration. Mele, la grosse tongienne que « l’homme de la grande île » tente désespérément de séduire, échappe de justesse au centre de retention en mentant sur son nom.

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Panique générale! Un coup de fil d’Alfred avertit Sita que la police a trouvé l’adresse de la ferme. En quelques dizaine de minutes, tous ceux en situation irrégulière et même ceux qui sont en règle ont déguerpi. La majorité part dans une autre ferme de la société qui nous emploie, les autre se planquent chez les fidjiens en ville. Je reste seul sur place à assumer les quelques opérations de routine. Les jours suivants constatant qu’aucun policier n’est venu, certains réapparaissent. La peur qui a envahi ces gens m’a semblé quelque peu irrationnelle mais aussi fort compréhensible, leurs choix de vie est en jeu. Sita habituellement si fanfaronnante est complètement déboussolée. Elle doit continuer d’assumer ses responsabilitées, avec la crainte d’être arrêtée elle aussi et privée subitement de son époux. Durant une semaine elle lâche prise, elle se concentre à cuisiner des énormes marmites de bouffe pour les trois ou quatre que nous sommes désormais sur la ferme, ou toute autre tache qui lui vide l’esprit de ses soucis. Mécaniquement je me retrouve à assumer son rôle de manager avant quelle se reprenne. Les patrons tentent de sortir Nani et Peterson du centre de rétention, le risque est bien sûr qu’ils soient expulsés vers leurs îles respectives.

Peterson est un type qui approche de la soixantaine mais qui assume encore une belle silhouette d’adolescent, souriant, discret et malin il était l’un de ceux pour lesquels j’avais le plus de sympathie. Tant qu’il peut aller à l’église chaque samedi et aider sa famille, il est heureux (oui, l’église le samedi car comme vous le savez, bon nombre de chrétiens de la région pacifique sont fidèles de « l’église du septième jour », qui visiblement voit ses semaines débuter chaque dimanche).
Nani avait un rôle important dans la ferme, il était celui qui entretenait toute les installations et le seul capable de manipuler correctement toutes les grosses machines de la ferme.

En fin de compte le temps nous pousse vers la fin de la récolte, le raisin aura pourri avant que nous puissions tout ramasser. A vrai dire ce produit est si mauvais que je considère cela comme une chance pour les consommateurs australiens.

La société qui dirige la ferme possède des exploitations agricoles en tout genre tout autour de l’Australie, son fondateur c’est Tonny, je l’ai aperçu une seule fois en deux mois, il n’a pas adressé un mot aux travailleurs. Du staff dirigeant nous voyons Franck, il me fait penser à un italien du sud, il a cette pointe de violence au fond du regard qui vous invite à tenir une distance respectable avec lui. Je lui ai demandé si je pouvais travailler dans l’exploitation de mangues 3000km au nord. « Pas de problème, je te garde un boulot la haut » a -t-il dit, quand je lui ai dit que ferai la route en vélo, il a immédiatement agité le risque des « noirs ». « Pardon !? » ai-je sursauté. « Oui les aborigènes, des alcooliques… » Je l’ai rassuré en lui disant que dans la majorité des pays que j’ai traversés on m’a mis en garde contre des montagnes de dangers fantasmés, mais je n’ai pas eu le cran de lui dire comment j’appelle ceux qui ont la peur de l’autre.

Bref, vous vous attendiez à ce que je vous conte l’Australie et voila que je vous parle du Pacifique. J’ai voyagé à travers la petite fenêtre offerte par mes collègues, coincé dans ces fermes qui me masquaient la vue. Il est grand temps de partir à la découverte du pays dans lequel je me trouve.

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Merci, grazie, hvala…

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kangurou

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