tremblement au paradis

Tout au bout de Tanna il y a une baie appelée « Port Resolution » très prisée des plaisanciers. Le voilier est évidemment l’un des meilleurs moyens de visiter le pays et j’espère bien trouver quelqu’un qui acceptera de me prendre à bord entre deux îles.

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Il y a justement ce jour là tout un groupe de voiliers qui participent à un « rallye » autour du monde. Il ne s’agit pas d’une course mais simplement d’un groupe de plaisanciers qui voyagent ensemble aidé dans la logistique à chaque escale par une organisation. J’aborde le groupe qui vient juste de toucher terre. Je suis un peu déconcerté. Alors que je viens de passer une semaine au sein de villages vanuatais isolés et incroyablement accueillants , ce monde de rallyes me semble être d’un décalage comique. Le village dispose d’un « yacht club », grâce auquel les organisateurs du rallye ont pu faire venir une importante quantité de bière. Le yacht club change les dollars en vatu, la monnaie locale, vend des cartes sim et organise la visite en 4×4 du volcan. Beaucoup des participants sont très mondains, pas antipathiques, mais clairement bien éloignés de ma façon de vivre et de voyager. Matt, un anglais, navigue depuis Londres sur son voilier. Il est accompagné depuis les Galapagos de Juan, lui même originaire de ces îles d’Amérique centrale. Juan, 25 ans et joyeux comme un latino-américain, m’assure que Matt m’emmènera volontiers sur son bateau jusqu’à Port Villa.

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Avant de partir et à l’initiative des villageois, il est organisé une belle cérémonie d’échange de cadeaux. Le cyclone Pam a ravagé le pays deux ans plus tôt, et comme aux Fidji, le retour à la normale prend des années. Les plaisanciers ont apporté des outils et des clous qui font cruellement défaut ici pour la reconstruction des bâtiments et en échange les femmes du village ont tressé de grands paniers en feuille de palmier que les hommes on rempli à ras bord d’un échantillonnage généreux de fruits et légumes de leurs jardins. Cet échange entre deux groupe tellement différents à été incroyablement bien orchestré par cette population si chaleureuse et accueillante. Les vanuatais ont eu le souci de comprendre la culture de leurs hôtes afin de les associer complètement dans cet acte traditionnel, et cela sans que personne ne ressente à aucun moment cette gêne ou cet embarras qui se produit souvent lorsque deux groupes culturellement éloignés interagissent de façon un peu formelle.

Avec Matt et Juan, je fais à nouveau escale sur Erromango, de l’autre côté de l’île cette fois ci avant de voguer vers à Port Villa en quelques jours de mer. Matt est un homme très généreux, peut être même trop, il ne me demandera aucune participation, même pas pour la nourriture. Par contre il est d’un caractère très irascible, ce qui sur un petit voilier est une difficulté. Il s’emporte souvent quand je le fais répéter. C’est qu’il parle avec un certain accent mais surtout que sa voix à été grandement diminuée par un cancer de la gorge. Ce tour du monde à la voile qu’il réalise, c’est sa rémission, sa victoire sur la maladie. Juan qui le fréquente depuis un moment maintenant, loue ces qualités de battant, sa générosité et sa droiture mais est excédé par ces pulsions névrotiques, souvent difficile à remettre en cause quand sur un bateau le capitaine est seul maître à bord. « Il à déjà perdu plusieurs équipiers et je vais pas le suivre jusqu’au bout » dit-il non sans regrets. Pour ma part j’étais content de cette premier expérience sur un voilier en haute mer, même si c’est vrai, j’aurais aimé que Matt puisse me transmette un peu plus de savoir qu’il ne l’a fait sur la navigation.

A Port Villa, comme lors de mon premier passage, il y à un gros paquebot de croisière à quai. Je ne reste pas plus longtemps en ville. Je part sur l’île d’Epi,100 km au nord. Je prends l’avion, et c’est un peu inhabituel. On commence par me peser, pas mes bagages, enfin si les bagages aussi mais séparément de moi-même. C’est que mon avion n’a que dix places et qu’il faut équilibrer le poids des passagers dans l’habitacle. Nous sommes cinq sur ce vol bihebdomadaire ce jour là. Un couple de touristes australien, deux vieux fermiers locaux qui gardent leur machette entre les genoux durant vol et moi. L’aéroport de Laman bay principal village d’Epi est composé d’une piste herbeuse, qui sert parfois de pâturage, et un bâtiment en brique sans électricité. Le copilote décharge les bagages en les propulsant a l’extérieur de l’avion à coup de pied. On avait été prévenu par une petite pancarte avant le départ : « Le rôle de votre valise est de protéger vos affaires, ne soyez pas outrés. ».

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La « route » principale d’Epi

Je suis abordé par un homme d’une soixantaine année, du type nounours géant avec une belle barbe blanche et massive. Il est est plein de sympathie et de gentillesse, il me fait spontanément un petit topo sur l’île et m’indique les noms de toute une liste de gens qui pourraient m’héberger autour de l’île. Puis il me parle de ses enfants tous de jeunes adultes. « j’ai trois fils… j’ai deux fils et une fille » « Mon fils est mort. Il est mort juste là, le mois dernier » dit il en pointant l’angle de l’allée qui mène à sa maison « Il avait 29 ans, une crise cardiaque … » Le chagrin de ce père m’a ému, il s’est confié à moi, un inconnu, sans cacher sa douleur, en contenant l’émotion dans sa voix tout en me communiquant le besoin qu’il l’anime d’aimer les autres et d’aimer la vie.

Car au delà des drames personnels et universels, le Vanuatu est un pays heureux. Tellement heureux qu’il a été désigné « pays le plus heureux du monde » en 2006. Je ne sais pas comment sont réalisés ces classement, ni même s’ils ont un sens mais je veux bien expliquer pourquoi on est heureux au Vanuatu. Bien sûr le climat tropical, les plages magnifiques, bref le cadre de vie aide. Au Vanuatu on travaille très peu, deux ou trois heures par jour à peine dans les jardins. Le sol enrichi par les volcans et la jungle sont hyper fertiles, le manioc, le dalo, les patates douces et autre légumes poussent a toute vitesse. Les poules sont assez autonomes également, elle se nourrissent seules bien souvent, picorant allègrement les insectes de la jungle. Parfois la fin des repas des humains leur est donnée si les chiens leur laisse une chance. Les cochons sont sauvages mais la chasse est toujours un sport apprécié. La pêche se fait souvent à marée basse dans les lagons, les plus sportifs feront de la plongée pour capturer les proies, mais nul besoin de se rendre au delà de la barrière de corail où la mer est déchaînée. Les maisons sont construites avec les matériaux offerts par la jungle. Le Vanuatu est donc l’un des rares pays où l’on peut vivre sereinement sans argent, en occupant le plus clair de son temps aux loisirs telle la consommation de kava. D’ailleurs, il est incroyable de constater que la plupart des jeunes, même après avoir fait des études à l’université de Port Villa, reviennent très souvent dans leur village pour y vivre. Le village est l’élément structurant le plus important du pays, tout le monde porte au cœur de son identité son village. A tel point que l’on m’a abordé plusieurs fois par la question suivante « Où est ton village ? » L’émigration et l’immigration sont anecdotiques. L’éducation et la santé pourraient certes être perfectionnées, les moyens de l’état sont faibles mais les infrastructures existent. Une île comme Epi de 5 000 ou 6 000 habitants disposent d’école dans chaque village, et d’un collège-lycée avec un internat à Laman Bay. Laman Bay dispose d’un grand dispensaire et la plupart des villages de petites infirmeries.

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Un grand nakamal, l’un des rares à avoir résisté au cyclone Pam.

Je me lance dans un tour complet de l’île, le centre n’est pas ou très peu habité. Le littoral est toujours la zone de prédilection d’installation des villages, si possible en face d’une grande baie. Mais quand la population d’un village atteint 300 ou 400 habitant certaines familles s’installent un peu plus loin et fondent un nouveau village sur un territoire offert par le chef du village ou sur un territoire vierge. Le chef de famille devient ainsi lui aussi chef de village. La fonction de chef est héréditaire mais pas toujours de père en fils, il y à un age minimum et il est fréquent que la transmission se fasse de frère à frère.

La moitié ouest du contour de l’île dispose d’une piste utilisée par la dizaine de véhicules disponible sur toute l’île. Il me semble que cette piste bénéficie au développement démographique des villages qu’elle relie. Chef Maurice qui m’hérberge une nuit, est tout de même le responsable d’un patelin de 500 âmes. Les langues locales en revanche pâtissent de cette autoroute. Le contact entre villages étant facilité l’usage du bichelamar progressivement prend le dessus même au sein d’individu du même groupe linguistique.

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Pêche à pied face à l’île-volcan Lopevi

Les habitants subviennent spontanément à tous mes besoins, je me fais offrir des fruits en début d’après midi par les groupes qui reviennent des jardin, certains m’accompagnent dans ma marche sur plusieurs km afin que je prenne le bon sentier où simplement pour me tenir compagnie. Quand je demande à n’importe qui où je peux dormir, je sais que je dormirais chez lui.

Il y a un village d’Epi qui n’est pas peuplé d’habitant originaires de l’île mais d’une petite île volcan voisine. Le volcan de Lopevi, belle bête de 1400m de haut, est entré en éruption il y a plus de 30 ans et a contraint la population à fuir les lieu. Les terres que ces gens occupent dans leur nouveau village leur sont prêtées par les chefs d’Epi. En revanche ils sont toujours les propriétaires de leur île sur laquelle ils se rendent encore quotidiennement en barque pour cultiver leur jardin. Le volcan semble s’être calmé depuis un moment et certaines familles commencent tout juste à se réinstaller sur place.

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Passé ce village je dois traverser une longue section de jungle sans habitat. On m’assure qu’il n’y a qu’un seul sentier et que je ne vais pas me perdre. En réalité ce fut un vrai labyrinthe surtout au début. Il y avait des tas d’embranchements menant vers des jardins. Comme il était souvent impossible de les différencier du bon sentier, je choisissais une direction au hasard en prenant bien soin d’enregistrer ma position GPS sur mon téléphone. Il n’existe pas de véritable carte d’Epi, mais simplement le contour de l’île avec une dizaine de points identifiés comme les sommets des trois volcans (éteints?). Je ne négligeais pas non plus la fameuse méthode dite du « petit poucet » en dessinant des formes reconnaissables à l’aide de bâtons trouver autour de moi. Méthodiquement je progresse sur le sentier, rebroussant chemin parfois sur plusieurs km. A mi chemin je croise un type qui cette fois ci me jure qu’il n’y a plus d’intersection. En effet le sentier, très étroit, me guide convenablement au fond d’une jungle épaisse, loin des falaises de la cote voisine. Une jungle sans fin, sur une toute petite île. C’est intimidant et rassurant à fois. Je prend en altitude, je grimpe à 500 m au dessus de l’océan jusqu’à un panorama grandiose sur la pointe sud-est de l’île. J’aperçois les lagons et lac au milieux desquels se trouve un petit groupe de village complètement séparé du reste de l’île. Au large, je vois toujours Lopevi et au moins quatre autre îles, dont une inhabitée tout à fait stéréotypé eavec sa plage de sable blanc, son petit lagon, sa petite montagne ronde et ses quelquee cocotiers. Mais donnez lui son Robinson la pauvre !

Sur la cote sud le seul chemin c’est la plage. On peut choisir de traverser les anciennes plantations de noix de coco, mais c’est à vos risques et périls. Un cocotier produit et donc laisse tomber environ 200 noix de coco par an tout au long de l’année. En passant sous des milliers d’arbres, on multiplie le risque d’une mort très conne.

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De retour à Laman Bay, je croise un Espagnol qui marche comme moi autour des îles. Alors que nous dînons dans le seul resto existant les murs se mettent à vibrer , faisant claquer les objet qui y sont accrochés, le sol tremble aussi et même gronde. Le tremblement de terre dure une dizaines de secondes, nous nous regardons encore d’un air stupéfait quand notre aubergiste déboule dans la salle le sourire jusqu’au oreilles. « Vous avez senti ça ? C’était génial non ? » Pour nous c’était la première fois, pour lui c’est presque banal, au Vanuatu il y a un séisme par jour en moyenne.

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A propos elievadrouille

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2 commentaires pour tremblement au paradis

  1. Karine Rouquet dit :

    J’adore tes récits, Élie, d’autant plus que mon fils Thibaut qui a à peu près ton âge – vous vous étiez rencontrés quand vous aviez dix ans- est parti vivre en Australie. Donc le Vanuatu a l’air paradisiaque et j’irai probablement quand je referai un petit tour en Australie.
    Karine ( amie de ta mère)

  2. Jonathan dit :

    Ça donne envie d’aller y faire un tour! Tu as dû te sentir bien seul dans la jungle quand même…

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